Histoire de conjonctions et d’excuses

Messages d’excuses tirés d’Internet

 

On l’entend de plus en plus souvent dans la bouche de personnalités publiques : «Si j’ai offensé / blessé quelqu’un, je voudrais m’excuser.»

Quand on en est rendu là, c’est, évidemment, qu’on a blessé / offensé quelqu’un. Sinon, on ne serait pas en train de s’excuser.

La conjonction indiquant une situation hypothétique («si») et le conditionnel («je voudrais») ne sont donc pas de mise.

À la rigueur, on pourrait dire : «Puisque j’ai offensé / blessé quelqu’un, je voudrais m’excuser.» Mieux : «Puisque j’ai offensé / blessé quelqu’un, je m’excuse.»

Mieux encore : «Je m’excuse.»

À votre service.

Le zeugme du dimanche matin et de Leonardo Padura

Leonardo Patura, Passé parfait, 2014, couverture

«Mais dans le cas présent, il avait en main un Davidoff esquinté et un compte à régler avec un subordonné : il prit l’une de ses pires combinaisons de voix et de ton.»

Leonardo Padura, Passé parfait, traduction de Caroline Lepage, Paris, Métailié, coll. «Suite hispanique», 2014, 215 p., p. 15.

La clinique des phrases (ff)

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Soit la phrase suivante, tirée d’un quotidien montréalais :

Considérant la valeur de la liberté d’expression, le pouvoir public ne peut guère aller plus loin, sur le plan de la régulation du marché des idées, que d’interdire les discours haineux et de favoriser la diversité des voix ou soutenant les institutions du savoir, les médias et les arts.

Que faire de ce bien bizarre «ou soutenant» ?

De deux choses l’une.

Remplacer le «ou» :

Considérant la valeur de la liberté d’expression, le pouvoir public ne peut guère aller plus loin, sur le plan de la régulation du marché des idées, que d’interdire les discours haineux et de favoriser la diversité des voix en soutenant les institutions du savoir, les médias et les arts.

Remplacer le «ou soutenant» et enlever un «et» :

Considérant la valeur de la liberté d’expression, le pouvoir public ne peut guère aller plus loin, sur le plan de la régulation du marché des idées, que d’interdire les discours haineux, de favoriser la diversité des voix et de soutenir les institutions du savoir, les médias et les arts.

À votre service.

P.-S.—En prime, l’auteur a recours à cette plaie de la langue contemporaine : «posture».

L’oreille tendue de… Daniel Grenier

Daniel Grenier, Françoise en dernier, 2018, couverture

«François les a laissés continuer pour aller refermer et verrouiller la porte du patio. Elle a tendu l’oreille. Ils se parlaient tout bas, elle disait : t’as vu la peinture, là, tu penses-tu que ça vaut de quoi ? Et il a répondu : prends-la, on sait jamais. Non, fuck that, c’est sûrement une reproduction cheap du Ikea.»

Daniel Grenier, Françoise en dernier, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 16, 2018, 217 p., p. 38.

La thèse, entrée et sortie

Emmanuelle Bernheim et Pierre Noreau (édit.), la Thèse. Un guide pour y entrer… et s’en sortir, 2016, couvertureLes manuels sur «l’art de la thèse» ne manquent pas (l’Oreille tendue leur consacre une rubrique, «Thèses sur la thèse»). La Thèse. Un guide pour y entrer… et s’en sortir, un volume collectif dirigé par Emmanuelle Bernheim et Pierre Noreau en 2016, doit donc être considéré par rapport à eux. Qu’est-ce qui le caractérise, au-delà du fait qu’il soit d’abord destiné à une public nord-américain (p. 8) ?

On y aborde des sujets que tous les manuels ne couvrent pas, mais qui sont nécessaires : «L’intégration dans un contexte universitaire étranger» (chap. 4); la conciliation famille / doctorat (chap. 7 et chap. 8); «Écrire une thèse dans une langue autre que la sienne» (chap. 16); «Mettre fin à sa thèse : une éventualité à ne pas négliger» (chap. 22). D’autres sujets sont attendus, et pas moins nécessaires : les motivations des doctorants (chap. 1 et chap. 2); le financement (chap. 2, chap. 4 et chap. 6, par exemple); le choix d’un directeur de thèse et le travail qui s’ensuit (chap. 3 et chap. 15); la dimension psychologique de la thèse (chap. 12, chap. 14 et chap. 18, par exemple).

Quelques chapitres sont particulièrement réussis, mais on notera qu’ils ne s’appliquent pas à toutes les disciplines : «La conciliation études doctorales et famille» (chap. 8); «Formuler — et reformuler — la question de recherche» (chap. 10); «La thèse sous forme d’articles» (chap. 17); «La soutenance, entre épreuve et couronnement» (chap. 19); «La dépression d’après-thèse» (chap. 20); «La profession de chercheur d’établissement» (chap. 23). Certaines phrases font sourire : «Si ce n’est déjà fait, procurez-vous le plus grand format de congélateur existant» (p. 97); le directeur de thèse est «un être humain avec des bien des défauts comme tout le monde» (p. 165); «les premières années consacrées à la thèse font dévier totalement l’étudiant de la route du bon sens ordinaire» (p. 269); «Le directeur de thèse demeure l’astre autour duquel l’étudiant doit être à l’aise de graviter» (p. 289). D’autres sont à ne pas oublier : «Votre thèse sera imparfaite… et vous n’êtes pas votre thèse» (p. 190).

Le principal reproche que l’on peut adresser à l’ouvrage est son caractère trop souvent général, sans suffisamment d’appui sur des exemples concrets (c’est vrai d’une dizaine des vingt-quatre chapitres). Il y a là beaucoup de principes, des conseils (souvent justes, beaucoup repris d’un texte à l’autre), mais trop peu d’applications précises. Les «expériences d’étudiants» évoquées en introduction (p. 7) sont bien, en règle générale, peu incarnées.

P.-S.—Page 288, note 4, un extrait de film est évoqué; plusieurs s’y reconnaîtront.

Référence

Bernheim, Emmanuelle et Pierre Noreau (édit.), la Thèse. Un guide pour y entrer… et s’en sortir, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2016, 344 p. Ill.