Les zeugmes du dimanche matin et de Marion Brunet

Marion Brunet, l’Été circulaire, 2018, couverture«Elle en devient boudeuse, Céline, de se faire virer, même en douceur. Ça fait plusieurs semaines qu’après les cours elle traîne son cul et ses ecchymoses dans le salon des voisins. Peut-être un peu pour faire chier son père, qui n’aime pas les Arabes. Mais une chose est sûre, c’est toujours à regret qu’elle rentre chez elle. Chez elle, ça pue le reproche et la honte.»

Marion Brunet, l’Été circulaire, Paris, Albin Michel, 2018, 266 p., p. 33.

L’oreille tendue de… Marion Brunet

Marion Brunet, l’Été circulaire, 2018, couverture«Saïd renifle piteusement, il marmonne des mots rien que pour lui. Les mecs ont beau tendre l’oreille, ils comprennent pas. Manuel a le visage fermé, blafard. Il saisit la bouteille et s’enfile une longue gorgée.»

Marion Brunet, l’Été circulaire, Paris, Albin Michel, 2018, 266 p., p. 186.

L’art du portrait sous-marin

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, 1871, couverture«Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple de Gratiolet ou d’Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je reconnus sans hésiter ses qualités dominantes, — la confiance en lui, car sa tête se dégageait noblement sur l’arc formé par la ligne de ses épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance; — le calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité du sang; — l’énergie, que démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers; — le courage enfin, car sa vaste respiration dénotait une grande expansion vitale.

J’ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de l’homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant l’observation des physionomistes, résultait une indiscutable franchise.

Je me sentis “involontairement” rassuré en sa présence, et j’augurai bien de notre entrevue.

Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n’aurais pu le préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa bouche nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains fines, allongées, éminemment “psychiques” pour employer un mot de la chirognomonie, c’est-à-dire dignes de servir une âme haute et passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable type que j’eusse jamais rencontré. Détail particulier, ses yeux, un peu écartés l’un de l’autre, pouvaient embrasser simultanément près d’un quart de l’horizon. Cette faculté, — je l’ai vérifié plus tard, — se doublait d’une puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronçait, ses larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l’étendue du champ visuel, et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par l’éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu’à l’âme ! comme il perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme il lisait au plus profond des mers !…»

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, Paris, J. Hetzel et cie, 1871, 436 p., p. 52-53. Illustré de 111 dessins par de Neuville.

Autopromotion 372

Bibliothèque de Zacharias Conrad von Uffenbach, gravure de Johann Friedrich von Uffenbach, 1729-1731La 351e livraison de XVIIIe siècle, la bibliographie de l’Oreille tendue, est servie.

La bibliographie existe depuis le 16 mai 1992. Elle compte 40 658 titres.

Illustration : bibliothèque de Zacharias Conrad von Uffenbach, gravure de Johann Friedrich von Uffenbach, Francfort, 1729-1731, Rijksmuseum, Amsterdam