Les zeugmes du dimanche matin et d’Anatole France

Saint Georges terrassant le dragon, Martin Schongauer

«Un tel fait n’est pas unique et l’on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons très féroces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les cavernes, aux bords des eaux et de préférence chez les peuples païens» (p. 57).

«Ceinte de remparts, pleine de casernes et d’arsenaux, elle avait l’air martial et désolé» (p. 108).

«Très haut de taille et de pensée, il avait un respect de lui-même et d’autrui qui se manifestait par une froide politesse ainsi que par une redingote noire très mince et un chapeau de haute forme, dont sa personne se montrait émaciée et sublimée» (p. 168).

Anatole France, l’Île des Pingouins, dans Œuvres, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 406, 1994, tome IV, p. 1-248. Édition établie, présentée et annotée par Marie-Claire Bancquart. Édition originale : 1908.

 

Illustration : Saint Georges terrassant le dragon, Martin Schongauer, 1470-1490, Rijksmuseum, Amsterdam

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

Le niveau baisse ! (Antiquité)

(«Le niveau baisse !» est une rubrique dans laquelle l’Oreille tendue collectionne les citations sur le déclin [supposé] de la langue. Les suggestions sont bienvenues.)

 

«Pour se consoler de ton absence, Virgile, ils ont trois poètes : Commodien, Prudence et Fortunat qui naquirent tous trois en des jours ténébreux où l’on ne savait plus ni la prosodie ni la grammaire.»

Source : Anatole France, l’Île des Pingouins, dans Œuvres, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 406, 1994, tome IV, p. 1-248, p. 98. Édition établie, présentée et annotée par Marie-Claire Bancquart. Édition originale : 1908.

 

Pour en savoir plus sur cette question :

Melançon, Benoît, Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue), Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 118 p. Ill.

Benoît Melançon, Le niveau baisse !, 2015, couverture

Mettre sa griffe

Signature biscuits, emballage

 

«L’objet de mode, en l’occurrence, importe peu.
Ce qui compte, c’est le nom, la griffe, la signature.»
Georges Perec, Penser / Classer

En balade au parc du Bois-de-Coulonge, de fidèles informateurs de l’Oreille tendue découvrent, au menu d’un café, l’existence de «Salades “signature”». Étant québecquois, ces informateurs connaissent aussi le célèbre magasin d’ameublement Maurice Tanguay Signature.

Signature : signe de classe, de distinction, de sophistication. Mieux qu’un simple nom : une griffe, une marque, un label.

Aussi bien en français qu’en anglais, le mot est courant dans le commerce d’alcool (SAQ Signature, «produits rares et prestigieux»), chez les promoteurs immobiliers (Cité Signature), en ingénierie (à Montréal, le consortium qui construit le nouveau Pont Champlain se nomme Signature sur le Saint-Laurent), pour les banquiers (carte de crédit Visa Signature). Les artistes la recherchent : «Être originale, avoir une signature différente de celle des autres, cela est important pour Ima» (la Presse+, 23 novembre 2016). Le titre de la revue de Bibliothèque et Archives Canada ? Signatures. De quoi la ville de Montréal aurait-elle besoin (semble-t-il) ? D’«une signature supplémentaire» (la Presse+, 3 novembre 2016).

Le phénomène n’est pas nouveau. Georges Perec l’évoquait dès 1980 :

De la mode. La plupart des objets et accessoires de la vie quotidienne sont susceptibles d’être marqués, singularisés et survalorisés par la signature prestigieuse — dite «griffe» — d’un grand couturier.

Les lunettes, pas plus que les stylos, les briquets, les sacs à main, les sacs de voyage, les porte-clés, les chaussures, les gants, les porte-cigarettes, les cravates, les montres-bracelets, les boutons de manchette, etc., n’ont pas échappé à cet habillage de luxe dont la finalité me demeure pourtant obscure (éd. de 1985, p. 147).

Ce qui a changé ? Signature tient lieu de signature.

P.-S. — L’Oreille se réjouit d’avoir des informateurs à l’oreille si bien tendue. Merci à eux.

 

[Complément du 18 mai 2017]

Montréal a la sienne, foi de @Derappoetiques :

Le pont Jacques-Cartier comme signature

 

Référence

Perec, Georges, «Considérations sur les lunettes», dans Pierre Marly (édit.), les Lunettes, Paris, Atelier Hachette / Massin, 1980, p. 5-9; repris dans Penser / Classer, Paris, Hachette, coll. «Textes du XXe siècle», 1985, p. 133-150.

Invitation au (non-)voyage

Casquette des Expos de Montréal

Soit la déclaration suivante, de Denis Coderre, l’omnimaire de Montréal, s’agissant du retour à Montréal d’une équipe professionnelle de baseball :

Est-ce que j’ai un site en tête ? Oui. Est-ce que j’ai un plan en tête ? Oui. Mais on n’est pas rendus là. Il ne faut pas partir en peur, il faut y aller étape par étape (la Presse+, 1er avril 2017).

Et ce passage de Document 1 de François Blais (2012) :

Et quand je disais qu’il nous en coûterait deux cent cinquante dollars par jour (hébergement inclus) pour subsister, je calculais trois repas par jour au restaurant, mais je me rends compte que je partais en peur (p. 146).

Partir en peur ? Non pas voyager, mais «S’effrayer, s’affoler, s’emballer», dixit Usito, le dictionnaire numérique.

Restons chez nous. C’est plus prudent.

 

Référence

Blais, François, Document 1. Roman, Québec, L’instant même, 2012, 179 p.