Les zeugmes du dimanche matin et de Julia Deck

Julia Deck, Propriété privée, 2019, couverture

«Il y avait même une salle de sport en bas de l’immeuble. Tu t’y rendais chaque matin pour entretenir ton cœur et ton allure, afin que je ne devienne pas une épouse acariâtre ou une veuve prématurée» (p. 11).

«Et pourtant j’ai vu, quelques secondes après qu’il a joui, dans cet intervalle où malgré tous nos efforts il n’est pas possible de mentir, dans ses yeux j’ai vu qu’il était heureux, triomphant même, non pas d’avoir fait l’amour avec moi, ni même de m’avoir fait jouir si facilement, mais de l’avoir trahie, elle, de l’avoir si bien baisée dans le dos et dans les grandes largeurs» (p. 78).

«J’ai essayé de ne pas penser que je les avais moi-même huilés au pinceau, avec un produit écologique respectueux du bois et de nos bronches, de toutes mes forces j’ai essayé de ne pas penser» (p. 102).

«Alors, pour m’endormir, j’ai imaginé des scénarios, et je me suis représenté nos voisins faisant de même, bien au chaud dans leurs lits, laissant libre cours à leurs fantasmes les plus fous mais tous persuadés, au fond d’eux, qu’Annabelle ne tarderait pas à réapparaître, avec son sourire ultrabright et une solide explication» (p. 123).

«Et ce policier statufié dans l’angle, qui gagnait son salaire en rayant de sa conscience tout sentiment humain pendant ses heures de service — j’espérais que son épouse le martyrisait, qu’il possédait trois enfants en bas âge et un crédit jusqu’au cou» (p. 148).

«Alors j’ai appris comment, ce dimanche-là, dans la torpeur de l’alcool et des microshorts, les mères avaient fini par remballer leurs stands et leurs enfants pour mettre ces derniers au lit, laissant les mâles finir entre eux la soirée» (p. 161).

Julia Deck, Propriété privée, Paris, Éditions de Minuit, 2019, 173 p.

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 18 novembre 2019.

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Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

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