Du nouveau, enfin, pour le troupeau

Le Québec est grégaire. Il aime les assemblées publiques, les audiences, les carrefours, les chantiers, les coalitions, les comités, les commissions, les concertations, le, voire les, consensus, les consultations, les états généraux, les forums, les rencontres et les tables de toutes les formes. Il ne se sent jamais aussi bien que lorsque ses partenaires sociaux participent à un sommet. Voilà pourquoi il raffole des festivals.

Sur la carte du débat de société, voici un nouveau venu : le focus stratégique. C’est écrit : «Marcel Côté est associé-fondateur de SECOR et co-président du Focus stratégique 2010 qui se tiendra le 22 avril prochain à Montréal.»

Plus on est de fous — surtout si on est focussé —, plus on rit.

La banlieue à la ville

Tous les Québécois le connaissent : le Plateau Mont-Royal — plus simplement : le Plateau —, ce quartier montréalais autour duquel tournerait l’univers connu. Les Québecquois — les habitants de la ville de Québec — ne l’aimeraient pas, dit-on, car l’univers connu tournerait autour.

Sa composition serait en train de changer, si l’on en croit le quotidien la Presse de ce samedi : «La sociologie du Plateau change» (13 mars 2010, p. A10). Le monarcoplatal ne serait plus ce qu’il était : «Il y a trois sources d’immigration principales : les Français, les anglophones francophiles attirés par la culture du quartier et les plateausards, les gens qui sont en moyens et qui sont à gauche, mais une gauche un peu caviar.»

Plateausard ? Un banlieusard établi en ville. Il n’est pas sûr que ce soit un mélioratif.

La forge de la langue

Martine Sonnet, Atelier 62, édition de 2009

Gros bonheur de lecture : Atelier 62 de Martine Sonnet.

S’y répondent histoire sociale — celle des usines Renault de Billancourt —, histoire familiale — Amand, le père, y est ouvrier à l’Atelier 62, «Forges et traitement» —, histoire régionale — de la Normandie à Paris —, histoire personnelle — l’historienne se met en scène.

Écriture sobre, qui n’a pas besoin d’insister pour faire comprendre l’aspect des choses, la cruauté des conditions de travail, l’amour d’une fille pour son père, la rage, parfois. L’émotion, réelle, passe par cette retenue.

C’est aussi une histoire de mots, au premier chef ceux du père. D’abord charron-forgeron-tonnelier — il «fait du cercle» (p. 65) —, il laissera, au moment de sa mort, des outils que plus personne ne connaît : «Des mots perdus avec lui» (p. 31). Devenu ouvrier, il entre dans un nouveau monde : «prime d’atmosphère», «travailleurs à chaud», «prime de chaleur», «porte-fusées», «presse à ébavurer», «klaxon» («On disait plutôt klaxon que sirène», p. 75). Énumérant les métiers de l’Atelier 62, l’auteure s’étonne de leur nombre : «j’en ajouterai tant que j’en trouverai des mots pour dire la diversité des hommes» (p. 25-26).

Il y a aussi les mots de la mère, plus rares («marambille», p. 66). Ceux de la Normandie : quand on meurt, il faut «faire avertir» (p. 179). Ceux des sociologues qui ont voulu dire Billancourt, d’Alain Touraine à Noëlle Gérôme. Ceux de Martine Sonnet, enfin, aujourd’hui («C’est difficile d’écrire sur le bruit des forges. Impuissance des mots», p. 131) comme hier (de ses visites, enfant, en Normandie : «Ils se moquent de ma façon “parisienne” de parler», p. 79; son interrogation devant le mot «chantepleure», p. 80).

Lecture à faire — et à compléter par la visite de la riche section du site de l’auteure consacrée au livre et à son père.

Référence

Sonnet, Martine, Atelier 62, Cognac, Le temps qu’il fait, coll. «Corps neuf», 1, 2009 (2008), 193 p. Ill.

Public et publique

L’Oreille tendue parlait, il y a quelques jours, d’un étonnant cas de code-switching dans le roman Vie d’Anne-Sophie Bonenfant de François Blais : dans la même phrase cohabitaient du français et de l’anglais.

Autre exemple, gouvernemental, publicitaire et chromatique :

En noir, le slogan est en anglais : Go public.

En noir et blanc, on passe au français : public devient publique. Cela se retrouve dans l’URL du site : http://gopublique.qc.ca/clientsCode/qesba/.

Suivons le proverbe : «Des goûts et des couleurs, il ne faut pas disputer.»