Rebondir

Expression prisée en rhétorique universitaire : Je vais rebondir sur ce que mon collègue vient de dire. Signe supposé d’une pensée cabriolante. A l’avantage de dispenser d’une argumentation logique.

 

[Complément du 22 avril 2015]

Il y un équivalent dans la langue de Shakespeare : to riff off. Le mot viendrait du vocabulaire du jazz.

 

[Complément du 4 mai 2015]

On peut y aller avec tout son corps : on rebondit soi-même.

On peut être plus économe de ses mouvements et se contenter de prendre la balle au bond.

 

[Complément du 28 mai 2015]

On dirait bien que rechercheisidirore.fr a trouvé le bouton parfait pour l’Oreille tendue.

Le bouton Rebondir du site rechercheisidore.fr

 

[Complément du 31 janvier 2018]

Le 16 mars 2011, Jean Echenoz présentait l’œuvre de Raymond Roussel au public de la Bibliothèque nationale de France. Vers la 31e minute de la captation vidéo de son intervention, il déclare «J’aime pas le verbe rebondir.» Merci.

Une langue pleine de ressources, bis

L’Oreille tendue déjà eu l’occasion de noter combien l’usage du mot ressource est devenu généralisé.

Nouvelle manifestation du fléau dans le Devoir du 7 octobre. On y apprend qu’il existe depuis 2001 une Fédération des ressources intermédiaires jeunesse du Québec; elle dénonce vertement l’«Immobilisme de la ministre Thériault» (p. A3).

Que font ces ressources ? Elles hébergent et elles soutiennent : «Près de 800 jeunes au Québec, placés selon la Loi de la protection de la jeunesse, sont hébergés et soutenus par les ressources intermédiaires jeunesse.» Les caractères gras sont de la FRIJQ.

Son souhait ? Combattre «la présense d’un système à deux vitesses», dénoncer «une situation d’iniquité salariale» (avec caractères gras) et permettre «à l’État d’économiser des dizaines de millions de dollars» (sans). La FRIJQ met elle-même la main à la pâte : elle économise les articles et autres mots de transition (entre «intermédiaires» et «jeunesse»).

Au niveau de

Cette expression, la plus nivelante qui soit, n’est pas moins populaire en France qu’au Québec. Dans la plupart des cas, elle pourrait être abolie sans grande perte.

Il y a quelques créateurs, ici et là, pour laisser entendre qu’on en abuse.

Ici : «si je peux me permettre, j’éclaircirais au niveau de la couleur, quelques mèches», écrit Suzanne Myre dans la nouvelle «Naissance et mort d’une calvitie» de son recueil Humains aigres-doux (p. 148).

Là : «Un requiem, c’est magnifique / Mais c’est quand même tout un symbole / Au niveau d’la dynamique / C’est pas la Compagnie créole», chante Bénabar dans la pièce «Allez !» de son album Infréquentable. (En passant, c’est faux : il faut le fréquenter.)

Heureusement que ceux-là existent.

 

[Complément du 6 août 2018]

Ici, encore, et plus massivement : «La lèvre frétillante, le ministre balbutia que la priorité de son gouvernement était le bien public, et ajoutait quelques mots au sujet d’une rédactrice de discours quand le porte-parole des relations médias du SPVM le coupa pour parler des décès au niveau des Éditions de l’Hast en plus de celui de madame Canuel elle-même et au niveau de sa famille éloignée puis les décès au niveau de la population, tout le monde avait lu le roman, mais il n’y avait ni de tueur ni de suicide en implication dans l’enquête en cours, vraiment, c’était la priorité, même eux les journalistes, leur collègue au niveau des a?aires criminelles de La Presse, l’enquête le prouvait, c’était une réaction semblait-il au niveau de la lecture» (les Noyades secondaires, p. 92).

 

Références

Bénabar, Infréquentable, Sony BMG, 2008.

Bock, Maxime Raymond, les Noyades secondaires. Histoires, Montréal, Le Cheval d’août, 2017, 369 p.

Myre, Suzanne, Humains aigres-doux, Montréal, Marchand de feuilles, 2004, 157 p.

Citation islandaise du jour, bis

Arnaldur Indridason, Hiver arctique, 2009, couverture

«— Aïe… laisse donc les gens parler comme ils veulent.
— Enfin, c’est comme tout le reste, je suppose que je me bats contre des moulins, regretta Erlendur.»

Arnaldur Indridason, Hiver arctique, traduction d’Éric Boury, Paris, Métailié, coll. «Métailié noir», 2009 (2005), 334 p., p. 227.

Polar franco-québécois

Luc Baranger, Aux pas des raquettes, 2009, couverture

Aux pas des raquettes est un polar simplet — narrativement, politiquement, sexuellement, comportementalement.

Sur le plan de la langue, trois choses à signaler.

L’argot qu’affectionne l’auteur est celui, mutatis mutandis, de la «Série noire» des années cinquante ou soixante : pas toujours facilement compréhensible, mais enlevé, et un peu caricatural.

La création lexicale est fréquente. La plus intéressante est du côté des verbes, souvent fondés sur le nom propre : «Allez, casse-toi, pauv’ con ! sarkozia Pichon» (p. 9); «avec trois copains il chuckberrisait des reprises des Stones et des Hollies» (p. 23); «C’est de la merde ! jeanpierrecoffe Vladimir» (p. 30); «Si tu cries, j’te mesrine» (p. 31).

La langue parlée au Québec est rendue de façon assez juste, malgré quelques broutilles. Les noms géographiques sont parfois écorchés : Gâtineau pour Gatineau (p. 43), La Colle pour Lacolle (p. 71). Dans «couple de pouponnes» (p. 74), «couple» devrait être au masculin. Ce devrait être «Y’a pus personne qui voulait rien savoir de lui» (p. 75), au lieu de «peu». Le glossaire final contient surtout, mais pas seulement, des expressions québécoises, et leur définition est correcte. (Cela dit, pour sa part, l’Oreille tendue n’a jamais entendu où que ce soit «Casser dans pan» pour «Se faire sauter le caisson»…) Bref, ça se discute, mais ce n’est heureusement pas du Fred Vargas.

Références

Baranger, Luc, Aux pas des raquettes, Paris, Éditions La branche, coll. «Suite noire», 31, 2009, 95 p. Suivi d’un glossaire.

Vargas, Fred, Sous les vents de Neptune, Paris, Viviane Hamy, coll. «Chemins nocturnes», 2004, 441 p.