Il y a lutter et lutter

Orignal

En 2013, le fil Twitter de l’Oreille tendue a été occupé pendant quelques heures par l’expression se faire lutter par. La discussion avait été déclenchée par ce tweet de @LeMotZuste :

Plusieurs des personnes à intervenir par la suite ont indiqué connaître l’expression et son origine géographique : l’Outaouais. La Parlure. Le dictionnaire collaboratif du français parlé en donne la définition suivante : «Se faire frapper, se faire rentrer dedans» par une voiture. On y lit aussi le commentaire suivant : «Cette expression est aussi beaucoup utilisée en Ontario français, tant dans la région d’Ottawa que dans le Nord de l’Ontario. Toutefois, le verbe lutter peu aussi prendre la signification inverse, soit d’être l’instigateur de la collision, en remplacement du verbe frapper.» Autre région concernée, y lit-on : les Hautes-Laurentides.

C’est ce deuxième sens que l’on retrouve sous la plume de Louis Hamelin, mais en Abitibi, dans son roman Autour d’Éva : «Stan a des amis qui prétendent qu’on n’est pas un vrai Abitibien tant qu’on n’a pas lutté un orignal. Ce qui veut dire “frappé un original sur la route”, mais les gens du coin disent lutté, allez savoir pourquoi» (p. 170).

En effet, allez savoir pourquoi, et où.

 

Référence

Hamelin, Louis, Autour d’Éva. Roman, Montréal, Boréal, 2016, 418 p.

L’oreille tendue de… André Belleau

André Belleau, Notre Rabelais, couverture, 1990

«Si on mettait bout à bout toutes les grossièretés, en oubliant le reste, on finirait par dessiner, au tableau noir, un corps caractérisé par une excroissance prodigieuse du nez, une ouverture abyssale de la bouche et un gonflement énorme de l’étage corporel inférieur. Et ce corps serait dépourvu d’yeux parce que ceux-ci individualisent, renvoient à une singularité. Le regard, reflet de l’intérieur, la vision introspective viendront plus tard avec la littérature bourgeoise. Le corps grotesque se signale au contraire par l’hypertrophie des organes de relation au monde : l’oreille que l’on tend, le nez qui hume.»

André Belleau, Notre Rabelais, Montréal, Boréal, 1990, 177 p., p. 35. «Présentation» de Diane Desrosiers et François Ricard.

Zadig au théâtre

 

Voltaire, buste

Le Devoir du 8 février publie un compte rendu de la reprise de Z comme Zadig, le spectacle d’Ariel Ifergan tiré de Zadig, le conte philosophique de Voltaire. (C’est ici.)

Le spectacle a été monté pour la première fois il y a dix ans. L’Oreille tendue en avait rendu compte pour le Bulletin de la Société Voltaire. (C’est .)

Il fallait le faire

Éric Chevillard, Ronce-Rose, 2017, couverture

Avec un pareil cahier des charges, ça n’allait pas être facile.

• Une narratrice enfant (cette engeance), «raisonneuse» autoproclamée.

• Une intrigue qui n’a de sens que si cette narratrice fait preuve d’une naïveté inoxydable, notamment quant au métier de ses protecteurs, Mâchefer et Bruce, disparus sans explication.

• Des phrases — ô combien volontairement ! — improbables : «Mais moi, là, je suis toute seule à la maison avec personne d’autre à manger» (p. 35); «Mais la vie continuait. Quelquefois, on se demande pourquoi» (p. 57); «J’ai repris en mangeant mon orange les forces que j’avais perdues en l’épluchant» (p. 108).

• Un journal intime — «mon carnet secret» (p. 12) — que la narratrice écrit sous les yeux des lecteurs en disant aux lecteurs qu’elle écrit un journal intime sous leurs yeux, en temps réel : «J’ai repris ma marche dans la ville, comme si je sortais de mon carnet pour continuer l’histoire en vrai, debout dans une phrase nouvelle qui va je ne sais où et que je ne pourrai écrire que quand je serai arrivée au bout» (p. 101).

• L’absolue nécessité d’intéresser son lecteur au sort de la narratrice, malgré les prouesses verbales.

• Un renversement radical, qui ne bousille pas tout, bien au contraire, en quelque sorte.

Vous devriez aller le constater sur place : Éric Chevillard réussit à faire tenir tout ça dans Ronce-Rose (2017). Ce n’est pas donné à tout le monde.

P.-S. — Un conte plutôt qu’un roman ? Peut-être bien.

 

Référence

Chevillard, Éric, Ronce-Rose. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2017, 139 p.

Citation bibliographicoferronienne du jour

Jacques Ferron, Gaspé-Mattempa, 1980, couverture

«Tu ne sais donc pas qu’avant de découvrir l’Amérique, tu examines la bibliographie. Après avoir compulsé les publications, tu te rends compte que tu as des devanciers, d’abord des imaginatifs qui formulent des hypothèses, ensuite des gens de bon métier qui démontrent que les hypothèses correspondent à la réalité, ce qui n’arrive pas souvent. Moi-même, maudit homme, je cherche depuis trente ans et je n’ai encore rien trouvé. Mais j’en ai appris assez pour savoir que tes deux ou trois hypothèses, en plus de ne mener à rien, ont déjà été formulées plusieurs fois. Tiens, voici les références…»

Jacques Ferron, Gaspé-Mattempa, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 1980, 52 p., p. 41-42.