À peu près aussi bien que bon

Samuel Cantin, Phobies des moments seuls, 2011, p. 134

Il y a un an, le fils aîné de l’Oreille tendue a passé quelques jours à Paris. Caméléon linguistique, il a réussi à se fondre dans la conversation ambiante sans trop de mal. Il n’y a qu’un signe d’appartenance non autochtone dont il n’était pas parvenu à se défaire : l’emploi passe-partout du mot correct.

Ce qui, chez un Hexagonal, aurait été bien ou bon était correct chez lui — un plat, un comportement, une œuvre d’art. Utilisant correct, il ne sous-entendait aucun (léger) vice caché. On lui demandait s’il appréciait son voyage et il répondait «Correct». Pour lui, ça allait.

On trouve plusieurs bons exemples des usages québécois de correct dans le roman Comme des sentinelles de Jean-Philippe Martel, ce mot qui marque la (quasi-)satisfaction : «un “gars correct” sur qui on pouvait à peu près compter» (p. 57); «Peut-être rien d’extraordinaire, là, mais correct, tu sais ?» (p. 91); «j’ai décidé qu’il n’y avait pas de quoi m’en faire, que ce n’était peut-être pas normal, mais que ça allait, là; que c’était correct» (p. 109); «Elle dit que c’est pas correct pour lui» (p. 124); «—Tu veux peut-être que je te le rappelle ? —Non, ça va être correct» (p. 169).

Synonymes : oui et tiguidou.

Antonyme : moyen.

Remarque : dans certains cas très spécifiques, correct peut avoir valeur d’antiphrase et marquer une désapprobation (qui refuse de s’avouer). Exemple : Les enfants de X refusent de parler à leur mère. C’est correct comme ça.

Prononciation : la prononciation du t final est facultative.

 

[Complément du 19 juin 2015]

Cet usage n’est pas tout récent. On le trouve dans une pièce de théâtre de Jean-Claude Germain montée en 1969, Diguidi, diguidi, ha ! ha ! ha ! : «Bon… C’est corrèque… tu peux rentrer pis t’déshabiller» (p. 48). Sens : ça va aller. (Graphie certifiée d’origine.)

Rebelote dans une pièce de 1971, Si les Sansoucis s’en soucient, ces Sansoucis-ci s’en soucieront-ils ? Bien parler, c’est se respecter ! : «Bon, ben çé corrèque… oubliez toute s’que j’ai dit…» (p. 144). Le mot a ici valeur de concession.

 

[Complément du 26 mars 2019]

En 1937, la brochure le Bon Parler français classait «Correct. O. K.», mis pour «Ça va», parmi les barbarismes (p. 20).

 

[Complément du 29 novembre 2021]

Dans Meurtre au Forum, on peut lire ceci :

«— […] je me préparais justement à te téléphoner pour te demander de venir me rencontrer au Forum.
— C’est correct. Le temps de m’habiller et je saute dans ma voiture. Je vais être là, dans au plus vingt minutes» (p. 4).

Meurtre au Forum date de 1953.

 

[Complément du 23 mai 2022]

Confirmation de la prononciation chez le Michel Ragabliati de Paul à Québec (2009, p. 37) : «Correc !»

 

[Complément du 4 avril 2024]

Il arrive, mais plus rarement, que correct soit employé adverbialement : «Je suis correct intelligent, mais je ne suis pas super intelligent non plus» (la Presse+, 4 avril 2024).

 

[Complément du 30 janvier 2024]

Comme adverbe encore, chez Camille Giguère-Côté, en 2024 : «quand même correct gros» (p. 41).

 

Illustration : Samuel Cantin, Phobies des moments seuls. Les carnets du docteur Marcus Pigeon, Montréal, Éditions Pow Pow, 2011, 157 p., p. 134.

 

Références

Le Bon Parler français, La Mennais (Laprairie), Procure des Frères de l’Instruction chrétienne, 1937, 24 p.

Germain, Jean-Claude, Diguidi, diguidi, ha ! ha ! ha ! [suivi de] Si les Sansoucis s’en soucient, ces Sansoucis-ci s’en soucieront-ils ? Bien parler, c’est se respecter !, Montréal, Leméac, coll. «Théâtre québécois», 24, 1972, 194 p. Ill. Introduction de Robert Spickler.

Giguère-Côté, Camille, le Show beige, Montréal, Atelier 10, coll. «Pièces», 40, 2024, 131 p. Ill. Précédé d’un «Mot de l’autrice». Suivi de «Contrepoint. Une anthropologue colorée au pays du beige», par Jean-Philippe Pleau.

Martel, Jean-Philippe, Comme des sentinelles. Roman, Montréal, La mèche, 2012, 177 p.

Rabagliati, Michel, Paul à Québec, Montréal, La Pastèque, 2009, 187 p.

Verchères, Paul [pseudonyme d’Alexandre Huot ?], Meurtre au hockey, Montréal, Éditions Police journal, coll. «Les exploits policiers du Domino Noir», 300, [1953], 32 p.

Autopromotion 068

Autour de 9 h 20 ce matin, l’Oreille tendue participera, dans le cadre de l’émission radiophonique Médium large de Catherine Perrin (Radio-Canada), à une table ronde sur les mots et expressions que, les uns et les autres, nous ne pouvons plus souffrir. Ce n’est pas le choix qui va manquer.

 

[Complément du jour]

On peut (ré)entendre l’entretien ici.

L’Oreille tendue avait droit à trois expressions.

En deuxième place, elle est revenue sur son perroquet d’argent de 2012, le mot urbain — pour de nouveaux exemples, voir le blogue Vivez la vie urbaine —, puis, en troisième, sur l’expression faire du pouce sur.

En premier lieu, elle avait retenu les décaleurs temporels d’énoncés : tous ces mots qui servent à dire que l’on va parler, mais qui, du fait même de leur existence, retardent le moment où l’on va enfin dire ce que l’on aurait à dire. Les exemples sont nombreux : écoutez, j’ai le goût de vous dire que, je vous dirais que, je voudrais vous dire que, j’ai envie de vous dire que, j’aurais envie de vous dire que, on parle de, etc.

Ces décaleurs et urbain sont des médiatics, plus que faire du pouce sur.

Il a aussi été question de festif, de je l’aime d’amour, de problématique, de citoyen, de ça l’a, des internets, de lol, de au niveau de, de check, de l’avenir nous le dira, de songé, de 2.0, de trop c’est comme pas assez, de O My God, de dans mon livre à moi, de ça fait du sens, de dans le paysage, de péter une coche, de on s’entend, de moi, personnellement, je, de plusieurs autres mots et expressions.

Si l’on se fie au nombre de courriels d’auditeurs et à leurs commentaires, ce sujet a touché une corde très sensible.

 

[Complément du 2 janvier 2014]

L’Oreille vient de repérer un nouveau décaleur temporel d’énoncé : on va se le dire.

On va se le dire, dit Pénélope McQuade

Dictionnaire des séries 17

Il existerait, au hockey, des tirs sans avertissement. En bonne logique, il faudrait donc postuler l’existence de tirs avec avertissement. Or l’Oreille tendue n’a jamais entendu parler de cette seconde catégorie de tirs.

Sur Twitter, @vercasso lui faisait cependant remarquer, à juste titre, qu’à une autre époque, pour désigner une manœuvre prévisible, on parlait de tir télégraphié.

Faudrait-il conclure que télégraphié est l’antonyme hockeyistique (et daté) de sans avertissement ? Si peu d’heures, tant de questions.

 

[Complément du 15 novembre 2020]

En Italie et en France, on parlerait plutôt de tir téléphoné. À chacun son appareil.

 

[Complément du 5 février 2014]

Les 57 textes du «Dictionnaire des séries» — repris et réorganisés —, auxquels s’ajoutent des inédits et quelques autres textes tirés de l’Oreille tendue, ont été rassemblés dans le livre Langue de puck. Abécédaire du hockey (Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p., illustrations de Julien Del Busso, préface de Jean Dion, 978-2-923792-42-2, 16,95 $).

En librairie le 5 mars 2014.

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014)

Dictionnaire des séries 16

On peut espérer toutes sortes de choses d’un joueur de hockey. Certains préfèrent les agitateurs ou les policiers. Tous apprécient les guerriers.

Quel que soit le genre de joueur que l’on favorise, une chose est sûre : le joueur complet est celui qui fait les petites choses.

De quoi s’agit-il ? Cela est difficile à dire avec précision.

Il faut savoir compléter ou terminer ses mises en échec. (Inversement, il faut être prêt à les accepter ou à les essuyer, quand c’est pour le bien de l’équipe.)

Il faut éviter de tenir son bâton trop serré. Il semble que cela nuirait à la réussite.

Benoît Brunet, joueurnaliste de RDS, aimait dire — il est désormais plus avare de l’expression — qu’un joueur se doit de bouger les pieds. Comme il n’y a pas de gloire particulière à se mouvoir, on peut imaginer qu’il s’agit d’une petite chose.

Pour le reste : mystère.

 

[Complément du 5 février 2014]

Les 57 textes du «Dictionnaire des séries» — repris et réorganisés —, auxquels s’ajoutent des inédits et quelques autres textes tirés de l’Oreille tendue, ont été rassemblés dans le livre Langue de puck. Abécédaire du hockey (Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p., illustrations de Julien Del Busso, préface de Jean Dion, 978-2-923792-42-2, 16,95 $).

En librairie le 5 mars 2014.

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014)

Tanné, bis

Le 25 avril 2012, l’Oreille tendue proposait quelques réflexions sur la place, au Québec, du mot tanné et sur son histoire. Les exemples venaient de Twitter, de la littérature, de la chanson.

En voici deux nouveaux, tirés du monde de la publicité, les deux dans une tournure interrogative.

Le premier était dans l’édition numérique du quotidien la Presse, la Presse+, le 26 avril dernier.

La Presse+, 26 avril 2013

On doit le second à l’excellent blogue OffQc, dans sa livraison du 2 mai.

Publicité de la Maison Jean-Lapointe

D’une année sur l’autre, on ne se tanne pas de tanné.