Archives mensuelles : novembre 2009

Excuse acceptée

L’Oreille tendue n’aime ni décéder ni décès, auxquels elle préfère mourir et mort. Elle fait quand même des exceptions.

Elle en a déjà indiqué une chez Loco Locass.

Elle en trouve une autre à l’Oulipo : «Claude Berge sera désormais absent excusé pour cause de décès aux réunions de l’Oulipo.»

Et une dernière, dans la livraison du 29 novembre des Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion : «Une autre défection, attendue celle-là, concerne François Caradec, excusé pour cause de décès.»

Parfois, la tolérance s’impose.

Du texto et de ses effets linguistiques, ter

Ici et , l’Oreille tendue a eu l’occasion d’indiquer que le débat est ouvert sur les effets linguistiques des textos. Pour en avoir le cœur net, un de ses collègues de l’Université de Montréal, Patrick Drouin, lance une grande enquête. Explications et demande de collaboration ici. À suivre.

Une société distincte

Certaines expressions, qui étonnent peu dans la conversation, sont particulièrement incongrues à l’écrit.

Consommer, employé sans complément, est de celles-là. L’Oreille tendue en a donné quelques exemples tirés de la presse quotidienne ici.

Dans la prose savante, cet emploi porte à confusion. Soit l’article suivant : Natacha Brunelle, Chantal Plourde, Michel Landry et Annie Gendron, «Regards de Nunavimmiuts sur les raisons de la consommation et ses effets», Criminologie, 42, 2, 2009, p. 9-29.

Qui s’imaginerait un texte sur le commerce ou l’économie se tromperait : «Dans le présent article sont exposés les résultats d’une étude sur la consommation de substances psychoactives au Nunavik» (p. 9).

Au moins une société distincte (celle qui emploie absolument consommation), peut-être deux (celle qui consomme trop).

Défense et illustration de la garnotte

Il y a de ces mots que la langue populaire utilise à plusieurs sauces : leur existence doit nous réjouir. Garnotte est de ceux-là.

Certaines routes du Québec, inégalement carrossables, sont couvertes de garnotte (au singulier). Il s’agit alors de petites pierres concassées.

Dans le domaine sportif (baseball, hockey), le mot désigne un tir puissant. Le défenseur Marc-André Bergeron a une méchante garnotte. Le frappeur n’a pas vu passer la garnotte d’Éric Gagné. (Le verbe garnotter n’existe qu’en ce sens.)

Comment est-on passé de la pierre au sport ? Hypothèse : vitesse oblige, une rondelle ou une balle puissamment propulsée n’est guère plus grosse, à la vue, que de la garnotte.

Les dictionnaires hexagonaux ne connaissent pas le mot : ni le Trésor de la langue française informatisé, ni le Petit Robert, ni le Petit Larousse, ni le Dixel. Il n’y a pas lieu de s’en étonner.

C’est malheureusement aussi vrai des dictionnaires québécois sérieux : le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française, le Multidictionnaire de la langue française de Marie-Éva de Villers (2009), le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992), le Dictionnaire du français Plus. À l’usage des francophones d’Amérique (1988), la Base de données lexicographiques panfrancophone (Québec).

Les dictionnaires folkloriques ne connaissent que le premier sens de garnotte :

«Gravier, gravillon. “Tourne au chemin en garnotte, pis fais trois milles !”» (Petit lexique de mots québécois à l’usage des Français […], p. 87-88 );

«n.f. — Cailloux concassés» (Dictionnaire de la langue québécoise, p. 244 ).

Dans les citations du Trésor de la langue française au Québec, on trouve quelques occurrences du mot, mais sans définition. Elles proviennent notamment de Jacques Renaud, de Jeanne d’Arc Jutras, de Fred Pellerin, des Cowboys fringants, de périodiques. Une seule concerne le sens sportif du mot (le Droit, 19 août 1993, p. 47).

Il faudrait corriger cette grave injustice et donner droit de cité, en sa double acception, à garnotte.

[Complément du 18 juillet 2011]

Ô joie ! Le Petit Robert 2012 accueille «garnotte», dixit Radio-Canada.

[Complément du 22 août 2011]

Tous les divorces ne sont pas également harmonieux. Dany Larivière, le maire de la municipalité québécoise de Saint-Théodore-d’Acton, en a récemment donné la preuve. Histoire d’attirer l’attention des autorités policières sur sa situation — il a réussi —, il a offert à son ex-femme un cadeau dont elle se souviendra longtemps. Le matin de son anniversaire, Isabelle Forest a trouvé un rocher de 20 tonnes devant sa propriété. Sur une face, «Bonne fête Isa»; sur l’autre, «Pour tout ce que tu fais pour moi». Pourquoi cet encombrant présent ? Larivière «a dit avoir voulu donner à son ex-femme, de qui il est divorcé depuis plus d’un an, la “grosse garnotte” qu’elle lui aurait toujours demandée pour son anniversaire» (la Presse, 16 août 2011, p. A16). Bien que le malheureux divorcé soit propriétaire d’une entreprise d’excavation, on peut légitimement penser que la «grosse garnotte» dont il est question ne sert pas à remblayer. Cette «garnotte»-là est une pierre (autrement) précieuse. En contexte (post)conjugal, il est probable qu’il s’agit d’un diamant. La différence est de taille, au point qu’on voit mal monsieur et madame se rabibocher.

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Desjardins, Ephrem, Petit lexique de mots québécois à l’usage des Français (et autres francophones d’Europe) en vacances au Québec, Montréal, Éditions Vox Populi internationales, 2002, 155 p.