L’art du portrait, prise quatre

Jean-Philippe Toussaint, Autoportrait (à l’étranger), 2000, couverture«À l’arrière de la motocyclette, dont le pot d’échappement continuait à pétarader et à expédier dans nos jambes un malodorant petit nuage de fumée maigrelet et noirâtre, se tenait une Japonaise vêtue d’un large débardeur blanc qui laissait deviner la courbe dénudée de ses seins, Japonaise qui, sans paraître vouloir le moins du monde descendre de sa monture, toujours assise de profil à l’arrière du scooter avec des allures de créature mythologique non répertoriée (ni sirène ni hippocampe : le haut, une Japonaise, et le bas, un scooter), portait précieusement sous son bras une planche de surf jaune vif.»

Jean-Philippe Toussaint, Autoportrait (à l’étranger), Paris, Éditions de Minuit, 2000, 119 p., p. 33-34.

Lost in translation

Avant

The Vinopak™ container, is the simple and agreeable name given to this revolutionary packaging for high quality wines !

Après

Le contenant Vinopakmc, c’est le nom tout simple et amical que l’on donne à ce tout nouvel emballage révolutionnaire pour le vin de grande qualité.

Trouver le nom Vinopak «agréable», selon la version anglaise de ce texte autopublicitaire, est étrange, mais on laissera passer : tous les (dé)goûts sont dans la nature.

En revanche, le trouver «amical» ne paraît guère concevable à l’Oreille tendue.

Oreille malheureusement tendue

Ver sonore, ver d’oreille, chanson poison : à cette nomenclature déjà évoquée, ajoutons chanson obsédante.

Et rassurons-nous : suivant le journal Forum, une doctorante en psychologie à l’Université de Montréal, Andréane McNally-Gagnon, sous la direction de Sylvie Hébert, enquête afin de savoir pourquoi certains airs (musicaux) nous empoisonnent la vie.

Première conclusion : le pire ver d’oreille est «Ça fait rire les oiseaux» de La compagnie créole. (Classement complet ici, avec juste assez d’écoute pour être contaminé.)

Is(c)h, bis

Euroglish, globisch, globalesisch, denglisch, hinglish, chinglish : l’Oreille tendue causait il y a quelques jours de plusieurs cas d’hybridation linguistique.

Le magazine The New Yorker, dans son édition du 31 mai, publie un compte rendu, par Isaac Chotiner, de Globish. How the English Language Became the World’s Language, l’ouvrage que vient de faire paraître Robert McCrum.

Trois choses à retenir du compte rendu.

Le mot Globish, pour désigner une forme d’anglais basique permettant la communication entre usagers de langues différentes, aurait été créé par Jean-Paul Nerrière, un ex-cadre français de IBM. (Pourquoi n’est-on pas étonné que cela soit venu du monde électronique ?)

À la liste des mots en –ish de l’Oreille, il manquait Spanglish. Il faut dorénavant y ajouter le Tanglish, ce mélange de tamoul et d’anglais.

Chotiner, parlant des mécanismes de domination des langues, écrit ceci : «Armies and navies are ultimately more important than syntactic mechanisms in establishing a language’s dissemination.» Cela permet de rappeler, une fois de plus, combien l’essayiste québécois André Belleau avait vu juste en 1983 : «Une langue, c’est un dialecte qui s’est doté un jour d’une armée, d’une flotte et d’un commerce extérieur…» (éd. de 1986, p. 118).

 

[Complément du 25 septembre 2016]

Découvertes en ligne, grâce à un tweet de @MichelFrancard, ces deux autres variétés : le Konglish (Corée) et le Singlish (Singapour).

 

Références

Belleau, André, «Langue et nationalisme», Liberté, 146 (25, 2), avril 1983, p. 2-9; repris sous le titre «Pour un unilinguisme antinationaliste» dans Y a-t-il un intellectuel dans la salle ?, Montréal, Primeur, coll. «L’échiquier», 1984, p. 88-92; repris sous le titre «Pour un unilinguisme antinationaliste» dans Surprendre les voix, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 1986, p. 115-123; repris sous le titre «Langue et nationalisme», dans Francis Gingras (édit.), Miroir du français. Éléments pour une histoire culturelle de la langue française, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Espace littéraire», 2014 (3e édition), p. 425-429; repris sous le titre «Pour un unilinguisme antinationaliste» dans Surprendre les voix, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact», 286, 2016, p. 113-121. URL : <http://www.erudit.org/culture/liberte1026896/liberte1032296/30467ac.pdf>.

Chotiner, Isaac, «Globish for Beginners», The New Yorker, 31 mai 2010.

McCrum, Robert, Globish. How the English Language Became the World’s Language, New York, W. W. Norton & Company, 2010, 331 p.

Rime rare

Soit les deux vers suivants :

«En plus d’l’alphabet du calcul

J’ai pris beaucoup de pieds au cul».

De deux choses l’une : ou bien la rime se fait avec calcul (kalkule) ou bien avec cul (ku).

Réponse chez Hubert-Félix Thiéfaine.

Référence

Thiéfaine, Hubert-Félix, «Tranche de vie», Tous ces mots terribles. Hommage à François Béranger, Meso Productions, 2008.