Mise en avant

Laissez-les mourir

Loco Locass, Amour oral, 2004, pochette

Selon la plupart des sources consultées, qu’elles soient médicales ou philosophiques, tout le monde devrait mourir un jour. Pourquoi ne pas le dire ?

Certains, comme s’ils avaient manqué de courant, s’éteindraient. C’était le cas cette semaine d’un documentariste : «Le cinéaste canadien Allan King s’éteint» (la Presse, 16 juin 2009, cahier Arts et spectacles, p. 4).

D’autres disparaîtraient. Ils le font surtout selon les auteurs de rétrospectives de fin d’année : «Les disparus de 2008.»

La plupart décéderaient. Voilà le mot le plus souvent utilisé désormais pour désigner la passage de vie à trépas.

Que les journaux se laissent aller à ce type d’euphémisme passe encore — même si certaines formules étonnent un brin. Le Devoir du 5 octobre 2004 parlait de «L’ultime décès de Janet Leigh» (p. A1 et A8). Elle a eu droit à combien ? (Le sous-titre de l’article expliquait l’affaire : «Déjà assassinée sous la douche en 1960 dans Psycho, l’actrice s’éteint [!] définitivement à 77 ans.»)

Quand il s’agit de romanciers, c’est plus ennuyeux. Un des personnages de Klonk contre Klonk de François Gravel serait ainsi «décédé» (p. 94). Il n’aurait pas pu être mort, tout simplement ?

Cela étant, il y a des cas (rares) où décéder s’impose. Le groupe Loco Locass en donne l’exemple parfait : «Fa’que décide ou décède», chante-t-il dans la pièce «Résistance» de l’album Amour oral (2004).

C’est l’exception qui confirme la règle.

 

[Complément du 1er octobre 2021]

On peut aussi rendre son dernier souffle — mais à qui ?

«L’actrice Andrée Boucher a rendu son dernier souffle», le Devoir, 1er octobre 2021

 

[Complément du 26 mai 2022]

Le comédien Ray Liotta vient de mourir. Titre du Figaro :

Ray Liotta «s’affranchit de la vie», titre le Figaro

Devant pareil euphémisme (de catégorie olympique), on ne peut que s’incliner. (Liotta a joué dans le film les Affranchis.)

 

Référence

Gravel, François, Klonk contre Klonk, Montréal, Québec/Amérique Jeunesse, 2004, 126 p.

L’oreille tendue de… Francis Ponge

Plaque, rue Francis-Ponge, Paris

«Merci, mais pardonnez-moi. Je ne saurais parler de Céline dont je n’ai jamais rien entendu. Il suffit de parler un peu fort pour que je n’y entende goutte. Telle est l’infirmité dont je souffre, — enfin dont je me persuade que je devrais souffrir, lorsque je vois certains visages frémir à l’écoute de telles ou telles explosives, ou rayonner à celle de telles ou telles fanfares dont j’aimerais bien, je vous l’assure, percevoir quelque chose, mais j’ai beau tendre l’oreille… C’est désespérant ! Le murmure de la moindre source, le chant de la moindre carpe pour moi couvre tout.»

Francis Ponge, «Réponse à une enquête sur Céline» (1962), dans Œuvres complètes, édition publiée sous la direction de Bernard Beugnot, avec la collaboration de Gérard Farasse, Jean-Marie Gleize, Jacinthe Martel, Robert Melançon, Philippe Met et Bernard Veck, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 487, 2002, t. II, p. 1393.

Illustration : plaque de la rue Francis-Ponge à Paris, disponible sur Wikimedia Commons

Le niveau baisse ! (2021)

Nicolas Guay, Extension du domaine de tous les possibles, 2021, couverture

«Et le deuxième jour, Dieu considéra le monde et dit : “C’était bien mieux avant”.»

Source : Nicolas Guay, Extension du domaine de tous les possibles. Aphorismes et autres petites choses, Le machin à écrire, 2021. Édition numérique.

Pour en savoir plus sur cette question :

Melançon, Benoît, Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue), Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 118 p. Ill.

Benoît Melançon, Le niveau baisse !, 2015, couverture

Tout est affaire de regard

Photographie de Maurice Richard par David Bier, The Gazette, Montréal, années 1950, détail

Ceci, dans la Presse+ du 19 mai 2022 :

Pourquoi, lui a-t-on demandé, tient-il à faire ses propres cascades — certaines très périlleuses — dans ses films ? Il a beau avoir une forme resplendissante, il aura bientôt 60 ans. «Personne n’a demandé à Gene Kelly pourquoi il dansait dans ses films !» Vu de même.

Laissons de côté la personne de Tom Cruise — c’est de lui qu’il s’agit — et attachons-nous à la formule «Vu de même».

Dans le français populaire du Québec, elle désigne, non sans distance critico-ironique, une affirmation inattendue : en effet, si on s’y arrête, ce n’est pas impossible; il s’agissait d’y penser; je reconnais que je n’y aurais pas pensé moi-même; je ne m’en porte pas plus mal.

À votre service.

Autopromotion 642

«Gravure, en taille-douce», quatrième volume des planches de l’Encyclopédie, Paris, 1765, planche VIII

La 517e livraison de XVIIIe siècle, la bibliographie de l’Oreille tendue, est servie.

La bibliographie existe depuis le 16 mai 1992. Elle compte 59 902 titres.

Illustration : «Gravure, en taille-douce», quatrième volume des planches de l’Encyclopédie, Paris, 1765, planche VIII