Y a pus d’enfant

Le modèle québécois, cette façon distincte de gérer la vie sociale, a accouché d’un nouvel enfant, à côté de l’enfant régulier : l’enfant sporadique.

Cette créature fréquente les services de garde des écoles du Québec, mais de façon irrégulière. D’où des propos comme ceux-ci, lisibles sur plusieurs sites : «Tel que défini par le ministère de l’Éducation du Québec, un enfant sporadique est un enfant fréquentant le service de garde deux jours et moins par semaine et au moins 2 h 30 par jour»; «Le sporadique est l’enfant qui est inscrit une journée ou deux par semaine, cet enfant ne reçoit pas la subvention.» Voilà, c’est clair : «Enfant sporadique (non subventionné par le gouvernement).»

L’enfant sporadique est-il un enfant occasionnel ? Pour certains, ce dernier est un «enfant gardé aux journées pédagogiques seulement», ce qui le distingue radicalement du premier. Chez d’autres, c’est moins clair : on voit des «enfants sporadiques ou occasionnels», voire un «enfant sporadique occasionnel». Le débat est ouvert.

Quoi qu’il en soit de son issue, une chose est sûre : un enfant sporadique ou un enfant occasionnel, c’est bien peu de chose.

Faune urbaine

Il fut un temps où l’on parlait des clochards, des mendiants ou des vagabonds. Au Québec, il y avait aussi des robineux, ce qui supposait quelque imbibition.

En France, on parle désormais plus volontiers du S.D.F., le sans domicile fixe, cette «Personne démunie qui n’a pas de logement régulier» (dixit le Petit Robert).

Au Québec, S.D.F. est peu utilisé; on lui préfère d’autres termes.

Le sans-abri, l’itinérant ou le sans-logis est l’équivalent du S.D.F. : «Personne qui n’a pas de logement fixe» (selon le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française). Il se tient, à Montréal, une Nuit des sans-abri et les itinérants ont leur magazine, l’Itinéraire.

Le squeegee n’a pas non plus de domicile fixe, mais c’est son activité «professionnelle» qui le caractérise. C’est un jeune entrepreneur spécialisé dans le récurage inopiné des pare-brise (contre rétribution).

Selon la Presse vient d’apparaître un nouveau mot pour désigner cette espèce, mais en sa variante saisonnière et montréalaise : crevette.

Pourquoi nomme-t-on «crevettes» les jeunes qui choisissent de vivre dans les rues ou les parcs de la métropole en période estivale ? Personne ne saurait vraiment le dire. Mais dans le milieu, ce terme a été adopté pour désigner des jeunes, souvent des mineurs, provenant parfois de milieux aisés. Venus chercher «l’expérience» de la rue, ils adoptent un style vestimentaire marginal. Certains lavent des pare-brise, d’autres quémandent pour vivre. Lorsque les premiers signes de la belle saison se font voir, ils convergent au centre-ville. Si certains sont des régions du Québec ou de la métropole, d’autres viennent d’aussi loin que Vancouver, Halifax, Toronto ou les États-Unis (29 juillet 2009, p. A3).

L’activité de ce «jeune de la rue» ? «Du tourisme sans abri» ou du «Camping urbain». Si le journal le dit, ce doit être vrai.

 

[Complément du 21 mai 2016]

À cela, il fallait un autre substantif :

Citation liégeoise du jour

«Il me semble en effet que c’est moins la langue en elle-même que nous avons à défendre que ceux qui, par elle, adviennent à la vie sociale, et même à la vie tout court. C’est moins la langue que nous avons à illustrer que les valeurs qu’elle peut représenter et qu’elle permet d’exprimer.

[…]

C’est qu’un langage clair abat les cloisons. Il suscite le beau risque de la démocratie, car il offre la possibilité d’un contrôle sur les choses.

La véritable écologie du langage est là : autoriser le traitement direct par le citoyen de tout ce qui le touche.»

Jean-Marie Klinkenberg, «Le conseil, la langue et le citoyen», la Revue générale, 12, 1993, p. 13-21, p. 18 et 21.

De l’âme linguistique

Francesca Predazzi et Vanna Vannuccini, Petit voyage dans l’âme allemande, 2007, couverture

Imaginons pour un instant, et rien que pour un instant, qu’il existe une telle chose que l’âme, voir que l’âme nationale. C’est elle que deux journalistes italiennes, Francesca Predazzi et Vanna Vannuccini, sont allées chercher dans l’Allemagne réunifiée; c’est l’objet de leur Petit voyage dans l’âme allemande (2007).

Pour mettre en lumière cette âme supposée, elles proposent une galerie de portraits et d’entretiens, organisés en quinze chapitres, chacun correspondant à un mot (plus ou moins) récemment forgé :

Weltanschauung (vision du monde);

Nestbeschmutzer (souilleur de nid);

Querdenker (penseur latéral);

Schadenfreude (se réjouir des malheurs d’autrui);

Zweisamkeit (solitude à deux);

Vergangenheitsbewältigung (maîtrise du passé);

Männerfreundschaft (amitié virile);

Zweckgemeinschaft (union d’intérêt);

Mitläufer (marcher quand l’autre marche);

Feierabend (repos du soir);

Rechthaber (celui qui veut toujours avoir raison);

Quotenfrauen (femmes de quotas);

Wanderweg (chemin de randonnée);

Unwort (non-mot);

Zeitgeist (esprit des temps).

Pourquoi ces mots ? Parce qu’ils illustrent «la capacité infinie d’abstraction» (p. 11) et l’«amour de la taxinomie» (p. 88) de la langue allemande, cette langue qui multiplie les «petits chefs-d’œuvre d’analyse des comportements humains» (p. 87). Réputés «intraduisibles» (p. 14), les mots retenus par Predazzi et Vannuccini, ces mots qui «brillent par leur complexité et par leur précision» (p. 222), sont indispensables, écrivent-elles, à la compréhension de l’identité de l’Allemagne.

L’exergue, de Wilhelm von Humboldt, résume parfaitement cela : «L’homme voit les choses essentiellement ou plutôt exclusivement, de la façon dont la langue les lui propose» (p. 7). Oui.

Référence

Predazzi, Francesca et Vanna Vannuccini, Petit voyage dans l’âme allemande, Paris, Grasset, 2007 (2004), 239 p. Traduction de Nathalie Bauer.

Les vraies affaires ?

Moment de trouble, hier, devant ceci :

Collège Villa-Maria, rue Monkland, Montréal, 25 août 2009
Rue Monkland, Montréal, 25 août 2009

Dans un premier temps, il a fallu que l’Oreille tendue décode l’organisation des informations. «Propriété privée», ça allait, mais ça se corsait par la suite.

Fallait-il lire de façon indépendante «Défense d’entrer sans affaires» et les trois pictogrammes ou fallait-il plutôt imaginer d’invisibles deux-points entre les mots et les images ?

Dans le premier cas, il y aurait eu des «affaires», non définies, en plus d’une interdiction de promener son chien, de fumer une cigarette et de jeter des détritus (ou de semer trois graines de quelque chose).

Dans le second, les «affaires» auraient été le chien, la cigarette et les détritus (ou les graines). Cette hypothèse paraissait peu plausible.

Dès lors, retour à la case départ : des «affaires», certes, mais quelles «affaires» ? Heureusement qu’il y a l’anglais, pour rappeler que «business» et «affaires», dans certains cas, sont synonymes — mais pas dans celui-ci.

Ironie de l’histoire (de l’affaire ?) : cela se trouve à l’entrée d’un collège huppé (et bilingue) de Montréal.