La francophonie du qui qui

Olivier Talon et Gilles Vervisch, le Dico des mots qui n’existent pas et qu’on utilise quand même, 2013, couverture

Il y a jadis naguère — c’était le 21 mai 2010 —, l’Oreille tendue présentait le qui qui. Elle avait alors l’impression que l’expression était surtout québécoise.

Ouvrant le Dico des mots qui n’existent pas et qu’on utilise quand même, elle tombe sur l’article «Cékika, Cékiki». Ses derniers mots sont «Mais après tout, c’est marrant cékiki, et puis c’est très souvent utilisé, quand même» (p. 61).

La francophonie existe : qui qui le prouve.

P.-S. — En revanche, le cékika n’a guère droit d’oreille au Québec.

 

Référence

Talon, Olivier et Gilles Vervisch, le Dico des mots qui n’existent pas et qu’on utilise quand même, Paris, Express Roularta Éditions, 2013, 287 p.

L’Oreille tendue souhaite vous tâter…

…en tout bien tout honneur.

Au printemps 2013, du premier au dernier jour des séries éliminatoires de la Ligue nationale de hockey, l’Oreille a publié ici même les 57 entrées d’un «Dictionnaire des séries». Il y était question, jour après jour, match après match, de la langue du hockey.

En février 2014, ces textes, revus et augmentés, accompagnés de quelques inédits, présentés dans un nouvel ordre, paraîtront à Montréal chez Del Busso éditeur. L’ouvrage à paraître sera généreusement illustré.

L’Oreille a proposé à son éditeur, et néanmoins ami, Antoine Del Busso, le titre suivant : Petit lexique illustré à l’usage de l’amateur de notre beau sport national, titre qui a reçu son aval.

Puis, un jour, hésitation éditoriale. En effet, l’Oreille ayant intitulé, sans trop y réfléchir, un de ses courriels «Langue de puck», l’éditeur a été séduit par la formule, au point de se demander s’il ne tenait pas là un meilleur titre de livre que Petit lexique illustré à l’usage de l’amateur de notre beau sport national.

Qu’en pensent les bénéficiaires de l’Oreille tendue ? Quel titre préfèrent-ils ?

Langue de puck ?

Petit lexique illustré à l’usage de l’amateur de notre beau sport national ?

Langue de puck. Petit lexique illustré à l’usage de l’amateur de notre beau sport national ?

Autre chose ?

Elle et lui vous remercient à l’avance.

P.-S. — On ne confondra évidemment pas poque et puck.

 

[Complément du 29 janvier 2014]

Finalement, ce sera Langue de puck. Abécédaire du hockey et ça paraîtra au début de mars. (Pourquoi ce changement de sous-titre ? Le premier — Petit lexique illustré à l’usage de l’amateur de notre beau sport national — correspondait parfaitement au graphisme initial de l’ouvrage. Ce graphisme ayant complètement changé, Abécédaire du hockey fait mieux l’affaire.)

Ci-dessous, une première maquette de la couverture.

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014)

Poésie quotidienne

Soit deux exemples récents de prose sportive.

«“Johny Hendricks frappe comme un camion. Mon cerveau s’est promené de tout bord tout côté”, a-t-il imagé» (rds.ca, 17 novembre 2103).

«Si le plafond augmente, ça signifie que les revenus augmentent et que la tarte est encore plus grosse, a imagé le directeur général des Blues de St. Louis, Doug Armstrong» (la Presse+, 12 décembre 2013).

Utiliser des images, ce serait donc imager. Non. Non. Non.

Artistes de la scène

Samuel Archibald, Quinze pour cent, 2013, couverture

Au hockey, le joueur qui refuse de s’impliquer, qui traîne en périphérie, qui laisse ses coéquipiers faire la sale besogne à sa place, est un scèneux (orthographe approximative). Il attend qu’on lui refile le disque. Bref, il scène.

Exemple, repéré sur Twitter, chez @oniquet : «Kunitz est un sceneux ?»

L’Oreille tendue ne connaissait que ce sens du mot (le substantif, le verbe intransitif).

Lisant Quinze pour cent (2013) de Samuel Archibald, elle tombe sur la phrase suivante, où scèner est transitif direct (au sens de se faire payer ?) : «Il avait le don pour se scèner de la bière […]» (p. 65).

Archibaldisme ? Usage régional ? Tant de questions, si peu de réponses.

P.-S. — Vous croyez entendre loafer dans scèner ? Ce n’est pas du tout impossible.

 

[Complément du 2 janvier 2014]

Samuel Mercier l’a signalé le premier, ci-dessous : ce que plusieurs écrivent scèner a des origines maritimes et pourrait donc s’écrire seiner ou senner. Voilà une chose de réglée.

Quand au sens du mot, la diversité règne, comme le révèlent les discussions dans les commentaires.

Pour simplifier, on pourrait résumer ainsi les définitions québécoises de scèner, les unes croisant souvent les autres.

1. Traîner. En ce sens, le mot est fréquent dans le lexique sportif, surtout celui du hockey.

2. Quémander, quêter. Cette acception serait commune au Saguenay—Lac-Saint-Jean, mais suivant deux registres. On peut quêter de manière théâtrale ou de manière détournée, pas franchement, par en dessous.

3. Observer, écornifler, ne pas se mêler de ses affaires. On trouve un sens proche dans Dixie (2013) de William S. Messier : «Les visages confus scènent Gervais et son banjo déterré» (p. 43); «Non, les trois premiers soldats posent devant un trophée de chasse et les trois suivants, en arrière, se dépêchent pour aller scèner le cadavre, eux aussi» (p. 99); «Les urubus se sont échappés d’entre les pierres et les plants en entendant le chiard furieux de Led Zeppelin pour se percher aux branches d’arbres environnants et scèner les gestes des Huot» (p. 129).

 

Références

Archibald, Samuel, Quinze pour cent, Montréal, Le Quartanier, coll. «Nova», 1, 2013, 67 p.

Messier, William S., Dixie. Roman, Montréal, Marchand de feuilles, 2013, 157 p. Ill.

Extension du domaine du baveux

«Des mineures à la Nationale
Emmenez-en des baveux»
(Éric Lapointe,
«Rocket (On est tous des Maurice Richard)»,
chanson, 1998).

 

Le baveux est connu. Définition et exemple tirés du Dictionnaire québécois instantané, cosigné par l’Oreille tendue en 2004 :

Qui préfère l’arrogance à la déférence. Ne manque pas d’attitude. «Baveux et irrévérencieux. Le magazine p45 veut brasser la cage des publications alternatives» (la Presse, 7 mars 2001). «Lahaie préfère jouer la carte de la prudence lorsque vient le temps de parler de l’attitude des Huskies. Entre ses lèvres serrées, on peut quasiment déchiffrer le mot “baveux”» (le Soleil, 16 novembre 2001) (p. 26-27).

«Tu parles de moyens baveux» (le Devoir, 10-11 mai 2003) (p. 146).

L’autre jour, sur Twitter, @PimpetteDunoyer attirait l’attention de l’Oreille tendue, qui ne le connaissait pas, sur un synonyme de baveux, fréquent.

«@MlleAinee m’apprend expression “t’es fréquente” au sens de “t’es ben baveuse” exclusivement pour filles.»

Cette remarque a entraîné des débats twittériens sur trois aspects de la question.

@maxdenoncourt et @profenhistoire ont signalé que l’expression n’était pas récente, l’un et l’autre la connaissant depuis un certain temps.

Toujours selon @profenhistoire, fréquent s’emploierait aussi bien pour les garçons que pour les filles — d’où l’interrogation légitime de @PimpetteDunoyer :

«ds sa classe, utilisé qu’au féminin (à moins qu’elle soit la seule vrmt baveuse du groupe !).»

C’est surtout en matière de prévalence et d’origine ethnoculturelles que les débats ont été les plus troublants.

L’Oreille a sondé l’adolescent qu’elle a sous la main pour essayer de saisir l’extension du terme. Selon lui, l’expression serait populaire chez «les Albanais du Plateau» (quoi que soient les Albanais du Plateau).

Réponse de @PimpetteDunoyer :

«Ici, c’est véhiculé par les Marocains de la Petite Patrie !»

Suggestion de @profenhistoire :

«Je ne pense pas me tromper en suggérant d’en chercher l’origine chez la communauté haïtienne.»

Le mystère s’épaissit.

 

[Complément du 10 janvier 2014]

Exemple cinématographique : «MlleAinée : “wow, Sophie Tremblay, è fréquente” #GuerreDesTuques actualisée» (@PimpetteDunoyer).

 

[Complément du 18 septembre 2016]

Il est des domaines du savoir que l’Oreille tendue arpente plus rarement que d’autres. Ainsi, le monde du maquillage féminin lui est presque totalement inconnu. On imaginera donc sans mal son étonnement quand elle a découvert que le baveux, en ce domaine, serait connoté positivement. C’est du moins ce que laisse entendre cette publicité, parue dans la Presse+ du 15 septembre dernier. L’Oreille ne sait cependant pas si l’on peut dire d’un maquillage qu’il est fréquent.

Maquillage «baveux», la Presse+, 15 septembre 2016

 

[Complément du 23 août 2022]

Dans un article sur le contact des langues à Montréal, le Devoir des 20-21 août 2022 indique que frekan, au sens d’irrespectueux, vient du créole.

 

Référence

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2019, 234 p. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2019, 234 p.

Benoît Melançon, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture