C’est bien (ou pas)

Au journal la Presse, à la fin de 2013, on s’est demandé quelles expressions il faudrait bannir de son vocabulaire en 2014. (Les résultats de l’enquête sont ici.)

Parmi les suggestions reçues, celle-ci, de @jspoupart : «Hey, bo-boy.» L’Oreille tendue ne connaissait pas l’expression.

Depuis, elle est tombée sur les tweets suivants.

«“En petite tenue pour obtenir des vêtements gratuits”. Eh boboy» (@oniquet).

«Oh boboy ! @BazzoTV 2014, c’est dans 10 minutes !» (@mfbazzo)

Première constatation : il y a des graphies concurrentes (bo-boy, boboy).

Deuxième constation : on peut faire précéder le bo-boy / boboy de hey, de eh ou de oh.

Troisième constation : l’expression peut être dubitative, voire négative (le premier exemple); elle peut être positive (le second).

À suivre.

P.-S. — Une forme archaïque de la même expression existe toujours : «La plainte du mois dans Popular Science. Hé boy» (@HugoPrevost).

Détresse du jour

Réjean Ducharme, l’Hiver de force, éd. de 1984, couverture

L’Oreille tendue vient de prendre conscience du fait qu’elle n’a jamais proposé d’article développé sur le verbe zigonner (elle l’évoque cependant ici). Elle ne saurait se l’expliquer. Cela l’inquiète.

Remédions à cela.

Qui zigonne n’arrive pas (bien) à faire quelque chose, mais cela ne l’empêche pas d’essayer, parfois pendant longtemps. Zigonner ne marque jamais une économie de temps.

Le Petit Robert (édition numérique de 2014) classe zigonner dans la catégorie des régionalismes («Canada») et le considère comme «familier». Il en indique trois sens (dont le deuxième n’est jamais tombé dans l’oreille de l’Oreille) :

1. Faire des essais en divers sens, sans savoir s’y prendre.

2. Tenter de se frayer un passage, en se faufilant, en zigzaguant. Zigonner dans la foule.

3. Hésiter, tergiverser. «La plupart des gens zigonnent avant de reconnaître une contradiction» (M. Laberge).

Le verbe peut s’employer seul :

«— Que fait ton père dans la cuisine ?
— Il zigonne.»

On peut lui adjoindre des compléments d’objet directs.

Nicole, dans l’Hiver de force (1973) de Réjean Ducharme, n’est pas douée pour la conduite automobile : «elle zigonne les pédales, elle s’agite, elle s’énerve» (p. 136).

Souvent, il est suivi des préposition sur ou après.

Elle zigonne sur la zapette.

Il zigonne après le piton.

Il a donné naissance à un adjectif : zigonneux et à un substantif : zigonnage.

En 2008, des auditeurs de la radio de Radio-Canada avaient suggéré que ce québécisme soit ajouté au(x) dictionnaire(s). Ils avaient raison.

P.-S.—La Base de données lexicographiques panfrancophone le donne avec une seul n ou deux. Elle en recense plusieurs acceptions (caloriques, halieutiques, équestres, musicales) «vieillies». Zigonner pourrait même renvoyer à la connaissance dite biblique.

P.-P.-S.—Ni le Multidictionnaire de la langue français (2009, cinquième édition) de Marie-Éva de Villers, ni Usito, «Une description ouverte de la langue française qui reflète la réalité québécoise, canadienne et nord-américaine tout en créant des ponts avec le reste de la francophonie», ne connaissent ce mot.

 

[Complément du 8 janvier 2014]

La suite logicielle Antidote propose l’étymologie suivante :

Emprunt au poitevin ou saintongeais zigzounàe, «scier maladroitement»; de l’onomatopée zik-zak, «bruit du va-et-vient d’une scie».

Merci à @revi_redac pour cet ajout.

 

[Complément du 8 juillet 2017]

Dans le quotidien bruxellois le Soir d’hier, l’excellent Michel Francard consacre sa chronique à zigonner. C’est ici, sous le titre «Zigonner sur la zappette».

 

[Complément du 21 octobre 2025]

La création lexicale n’a jamais effrayé l’écrivain québécois François Hébert. Dans son Frank va parler (2023), on trouve des «scolies spinozigonnantes» (p. 188) qui auraient sans nul doute intrigué l’auteur du Précis de grammaire de la langue hébraïque.

 

Références

Ducharme, Réjean, l’Hiver de force. Récit, Paris, Gallimard, 1973, 282 p. Rééd. : Paris, Gallimard, coll. «Folio», 1622, 1984, 273 p.

Hébert, François, Frank va parler. Roman, Montréal, Leméac, 2023, 203 p.

Youpi, en bien mieux

Soit le tweet suivant :

«CAVALCADE EN CYCLORAMA meilleur vendeur 2013 au Port de tête, booya !» (@K_Phaneuf)

Booya, donc.

Jusqu’alors, l’Oreille tendue n’avait entendu cette expression marquant une très grande (auto) satisfaction que dans son cercle familial élargi (n = 2).

Elle avait tout faux. Booya (en ses diverses graphies) est bien connu en anglais, ainsi que le révèle cette entrée du Urban Dictionary.

L’Oreille stands corrected.

 

[Complément du 10 janvier 2014]

Aveu de @K_Phaneuf : «J’ai adopté le “booya” en lisant les aventures parodiques de Chuck Norris

 

[Complément du 22 octobre 2019]

Variation graphique chez le Guillaume Corbeil du Meilleur des mondes (2019) : «Bouh-ya !» (p. 143)

 

Référence

Corbeil, Guillaume, le Meilleur des mondes. D’après Aldous Huxley. Théâtre, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 139, 2019, 238 p.

Chronique (partiellement) urbaine

Infidèle à ses habitudes, l’Oreille tendue vient de participer au bilan de l’année écoulée. C’était pour le journal la Presse, à la demande du chroniqueur Patrick Lagacé. (Explication ici.) Elle tire quatre remarques de cette expérience.

I.

L’Oreille était évidemment particulièrement sensible à la catégorie «Expression à ne plus utiliser en 2014» (elle s’était livrée à un exercice semblable à la radio de Radio-Canada le 16 mai 2013). Trois expressions ont été retenues par le jury.

Yolo (You Only Live Once) a terminé en première place.

Urbain en deuxième.

Ostentatoire en troisième.

Pour le choix de yolo, l’Oreille est sceptique («YOLO comme expression de 2013 ? Non. C’est telllllllllllllllement 2012 !» s’est-elle exclamée). Pourquoi ? D’une part, yolo a déjà beaucoup d’heures de vol : c’était un des mots de l’année, en anglais, en 2012. D’autre part, il faudrait distinguer la détestation que l’on peut avoir de l’expression elle-même et celle du comportement qu’elle désigne, sinon on risque de se tromper de cible. Enfin, yolo n’est guère un mot de la communication orale : il est essentiellement utilisé dans les réseaux sociaux. Qui a jamais employé yolo dans la conversation ?

L’Oreille défendait urbain. L’adjectif n’est ni neuf ni propre au français, mais il a pris une folle expansion en 2013. La preuve ? Consultez le blogue Vivez la vie urbaine (merci à @PimpetteDunoyer de l’avoir créé) ou lisez les textes réunis ici dans la catégorie «Ville urbaine».

Ostentatoire a été popularisé par le projet de Charte québécoise de la laïcité. L’Oreille espère avoir un peu de pif en matière de langue. Elle se permettra une (rare) prédiction en la matière : ostentatoire sombrera dans un relatif anonymat fort rapidement, car il est trop lié à une seule sphère de la vie sociale, ce qui n’est pas du tout le cas d’urbain (malheureusement). Pas besoin de l’ostraciser.

II.

Qui veut déterminer le mot de l’année est doublement menacé (triplement, si on compte la confusion du mot et de la chose).

La langue est affaire intime. Ce qui embête une personne en laissera une autre parfaitement insensible. Le risque est dès lors grand de confondre une obsession personnelle avec une vraie plaie sociale.

Il est rare qu’un mot apparaisse et occupe immédiatement l’espace. Le plus souvent, les mots utilisés à toutes les sauces sont des mots qui existent depuis longtemps, auxquels on donne une nouvelle acception ou une nouvelle extension. Des exemples ? Les adjectifs citoyen ou extrême, ces cancers médiatiques.

L’Oreille espère avoir résisté à cette double menace dans son choix.

III.

Pour l’«Expression à ne plus utiliser en 2014», il y eut peu d’élus (trois), mais beaucoup d’appelés. Dans le désordre…

Avec pas de…, on jase là, malaisant, sortir de sa zone de confort, inclusif, exclusivité, citoyen, check, on s’entend, dans le fond, nier, écoutez, selfie, un tsunami de, genre, éclabousser, epic / épique, big, bro, fail, Hey, bo-boy, chest-bras, dudebro, twerking, charte, au niveau de, le gouvernement précédent, controversé, payeurs de taxes, le diable est dans les détails, prendre de la hauteur, suite à, ménage, table de concertation (des intervenants du milieu et des forces vives institutionnelles) ou de pilotage, exactement ou en effet (au lieu de oui ou non), super-poutre, projet structurant, forces vives, plan quinquennal, changement, monopole, du coup, le patient est au cœur de nos priorités ou l’élève est au cœur de nos priorités.

L’Oreille n’est pas peu fière d’en avoir repéré plusieurs au fil des ans.

En revanche, l’expression c’est gras lui pose problème. Que signifie-t-elle ? Dans de récentes agapes festives multigénérationnelles (le souper de Noël), on la connaissait peu, et la tranche d’âge qui en connaissait l’existence (n = 1) ignorait son sens. À l’aide !

IV.

Spectaculaire, le mot de l’année selon Fabien Deglise du Devoir (23 décembre 2013, p. B3), n’était pas dans la liste des collaborateurs, proches ou lointains, de la Presse.

P.-S. — Pour l’ensemble du bilan 2013 de la Presse, voir .

Non, beaucoup, très

Soit la phrase suivante, tirée du Devoir du 23 décembre 2013 : «Pas de souci, ça électrise en titi […]» (p. B8).

En titi ?

On trouvait deux fois la même expression dans le deuxième tome de Motel Galactic (2012), la bande dessinée de Francis Desharnais et Pierre Bouchard, dont une fois sur une pancarte (p. 9; voir aussi p. 8).

Francis Desharnais et Pierre Bouchard, Motel Galactic, 2012, p. 9.

On l’entendait également dans une publicité télévisée récente d’une chaîne de restaurants. Une mère la suggérait à son jeune fils, qui était horrifié à l’idée de l’utiliser.

Son sens ? Le contraire du (pe)ti(t) : beaucoup, très, et voire même très beaucoup.

On comprend le jeune garçon : l’expression est bien faible en terre de sacres. (Elle est faible en titi.)

P.-S. — Le Petit Robert (édition numérique de 2014) connaît cette «locution adverbiale» régionale («Canada»), mais pas son étymologie. Il paraît peu plausible de la chercher du côté du «nom masculin» titi, «Gamin déluré et malicieux», d’essence parisien.

 

[Complément du 2 janvier 2014]

Débat animé sur Twitter l’autre jour au sujet de l’origine de l’expression en titi. Tous s’entendaient pour dire qu’il s’agit d’un superlatif et d’une euphémisation — mais de quoi ?

@PimpetteDunoyer, dans les commentaires ci-dessous, penchait pour «en estie», forme elle-même euphémisée de «en hostie». @beloamig_ cita le Dictionnaire québécois-français. Mieux se comprendre entre francophones de Lionel Meney : «ce serait une variété atténuée de “en maudit”» (p. 1739). Appuyée sur la tradition familiale, Anne Marie Messier, aussi dans les commentaires, proposait «en sapristi», expression venue, elle, de «sacristi», sans «e» (le Petit Robert, édition numérique de 2014).

(Sur un registre plus léger, @Voluuu évoquait «en ouistiti» et @desrosiers_j, «Nefertiti».)

Cela mène à d’autres interrogations. Utiliser un euphémisme à la place de «en estie» peut se comprendre. C’était peut-être vrai aussi, mais à une autre époque, de «en maudit». Mais on ne voit guère pourquoi un euphémisme serait nécessaire à la place de «en sapristi».

Au risque de la répétition : tant de questions existentielles, si peu d’heures.

 

Références

Desharnais, Francis et Pierre Bouchard, Motel Galactic. 2. Le folklore contre-attaque, Montréal, Éditions Pow Pow, 2012, 101 p.

Meney, Lionel, Dictionnaire québécois-français. Mieux se comprendre entre francophones, Montréal, 1999 et 2003.