Archives mensuelles : avril 2012

Du chien et de ses usages au Québec

Soit les deux citations suivantes :

—J’ai déjà dit que je ne voulais pas vous voir fourrer le chien par ici, a-t-il aboyé.

—Je ne… fourre pas le chien.

Je ne savais pas ce que l’expression voulait dire, sinon que c’était quelque chose que Rigger n’aimait pas (Hockey de rue, p. 150).

 

Ça prend juste un bâtard comme toi pour venir fucker l’chien (les Corpuscules de Krause, p. 189).

Qu’en est-il donc de ce chien, qu’on fourre ou qu’on fucke (prononcé phoque) ?

Dans le premier texte, fourrer le chien signifie glander, ne rien faireloafer (verbe intransitif du premier groupe, prononcé lôfer), aurait-on dit à une autre époque.

Dans le suivant, il s’agit plutôt de compliquer une situation, de la faire se détériorer; cet emploi est péjoratif. Qui fucke le chien, donc, fout le bordel ou fait merder. (Cette deuxième acception, du moins aux oreilles de l’Oreille, paraît moins commune que la première.)

La langue anglaise est la source de cette expression, en ces deux sens.

Un forum de discussion sur Internet — merci à @LucGauvreau — évoque une troisième signification : avoir de la difficulté. Il y est question de «fuckage de chien» et de «fuckage de canidés».

Ces tentatives de définition laissent deux questions ouvertes.

D’où une telle expression peut-elle bien venir ? Comme dans d’autres cas, il vaut peut-être mieux ne pas se poser la question, histoire de ne pas se représenter l’affaire.

Le bon usage recommande-t-il fourrer (comme dans la traduction du roman de David Skuy par Laurent Chabin) ou fucker le chien (ainsi que l’écrit Gordon) ? Le débat a récemment occupé Twitter.

L’Oreille a souvenir d’avoir entendu les deux verbes. Forcée d’utiliser l’expression, elle choisirait le second.

@PimpetteDunoyer, résolument montréalocentriste, @LucieBourassa, trifluvienne d’origine, et @VeroMato, de la Mauricie, pencheraient pour fucker le chien.

En Outaouais, c’est moins clair. Pour @catherine_pj, il faut fucker, mais, selon @iericksen, dans «le nord de l’Outaouais», ce serait fourrer. Commentaire de @PimpetteDunoyer : «Va falloir que vous fixiez la ligne de partage ;-).»

Histoire de compliquer les choses, @AMBeaudoinB connaît au moins une région où on fucke la chienne.

Avant Twitter, en 1980, dans son Dictionnaire de la langue québécoise, aux articles «chien» et «fourrer», Léandre Bergeron retient fourrer (p. 128 et 233). L’année suivante, dans son Supplément, voilà «Foquer l’chien» (p. 102). On voit aussi apparaître «Fourreur de chien» («n.m. — Sobriquet donné au contremaître dans les chantiers. — Paresseux» (p. 103). Nulle trace, cependant, du foqueur de chien.

Qui fixera l’usage ? Qui sera le Vaugelas de la copulation canine ? En attendant, cela fait désordre.

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise précédé de la Charte de la langue québécoise. Supplément 1981, Montréal, VLB éditeur, 1981, 168 p.

Gordon, Sandra, les Corpuscules de Krause, Montréal, Leméac, 2010, 237 p.

Skuy, David, Hockey de rue, Montréal, Hurtubise, 2012 (2011), 232 p. Traduction de Laurent Chabin.

Autopromotion 030

Il y a 1,2 lustre, l’Oreille tendue publiait les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle. Une édition de poche de ce livre vient de paraître à Montréal, chez Fides, dans la collection «Biblio-Fides». Elle sera très bientôt disponible, en édition papier et en édition numérique.

En avant-première, la couverture.

Vocabulaire de la consommation (humaine)

Le verbe magasiner, employé intransitivement, est connu des dictionnaires. Le Petit Robert (édition numérique de 2010) en donne par exemple cette définition : «Région. (Canada) Aller faire des achats dans les magasins (cf. Faire des courses).»

Il ne faudrait toutefois pas oublier que le verbe connaît aussi un usage transitif direct. Qui magasine quelque chose se prépare à l’acquérir ou à l’obtenir.

Exemples

«“Magasiner” notre société» (la Presse, 25 octobre 2002).

«On magasine son bonheur !» (la Presse, 13 janvier 2003).

«Quand je magasine une auto, je me sers un peu de ma tête, et beaucoup de mon postérieur» (publicité).

«Je me suis magasiné un emploi épanouissant […]» (les Truites à mains nues, p. 34).

«Magasiner un spectacle à Édimbourg» (la Presse, 22 août 2011, cahier Arts et spectacles, p. 5).

«Magasiner son cégep» (le Devoir, 19-20 novembre 2005, p. C9).

«Le géant Home Depot magasine les fournisseurs québécois» (le Devoir, 4 mars 2004, p. B1).

Plus étrangement, il semble aussi qu’on puisse magasiner quelqu’un, afin d’en recevoir des services (dont la nature varie considérablement).

Exemples

«Magasiner son orthodontiste» (la Presse, 13 mai 2001).

«Des couples américains “magasinent” des mères porteuses au Canada» (la Presse, 28 août 2001).

«Le problème dans notre culture, c’est que les gens ne magasinent pas assez leurs partenaires !» (la Presse, 17 décembre 2003).

Les consommateurs d’aujourd’hui ne connaissent pas leur chance.

P.S.—Il va de soi qu’on peut magasiner pour quelque chose, par exemple un appareil photo.

Référence

Bolduc, Charles, les Truites à mains nues, Montréal, Leméac, 2012, 139 p.