Ne quittez (toujours) pas

Recette : dans des décors transcontinentaux — de Shanghaï aux pyramides, en passant par Paris et New York —, chorégraphier maints combats de kung-fu entre robots extraterrestres appelés Decepticons (les méchants) et Autobots (les bons); saupoudrer de souvenirs de westerns et de films de guerre; évoquer, explicitement et implicitement, les attentats du 11 septembre 2001; déshabiller — mais pas trop — quelques jeunes personnes, dont les costumes seront inspirés de publicités de bière; mettre le volume sonore au maximum. Résultat ? Le film Transformers 2. La revanche de Michael Bay.

La version française fait se tendre l’oreille.

L’accent des acteurs qui doublent les voix est neutre, ni spécialement français, ni particulièrement québécois.

Le lexique, en revanche, n’hésite pas à avoir recours à quelques québécismes. Sam, le héros, a une «blonde», Mikaela. Celle-ci doit protéger son «chum» des avances d’Alice, qui invite Sam à «avoir du fun» avec elle. La même Mikaela se prend d’affection pour un Decepticon canin, car elle le trouve «cute». Sauf erreur, le mot «poutine» est même prononcé une fois.

Surtout, pendant une visite au Smithsonian National Air and Space Museum de Washington, un agent de sécurité exige d’un visiteur qu’il sorte du Musée. Que lui dit-il ? «Je vous demanderais de quitter.»

L’Oreille tendue se réjouissait, il y a peu, de compter quelques alliés dans sa lutte, perdue d’avance, contre l’emploi intransitif du verbe quitter. Si Hollywood s’en mêle, le combat devient par trop inégal.

Ne quittez pas, ter

Le 18 juin, l’Oreille tendue notait qu’à l’Université de Montréal elle n’était pas la seule à regretter l’emploi intransitif du verbe quitter. Un usager de la Bibliothèque des lettres et sciences humaines — ce n’est pas l’Oreille, elle le jure — avait écrit «faute !» sur une affichette qui comportait les mots «quitter pour l’été».

L’Oreille repasse hier devant la même affichette. Celle-ci porte les traces d’un dialogue :

Université de Montréal, 6 juillet 2009
Université de Montréal, 6 juillet 2009

À côté de «faute !», quelqu’un a ajouté «Non !», puis quelqu’un d’autre a mis son grain de sel, mais avec pédagogie : «Oui. Quitter est un verbe transitif (demande COD)».

La guerre fait rage. Pour d’autres informations du front, ne quittez pas.

Ne quittez pas, bis

L’Oreille tendue pleurait il y a quelques jours son combat perdu contre l’emploi absolu du verbe quitter. Elle se réjouit de se (re)trouver des alliés.

Dans la Mèche courte. Le français, la culture et la littérature, Gilles Pellerin était clair : «Je ne cacherai pas que mon plaidoyer en faveur de la distinction entre le verbe quitter […] et l’intransitif partir […] ne recueille que très peu d’adhésion» (p. 57-58 n. 41). Mais plaidoyer il y avait.

Marie-Éva de Villers en a un aussi, mais plus neutre, dictionnaire oblige, dans la cinquième, et toute fraîche, édition de son Multidictionnaire de la langue française : «Au sens de “s’en aller, partir”, la construction intransitive (il a quitté) est vieillie» (p. 1351).

Il est bon de se sentir moins seul.

Références

Pellerin, Gilles, la Mèche courte. Le français, la culture et la littérature, Québec, L’instant même, 2001, 139 p.

Villers, Marie-Éva de, Multidictionnaire de la langue française, Montréal, Québec Amérique, 2009 (cinquième édition), xxvi/1707 p.

Multidictionnaire de la langue française, cinquième édition, 2009
Multidictionnaire de la langue française, cinquième édition, 2009

Ne quittez pas

Chacun choisit ses batailles, celles qu’il aimerait gagner et celles qu’il est sûr de perdre. Parmi les batailles perdues d’avance de l’Oreille tendue, il y a celle du verbe quitter.

Pour des raisons obscures, probablement liées à l’inconscient linguistique des Québécois francophones, plus personne ne semble vouloir partir; quitter, employé absolument, le remplace un peu partout. Un seul exemple de ce barbarisme, entre mille : «“Je quitte à regret”», titrait le Devoir le 25 février 2006 (p. A25).

D’où un sentiment (bien temporaire) de satisfaction, hier, devant un commentaire d’usager lu à la Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l’Université de Montréal. «Faute !» pouvait-on lire sur une affichette qui comportait les mots «quitter pour l’été».

Université de Montréal, 17 juin 2009
Université de Montréal, 17 juin 2009

Y aurait-il de l’espoir ?