L’oreille tendue de… Gabrielle Roy

Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, édition de 1976, couverture

«Azarius fut surpris du ton de sa propre voix. Il avait parlé haut s’en sans douter. Et pendant quelque temps, il écouta la plainte du vent, l’oreille tendue, et se demandant s’il ne venait pas de s’assoupir.»

Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion. Roman, Montréal, Librairie Beauchemin, 1976, 345 p., p. 141. Nouvelle édition. Édition originale : 1945.

L’art du zeugme chez Pierre Demarty

Pierre Demarty, En face, 2014, couverture

«Le grouillot immobilier en resta comme deux ronds d’île flottante, la salive meringuée à la commissure des lèvres; il eut pendant quelques instants l’air affligé du marchand de tapis confronté à l’aoûtien vêtu de probité touristique et de lycra blanc qui, sans penser à mal, néglige de lui barguigner le kilim qu’il se réjouit déjà d’imaginer étalé — car à chacun ses tigres — en trophée au pied de son lit, à Besançon.»

Pierre Demarty, En face. Roman, Paris, Flammarion, 2014, 192 p. Édition numérique.

P.-S.—On reconnaîtra l’influence de Victor Hugo : «Vêtu de probité candide et de lin blanc» (la Légende des siècles).

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

L’oreille tendue de… Jean-Simon DesRochers

Jean-Simon DesRochers, les Inquiétudes, 2017, couverture

«Malgré les nettoyages intensifs, le cumul de désinfectants ainsi que deux couches de peinture aux murs et au plafond, l’ancienne chambre de Pénélope garde un relent d’odeur médicamenteuse. L’oreille tendue en direction du plafond, Pauline déduit que le bois du plancher a probablement absorbé sa part d’effluves.»

Jean-Simon DesRochers, les Inquiétudes. L’année noire – 1. Roman, Montréal, Les Herbes rouges, 2017, 591 p., p. 517.

P.-S. — L’auteur ne cache pas d’où vient son intention.

À signaler

La chose est publique : l’Oreille tendue a ses habitudes téléphoniques en matière de réponse (c’est expliqué ici).

On sait peut-être moins, cependant, que, quand elle était petite, il était fréquent de dire, autour d’elle, qu’on signalait un numéro, plutôt que de le composer. La chose devait (doit ?) être commune, si l’on en croit cette publicité récente.

Appel à la lutte contre le crime, Saint-Jérôme, Québec, juin 2017

On y demande de signaler une infraction, tout en laissant entendre qu’il suffit de signaler un numéro. C’est bien vu.

P.-S.—Exemple romanesque, chez Corinne Larochelle : «À partir de ce jour, elle me demandera de nombreuses fois de signaler le numéro des urgences. J’obéissais. Il fallait agir, c’est tout» (p. 66).

 

Référence

Larochelle, Corinne, le Parfum de Janis. Roman, Montréal, Le Cheval d’août, 2015, 139 p.

L’oreille tendue de… Pierre Michon

Pierre Michon, Vies minuscules, 1984, couverture«Peine perdue : elle parlait, les yeux requis au loin par on ne savait quoi, que j’avais peur de voir; et c’était aussi de dérobades qu’elle parlait, des corps disparaissants et de nos âmes toujours en fuite, des absences visibles dont nous suppléons l’absentéisme des êtres chers, leur défection dans la mort, dans l’indifférence et les départs; ce vide qu’ils laissent, elle le fécondait des mots pressés, jubilants et tragiques que le vide aspire comme le trou d’une ruche attire l’essaim, et qui dans le vide prolifèrent; elle créait de nouveau, pour elle-même, pour son petit témoin et pour un dieu dédommageant qui peut-être tendait l’oreille, pour tous ceux aussi qui dans les larmes avaient à ce jour tenu cet objet, elle fondait et consacrait, éternellement, comme l’avaient fait ses mères avant elle et comme je vais le faire ici une dernière fois, la sempiternelle relique.»

Pierre Michon, Vies minuscules, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 2895, 1984, 249 p., p. 34-35.