L’oreille tendue de… Maxime Du Camp

«Diderot a donné cours à cette erreur, que les aveugles étaient absolument dénués de pudeur [Lettre sur les aveugles, Londres, 1749]. S’il avait pu connaître ceux qui vivent dans l’Institution du boulevard des Invalides, il aurait promptement changé d’opinion. Il est difficile, en effet, d’imaginer une pudibonderie pareille; jamais Diane au bain ne fut plus chaste, plus effarouchée, plus soupçonneuse. Il faut les voir se lever le matin et sortir du lit avec mille précautions précieuses, se cacher au moindre bruit et tendre l’oreille pour n’être jamais pris au dépourvu. C’est là probablement le fruit de l’éducation austère et très-morale qu’ils reçoivent, mais c’est aussi le résultat de cette défiance qui ne les abandonne jamais, même dans les actes les plus simples de la vie et qui semble faire partie de leur nature. Ignorant ce que c’est que la vue, ils lui attribuent une sorte de puissance diabolique; pour eux, c’est un toucher à distance, mais singulièrement pénétrant, rayonnant et perspicace; ils la redoutent et ne savent parfois qu’inventer pour s’y soustraire.»

Maxime Du Camp, Paris. Ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle, Paris, Librairie Hachette et cie, 1879 (sixième édition), tome cinquième, p. 189.

L’oreille tendue de… Fanny Britt et Isabelle Arsenault

Louis parmi les spectres, 2016, couverture

«Au début, il parle si fort que je n’ai même pas besoin de tendre l’oreille pour comprendre. Mais ma mère sort sa voix d’outre-tombe, celle qu’elle utilise seulement pour les urgences vitales de type Truffe-qui-s’apprête-à-engloutir-une-amanite-tue-mouche.»

Fanny Britt et Isabelle Arsenault, Louis parmi les spectres, Montréal, Les Éditions de la Pastèque, 2016, 153 p., p. 78.

L’oreille tendue de… Arnaldur Indridason, bis

Arnaldur Indridason, le Lagon noir, 2016, couverture

«Il tendit l’oreille afin de repérer Rasmus, mais n’entendit aucun bruit dans toute la maison à l’exception de son propre souffle, court et haletant.»

Arnaldur Indridason, le Lagon noir, traduction d’Éric Boury, Paris, Métailié, coll. «Métailié noir. Bibliothèque nordique», 2016 (2014), 317 p., p. 310.

L’oreille tendue de… Grégoire Courtois, bis

Grégoire Courtois, les Lois du ciel, 2016, couverture

«Et dès cet instant, il s’était mis à marcher différemment, à moins parler, à se faire plus discret, à tendre l’oreille au moindre bruit, car désormais, il ne jouait plus au loup, comme il l’avait fait avec Yasmine et Emma — comment avaient-elles pu lui échapper ces deux idiotes ? — pour les effrayer plutôt que vraiment les attraper, désormais il était en chasse, et ce faible gémissement, cet infime couinement qui lui était parvenu de plus en plus nettement, à mesure qu’il avançait vers le nord, il avait commencé à penser que ce pouvait bien être sa première proie.»

Grégoire Courtois, les Lois du ciel, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 99, 2016, 195 p., p. 128.

L’oreille tendue de… Nicolas Bouvier

«Le patron du relais examinait notre chargement. L’air perplexe. Certes ce n’était pas mal, mais un camionneur avisé pouvait faire mieux encore. Il se trouvait précisément avoir, à destination de Mazar-i-Shérif, quelques ballots dont il s’est ouvert au chauffeur. Ses mains soulignaient les offres, voletant en orbes séduisantes autour du camionneur qui cédait petit à petit. À midi l’affaire était bien engagée et promettait encore trop de plaisir pour se conclure avant la nuit. Je suis parti de mon côté. Cheminé en tendant l’oreille pendant quelques kilomètres; je ne les ai jamais revus.»

Nicolas Bouvier, l’Usage du monde, Montréal, Boréal, 2014 (1963), 375 p., p. 352.