La clinique des phrases (l)

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Soit cet extrait d’une chronique gastronomique parue dans la Presse+ du 9 septembre :

Ambiance et décor : Magnifique lieu tout en nuances de blanc, moderne et accueillant, où se retrouvent les gens qui travaillent dans le Vieux-Montréal ou qui passent par là, et qui ont envie de manger des produits frais. Chouette terrasse.

Si l’Oreille comprend bien, les clients du restaurant doivent être proches de lui pour le fréquenter, soit parce qu’ils «travaillent dans le Vieux-Montréal», soit parce qu’ils «passent par là». Dans la mesure où il est en effet nécessaire de se trouver dans le quartier d’un restaurant pour y manger — autrement, c’est un brin compliqué —, cette phrase pourrait être simplifiée :

Ambiance et décor : Magnifique lieu tout en nuances de blanc, moderne et accueillant, où se retrouvent les gens qui ont envie de manger des produits frais dans le Vieux-Montréal. Chouette terrasse.

À votre service.

P.-S.—Cette chronique contient un bel exemple de langue de margarine : on y chante les louanges d’un établissement à la «modernité savoureuse, sans autre prétention». Le lieu est «moderne» et sert de la cuisine qui ne l’est pas moins. Cela met l’eau à la bouche de l’Oreille.

Chronique automobilo-gastronomique

Archives Montréal, vendeur ambulant, Montréal, 1947

Soit la phrase suivante, tirée du Devoir du jour :

Ce nouveau magazine culinaire [Sel et diesel] nous emmène dans les villes canadiennes où se multiplient les camions-restaurants, à la rencontre de ceux qui les chauffent, dans tous les sens du terme, et de leur cuisine (p. B7).

Pourquoi ce «dans tous les sens du terme» pour qualifier «chauffent» ? C’est que les camionneurs-restaurateurs chauffent des aliments dans leur véhicule et qu’ils le conduisent, chauffer étant un synonyme de ce verbe dans le français populaire du Québec.

Chauffer s’emploie avec un complément d’objet direct — chez Michael Delisle, on «chauffe» une auto (le Sort de Fille, p. 37) — ou seul — «Viens chauffer pendant que je lève le tronc», peut-on lire chez William S. Messier (Dixie, p. 129).

Illustration : Archives Montréal, vendeur ambulant, Montréal, 1947, rue de Bordeaux, angle Ontario, photographie disponible sur Wikimedia Commons.

Références

Delisle, Michael, le Sort de Fille. Nouvelles, Montréal, Leméac, 2005, 120 p.

Messier, William S., Dixie, Montréal, Marchand de feuilles, 2013, 157 p. Ill.

Voyage avec une oreille

L’Oreille tendue s’est absentée de son pavillon quelques jours en juillet-août, d’abord au Québec, puis aux États-Unis, avant d’y revenir. Elle ne s’est pas détendue pour autant. Notes.

Elle peine elle-même à y croire : après une interruption de presque sept lustres, pendant ses vacances, elle a refait du camping. C’était au Parc national d’Oka. Le scrabble en plein air, particulièrement son coup d’ouverture, ça s’est bien passé. Le dos de l’Oreille ne saurait en dire autant.

Au scrabble, à Oka, «vergers»

Pour aller dans ce parc, quand on est montréalais, il faut quitter les «districts urbains», quoi que soient les «districts urbains».

Un «district urbain» en ville / à Montréal

À Oka, il y a un camping et une plage. Des sources conjugales proches de l’Oreille ont fréquenté la seconde. Au retour, elles avaient une question linguistique : quel est le féminin de douchebag ?

Posture; du coup : le livre que lisait l’Oreille — le plus loin possible de la plage — a évidemment été publié en 2017 par des universitaires francophones.

Comment sentir, dans son corps, que l’on est aux États-Unis ? Les routes sont moins cabossées que celles du Québec. Le sel est partout. Les portions n’ont rien à voir avec l’appétit d’un humain normalement constitué.

Taux de change oblige, l’Oreille s’est contentée, cette année, de 18 trous de minigolf. (Elle a gagné, comme au scrabble.)

S’agirait-il, à Stowe, au Vermont, d’un hommage déguisé à un ancien chef du Parti québécois ?

Parizo Trails, Stowe, Vermont

Un samedi soir, dans le jardin familial, le fils cadet de l’Oreille pratique ses longues remises — c’est du football — en se filmant sur son iPad. On n’arrête pas le progrès.

Les vacances, c’est fait pour lire — et pour pratiquer ses longue remises —, mais c’est aussi fait pour se remplir les oreilles. Au menu, cet été, il y a eu la série de baladodiffusions S•Town. Le premier épisode — pardon : le premier «chapitre» — est longuet, mais l’information inattendue livrée au deuxième accroche l’auditeur pour de bon.

Dans le quotidien belge le Soir, l’excellent Michel Francard a consacré quatre livraisons de sa chronique «Vous avez de ces mots» au français parlé au Québec : sur les amérindianismes (1er juillet), sur les québécismes (7 juillet), sur les anglicismes (15 juillet), sur les néologismes (22 juillet). Lecture recommandée, où que l’on soit.

En tournée montréalaise pour cause de 375e anniversaire, la Comédie-Française a présenté Lucrèce Borgia : décor magnifique, musique justement hollywoodienne, jeu soutenu, mise en scène cohérente. On notera toutefois que Victor Hugo ce n’est pas exactement Marivaux. Amateurs de subtilité (textuelle) s’abstenir.

Au Musée McCord, on propose une courte rétrospective des 50 ans de caricature d’Aislin. Le catalogue, à lui seul, vaut le détour — à cause de son regard sans complaisance sur la politique, certes, mais aussi sur le sport et sur Montréal, pour cause de 375e anniversaire, bis.

Référence

Mosher, Terry, From Trudeau to Trudeau. Aislin. Fifty Years of Cartooning, Aislin Inc. Publications, 2017, 280 p. Ill. Introduction de Bob Rae.

Accouplements 92

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Simenon, le Train (1961), dans Romans. II, édition établie par Jacques Dubois, avec Benoît Denis, Paris Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 496, 2003, p. 807-916 et 1604-1620.

«J’ai mis du temps à identifier un troisième visage, plus près de moi pourtant, parce qu’il m’était caché la plupart du temps par un homme à la carrure double de la sienne. Il s’agissait d’une grosse fille d’une trentaine d’années, déjà en train de manger un sandwich, une certaine Julie, qui tenait un petit café près du port.
Elle portait une jupe de serge bleue trop serrée qui fronçait le long de ses cuisses et un chemisier blanc, cerné de sueur, à travers lequel on voyait son soutien-gorge.
Elle sentait la poudre, le parfum et je revois son rouge à lèvres déteindre sur le pain» (p. 827).

DesRochers, Jean-Simon, les Inquiétudes. L’année noire – 1, Montréal, Les Herbes rouges, 2017, 591 p.

«Soleil couché, lumière pauvre. Bruno a bu trop vite. Il a le tournis. Le parc refroidit de minute en minute. Bruno reste assis sur son banc. Le bras gauche posé sur un sac de canettes consignées, un panini à demi mangé dans la main droite. Un repas trouvé dans les poubelles à l’arrière du Petit Café. Malgré l’obscurité croissante, il voit des marques de rouge à lèvres sur le pain blanc. Bruno songe à ces lèvres, à l’âge de leur propriétaire. C’est comme embrasser quelqu’un avec un peu de retard. Le panini est rempli de légumes et de fromage durcis par le froid. Une végétarienne… A devait être mince… Bruno lève les yeux. Un enfant du quartier passe à toute vitesse sur un vélo. Il file en direction de la rue Watson» (p. 34).