Archives mensuelles : novembre 2011

Arrive cet instant…

Comme ailleurs dans la francophonie, on entend souvent au Québec l’expression «à un moment donné». Plus fréquemment encore, c’est «à un m’ment d’nné». Jusqu’à hier, l’Oreille tendue ne connaissait pas la version suivante, découverte sur Twitter : «Amendonné, quand tu prépares tes valises, pense aux bouquins pour le trajet !» Il n’est jamais trop tard pour apprendre.

 

[Complément du 10 janvier 2014]

Nouvelle graphie, aussi repérée sur Twitter : «Et faire de la critique bénévole, ben c’t’épuisant un mendné.»

 

[Complément du 11 janvier 2014]

@revi_redac et ses consœurs correctrices attestent l’existence de madné.

Souligner ou pas ?

L’écrivain Martin Winckler vit maintenant à Montréal. C’est là où il situe l’action de son plus récent roman, un polar, les Invisibles (2011). Pour aller vite : meurtres, finalement résolus, parmi les itinérants autochtones, les éthiciens et les mécènes des uns et des autres.

Winckler a-t-il cédé, comme plusieurs de ses compatriotes, au syndrome Ma cabane au Canada ? Non.

Sur le plan factuel, une seule erreur est à signaler : Stephen Harper est rebaptisé Steven (p. 43).

Sur le plan linguistique, on félicitera le romancier : il a bien tendu l’oreille. Les dialogues en langue populaire sonnent presque toujours juste : «T’es qui, toué ?» (p. 30); «Qu’est-ce t’attends ?» (p. 31); «Gad’ ta marde !» (p. 32); «C’est-tu tout ce que tu peux faire ?» (p. 34); «Tu t’mets-tu à parler comme nous ?» (p. 161); «Comment t’sais ça ?» (p. 209); «Qu’est-ce tu m’veux, tabarnac ? Laisse-moé donc tranquille !» (p. 217); «Ça vas-tu ?» (p. 264); «T’sais-tu [?]» (p. 268 et 270). Les tournures idiomatiques sont bien choisies : «la question à mille piasses» (p. 122); «Jamais dans cent ans !» (p. 269). L’alternance codique anglais / français, si typique de Montréal, est fréquente. Il n’est que de très rares cas où l’on peut chipoter. On ne parle guère de «meublé» (p. 22, 23 et 44) à Montréal. Au lieu de «Crisse ! Remue-toi !» (p. 30), on aurait attendu quelque chose comme «Crisse ! Grouille-toi !» ou, mieux, «Crisse ! Grouille-toé !». Un policier québécois ne dira jamais «Monsieur, posez la batte, s’il vous plaît» (p. 216); le masculin est de rigueur. Qu’on se rassure : on a vu bien pire.

Il y a pourtant un aspect du roman — en l’occurrence de sa mise en pages — qui est moins réussi : certains mots qui seraient propres au français du Québec sont en italiques, d’autres pas, sans qu’il soit toujours possible de comprendre pourquoi. Pour «parce que», il y a «Pasque» (p. 99) et «Pasque» (p. 264). Quand on «s’enivre», on lit «s’paqueter la gueule» (p. 99) et «m’paqueter la gueule» (p. 200). Les compagnes sont des «blondes» (p. 152), puis des «blondes» (p. 154, 241 et 269). Pourquoi «logement» (p. 22, 173 et 213), mais «cans» (p. 20) ?

Le narrateur, un Français fraîchement débarqué à Montréal, se met à parler de «cellulaire» — on peut légitimement penser qu’il aurait dit «portable» à la maison —, on le voit «pitonner» dans un «4 1/2» (p. 226) et on l’entend dire «niaiseuse» (p. 152), tout cela sans italiques. En revanche «poupouner» (p. 99), «pitoune» (p. 152) et «pantoute» (p. 239) en ont.

L’usage des jurons n’est pas plus clair. Page 30 : «Crisse ! Remue-toi !». Page 166 : «toute une tabarnac de crisse d’utopie». Page 210 : «Crisse». Page 213 : «une tabarnac de procédure». Page 217 : «Qu’est-ce tu m’veux, tabarnac ?». page 260 : «Calisse». Ça fait désordre.

On a déjà rencontré, ici même, un problème identique, dans un autre polar, Peaux, de Diane Vincent (2009).

Morale de cette histoire ? Accueillez les mots du cru comme vous accueillez les autres; ça sera plus simple pour tout le monde.

Références

Vincent, Diane, Peaux de chagrins, Montréal, Triptyque, coll. «L’épaulard», 2009, 236 p.

Winckler, Martin, les Invisibles, Paris, Fleuve noir, 2011, 277 p.

Dixième article d’un dictionnaire personnel de rhétorique

Allitération

Définition

«Retours multipliés d’un son identique» (Gradus, éd. de 1980, p. 33).

Exemples

En f : «rencontre fortuite du fiancé furax, à vingt futaies de mon futon» (Éric McComber, la Solde, p. 20).

En f, bis : «feu de fleur fumée envolée» (Plume Latraverse, «Blouse d’automne», Chants d’épuration).

En g : «Gare goret, tu te goures de Gourin» (Jean Rouaud, les Champs d’honneur, p. 69).

En n : «Non, il n’est rien que Nanine n’honore» (Voltaire, Nanine, acte III, sc. dernière).

En p : «Pourquoi Pierre Pitre parle presque pas ?» (chanson d’Arseniq33).

En p, bis : «une pomme on n’peut plus pulpeuse» (Plume Latraverse, «Érosion éolienne», Chants d’épuration).

En v : «Ce vent vert qui vient des villes» (Forces, 167, automne 2011, p. 43).

En fricatives : «Il perçut, tout autour de son corps, les sons entrelacés des vagues, du vent, et du vent sur les vagues, comme un vaste frisson froid, frisé, froncé, froissé, et ce fut sur ce fond farci de fricatives qu’il entendit se rapprocher les mercenaires» (Jean Échenoz, le Méridien de Greenwich, p. 234-235).

En image et en ville :

[Complément du 8 décembre 2011]

Les passionnés de Philip Roth et de baseball se souviendront des premières pages du «Prologue» de son The Great American Novel (1973). Non seulement elles abondent en allitérations, mais le narrateur, Word Smith, y livre des bribes de sa théorie en matière de rhétorique. En une formule : «Alliteration is at the foundation of English literature» (éd. de 1980, p. 9). Rien de moins.

[Complément du 18 juin 2012]

«Un jour, je le jure, je jouirai d’un juste juillet joyeux, juste pour jubiler de juin joufflu, juteux, jeté» (@franciroyo).

Références

Arseniq33, Tranquillement les tranquillisants, 2002, étiquette Indica.

Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale d’éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, 541 p.

Échenoz, Jean, le Méridien de Greenwich, Paris, Éditions de Minuit, 1979, 255 p.

Latraverse, Plume, Chants d’épuration, 2003, étiquette Disques Dragon.

McComber, Éric, la Solde, Montréal, La mèche, 2011, 218 p. Ill.

Roth, Philip, The Great American Novel, New York, Farrar, Straus & Giroux, 1980 (1973), 382 p.

Rouaud, Jean, les Champs d’honneur, Paris, Éditions de Minuit, 1990, 187 p.

Voltaire, Nanine ou le Préjugé vaincu, dans Théâtre du XVIIIe siècle, textes choisis, établis, présentés et annotés par Jacques Truchet, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 241, 1972, vol. I, p. 871-939 et 1442-1449.

Quinze chansons pour sacrer

Les Québécois aiment chanter et sacrer, voire chanter en sacrant et sacrer en chantant. Cela n’a pas échappé aux non-autochtones. Démonstration.

Câlisse / câlisser / câline : Plume Latraverse, «Chez Dieu» (1970); Offenbach, «Câline de blues» (1972); Arseniq33, «Boîte à malle» (2005)

Calvaire : Offenbach, «Moody calvaire moody» (1972); La chicane, «Calvaire» (1998)

Crisse / crisser : Robert Charlebois, «Engagement» (1968); Robert Charlebois, «Lindbergh» (1968); Les trois accords, «Saskatchewan» (2003); Vincent Vallières, «1986» (2003); Les Dales Hawerchuk, «Dale Hawerchuk» (2005)

Ostie : Les Dales Hawerchuk, «Dale Hawerchuk» (2005); Gaële, «L’accent d’icitte» (2010)

Sacrament : Robert Charlebois, «Engagement» (1968)

Tabarnak / tabernacle / tabarnan : Offenbach, «Solange tabarnac» (1973); Lynda Lemay, «Les maudits Français» (2000); Java, «Mots dits français» (2009); Gaële, «L’accent d’icitte» (2010); Alecka, «Choukran» (2011)

La liste de ces chansons-jurons n’est évidemment pas exhaustive. Lecteur, des suggestions ?

 

[Complément du 30 mars 2012]

Lisa Leblanc, «Câlisse-moi là», 2012

Marc Hamilton, «Tapis magique», 1972 : «C’t’une gang de sacraments !», s’agissant de la police (merci à @_scorm)

 

[Complément du 9 juillet 2013]

Jean-Pierre Ferland, «Pissou», 1992 : «Câlice de calvaire, on prend nos grands airs.

 

[Complément du 15 avril 2014]

Laurent Paquin a voulu simplifier la tâche à tout le monde : une seule chanson, beaucoup de sacres. (Merci à @offqc, qui donne le texte de la chanson.)