Interrogation argumentative

Christiane Bailey et Jean-François Labonté, la Philosophie à l’abattoir, 2018, couvertureL’Oreille tendue, certains le savent, est lectrice des collections «Documents» et «Pièces» de la maison Atelier 10. Ceux-là ne s’étonneront pas qu’elle vienne de lire la Philosophie à l’abattoir. Réflexions sur le bacon, l’empathie et l’éthique animale, de Christiane Bailey et Jean-François Labonté.

Les sujets abordés sont d’actualité : le rapport aux animaux (d’élevage, de compagnie, sauvages), l’alimentation, les questions environnementales. L’information est à jour — plusieurs titres cités sont très récents —, même si des auteurs classiques sont convoqués, d’Aristote à Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Le rythme est rapide. Certaines formules sont inattendues : «animaux non humains» (p. 48), «citoyenneté animale» (p. 52), «droit à l’autodétermination» des animaux (p. 57), «justice interespèce» (p. 93). Le ton est engagé.

Cela étant, voilà encore un ouvrage qui n’est pas fait pour l’Oreille. D’une part, elle est omnivore; or cela paraît inconcevable pour les auteurs, qui fustigent l’«omnivorisme», fût-il «consciencieux» (p. 71). D’autre part, et surtout, elle n’aime pas se faire donner des leçons.

Prenons deux phrases de la page 26 : «Nous pouvons résoudre ce “paradoxe de la viande” en modifiant nos comportements, comme le font les véganes qui cessent d’en manger. Si cela semble l’option la plus juste envers les animaux, la plus rationnelle et la plus saine d’un point de vue psychologique, c’est aussi la moins couramment choisie» (p. 26). Le verbe «sembler» n’est là que pour faire croire que la position avancée serait nuancée; oublions-le. Vous mangez de la viande ? Votre choix, affirment les auteurs, est injuste envers les animaux, irrationnel et malsain du «point de vue psychologique».

Sur le plan de l’argumentation, c’est une façon de procéder dont on peut imaginer qu’elle ne portera guère de fruits. Tout le monde n’aime pas se faire dire qu’il est injuste, irrationnel et malsain — mais peut-être les auteurs veulent-ils prendre position plus que convaincre ceux qui ne partagent pas leurs croyances.

P.-S.—Sur cette question, on lira les publications de Renan Larue, par exemple celles-ci.

Référence

Bailey, Christiane et Jean-François Labonté, la Philosophie à l’abattoir. Réflexions sur le bacon, l’empathie et l’éthique animale, Montréal, Atelier 10, coll. «Documents», 14, 2018, 96 p. Ill.

Suivons l’exemple de David Turgeon

David Turgeon, À propos du style de Genette, 2018, couvertureIl y a toutes sortes de raisons de se réjouir à la lecture de l’essai À propos du style de Genette (2018).

Le spitant David Turgeon y analyse, avec un souci philologique qui force l’admiration, aussi bien l’«idiolecte genettien» (p. 69) — la langue du critique et théoricien — que la «méthode genettienne» (p. 79). Il sait admirer son «tour d’esprit systématique» (p. 124), tout en notant sa «légendaire désinvolture» (p. 186 n. 10), voire son «cabotinage auctorial» (p. 121 n. 26). Il n’hésite pas à le pasticher, notamment à coups de «j’y reviendrai». Il souligne combien toute écriture est affaire de refus : «Et l’écriture de Genette est aussi faite de refus : refus de l’ostentation, de la métaphore comme centre du discours; refus de la fulgurance et du raccourci séduisant; refus de la provocation littéraire autant que du basculement dans le pur subjectif» (p. 185). La perspective est (doublement) nette : «J’ai écrit cet essai en me posant la question du style d’un essai — de n’importe quel essai, celui-ci inclus» (p. 199). Du beau monde est convoqué page après page : Barthes (indispensable interlocuteur de Genette et de Turgeon), Borges (longtemps annoncé avant de finalement faire son entrée, avec Kafka), Flaubert et Proust (ensemble ou séparément), Paulhan, etc.

À propos du style de Genette, avec son titre reprenant le «À propos du “style” de Flaubert» de Proust, est à la fois une analyse stylistique perspicace de la figure emblématique de la narratologie — or «en narratologie rien n’est simple» (p. 140) —, un hommage à Genette «lecteur ou écrivain» (p. 187) et un prolongement de la réflexion genettienne — c’est ainsi, par exemple, que l’auteur propose le concept d’«écriture au degré moins un» (p. 150).

L’Oreille tendue, après cette trop brève analyse en forme d’hommage, souhaite à son tour prolonger, modestement, la pensée de David Turgeon. Prenons la fin de la note 21, page 75 : «Seuils contient d’ailleurs lui-même, p. 413, un “Post-scriptum du 16 décembre 1986”, relégué celui-là en note infrapaginale, dont l’appel est accolé au tout dernier mot du livre : cas intéressant de note commentant un ouvrage entier».

Ouvrons maintenant la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758) de Jean-Jacques Rousseau, non pas à la dernière note, mais à l’avant-dernière :

Il me paraît plaisant d’imaginer quelquefois les jugements que plusieurs porteront de mes goûts sur mes écrits. Sur celui-ci l’on ne manquera pas de dire : cet homme est fou de la danse, je m’ennuie à voir danser : il ne peut souffrir la comédie, j’aime la comédie à la passion : il a de l’aversion pour les femmes, je ne serai que trop bien justifié là-dessus : il est mécontent des comédiens, j’ai tout sujet de m’en louer et l’amitié du seul d’entre eux que j’ai connu particulièrement ne peut qu’honorer un honnête homme (éd. Varloot 1987, p. 305).

À quelques pages de la fin de la diatribe de Rousseau contre le théâtre, son lecteur est invité à reconsidérer tout ce qu’il vient de lire. Rousseau aime donc le théâtre «à la passion» ? Comment concilier ceci (l’amour) avec cela (la haine) ? Voilà un «cas intéressant de note commentant un ouvrage entier».

P.-S.—Le diderotiste en l’Oreille ne peut pas être d’accord avec David Turgeon quand celui-ci parle de «Jacques le Fataliste, avec son narrateur (que l’on peut confondre avec Diderot lui-même)» (p. 59). Un seul narrateur dans Jacques ? Non. Une identification avec Diderot ? Pas plus.

P.-P.-S.—Il y a un singulier, au lieu d’un pluriel, p. 50 n. 6, qui attriste un brin l’Oreille, de même qu’un problème d’espace à la deuxième ligne de la page 65. Elle s’en remettra.

Références

Rousseau, Jean-Jacques, Discours sur les sciences et les arts. Lettre à d’Alembert sur les spectacles, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 1874, 1987, 402 p. Édition établie et présentée par Jean Varloot.

Turgeon, David, À propos du style de Genette. Essai, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 122, 2018, 223 p.

«Ceci est mon corps»

Catherine Voyer-Léger, Prendre corps, 2018, couvertureÀ l’origine, pendant seize mois, il y eut un site Web, toujours visible, corps dedans / dehors. Aujourd’hui, Catherine Voyer-Léger reprend les textes de son site en livre, sous le titre Prendre corps, à La Peuplade.

Le site ne balisait pas la lecture — on y entrait par le texte de son choix et on y circulait sans parcours fléché :

Il n’y a aucun point de départ à cet objet dont le code est volontairement cryptique pour la majorité des gens appelés à s’y frotter. La première responsabilité du lecteur est de trouver un mode, un modèle, un rituel — ou non — pour l’aborder en circulant parmi les cinq pages [«Terre», «Fer», «Eau», «Métal», «Bois»]. Chercher la clé organisationnelle ? Chemin possible, mais non nécessaire. L’objet littéraire peut-il se réinventer chaque fois qu’on l’aborde organisé différemment ? C’est une des questions que j’explore à travers ce projet.

Le numérique permet d’offrir pareille non-linéarité.

L’ouvrage qui vient de paraître est fidèle — autant que faire se peut — à ce défi : «Sans folios, sans mode d’emploi, ce livre se vit» (deuxième rabat). Ajoutons sans table des matières et sans texte d’introduction expliquant le projet. Au lecteur de trouver une cohérence, s’il le souhaite, aux fragments qui lui sont donnés à lire : ils sont titrés le plus souvent d’un seul mot — parfois le même mot sert de titre à plusieurs textes —, mais pas paginés, et ordonnés. En effet, des pages roses, contenant les titres des textes à venir, proposent ce qu’on appellera, à défaut de meilleur terme, des «chapitres». Les textes sont brefs — d’une ligne à une page et demie — et précédés d’une épigraphe de Roland Barthes, penseur du fragment, sur l’imaginaire du corps. Malgré quelques poèmes, la prose domine. L’auteure n’a pas peur des titres techniques : malléole, ischiojambier, dyshidrose, poplité.

Catherine Voyer-Léger, Prendre corps, 2018, page intérieurePrendre corps convoque quelques personnages : la mère et la grand-mère, plus que le père et le frère; des amants; des interlocuteurs anonymes; des médecins. C’est toutefois un je qui domine, qui essaie de donner sens à ses rapports à son corps, et ce je est bien souvent seul («l’absence de relation»). Il se souvient et le souvenir n’est pas source de joie («Le rejet comme infection»). Le corps représenté est féminin : «Mamelon», «Vulve» (suivi de «Pénis»), «Féminité», «Utérus», «Règles», «Sangs», «Pertes»; «Avortement» fait face à «Allaitement».

Cet autoportrait démembré, malgré sa sensualité, repose sur une souffrance. Cela peut prendre une forme en apparence légère : «Mon corps est essentiellement fait de nerfs coincés et d’hormones déséquilibrées» («Engourdissement»); «Mon corps est une tâche. Parmi tant d’autres» («Utilité»). Il en va de même quand l’attention portée au moindre signe mène à l’hypocondrie assumée. Plus souvent, la souffrance est profonde : «Pourquoi y a-t-il une blessure entre moi et le monde ?» («Douleur»)

Il y a malgré tout des raisons d’avancer dans Prendre corps. À de rares moments («la beauté de mes seins», «ma plus belle voix»), le corps n’est pas objet d’inquiétude. Dans les premières pages, la présence d’enfants est connotée positivement. Plus loin, quand se fait entendre le désir de maternité («Duo», «Bleus», «Perte», «Écho»), l’espoir est encore plus fort.

Dans le fragment intitulé «Transparence», Catherine Voyer-Léger écrit : «J’ai choisi l’écriture parce que c’est la forme d’art qui permet le mieux de cacher le corps.» Ce n’est pas vrai. Prendre corps en est la preuve : «Ceci est mon corps» («Point»).

Référence

Voyer-Léger, Catherine, Prendre corps, Chicoutimi, La Peuplade, coll. «Microrécits», 2018, s.p. Ill.

Site, corps dedans / dehors, page d’accueil

Actualité de Jacques Godbout, bis

Jacques Godbout, l’Écran du bonheur, 1990, couvertureL’autre jour, à l’occasion de la parution des Mémoires de Jacques Godbout, De l’avantage d’être né, l’Oreille tendue évoquait les deux comptes rendus que, jeune, elle a consacrés à des livres de Godbout. Jean-François Nadeau, dans le Devoir du jour («1995», p. A3), revient sur ces Mémoires.

Ci-dessous, le deuxième texte écrit par l’Oreille. Ça date de 1990, c’est paru dans le magazine culturel Spirale et ça s’intitule «Godbout trinitaire».

*****

Avec l’Écran du bonheur, Jacques Godbout fait une fois de plus la démonstration qu’il est attiré par trois lieux institutionnels (les seuls qui lui échappent encore) : l’Université, la Presse, la Chaire. L’écrivain ne rêve pas de succès littéraires (les commissions scolaires du Québec y veillent), mais voudrait influencer l’Opinion, se faire entendre de la Cité, devenir la Voix de la Raison. On ne saurait lui reprocher d’aussi respectables intentions. On peut toutefois s’interroger sur la nécessité qui pousse Godbout, non seulement à se prononcer sur n’importe quel sujet, mais encore à conserver les traces de ses prises de position. Le Livre hypnotise Godbout : un objet doit témoigner de sa Parole. Mais toute opinion mérite-t-elle de passer à la Postérité ?

Bien qu’il ait une dent contre les professeurs et autres «sociologues», l’auteur de l’Écran du bonheur ne manque pas, surtout dans la première partie de son ouvrage (ces «Courts métrages» étaient à l’origine des conférences), de pontifier, références à l’appui, sur des sujets aussi savants que le mythe et la mystification, la culture et la civilisation, le nationalisme et le patriotisme. Toujours prêt à citer une autorité (Guy Debord, Marshall McLuhan, Claude Lévi-Strauss, Jacques Attali, d’autres), Godbout se lance à l’assaut des grands problèmes des sociétés modernes : les transformations induites par la technique, la domination du «spectacle primaire de l’audiovisuel», les menaces contre la «vie spirituelle», la mollesse morale. Il s’intéresse également à des phénomènes proprement québécois, tels l’influence de la pilule anticonceptionnelle et de la télévision sur l’éclosion de la Révolution tranquille. Godbout publie depuis bientôt trente ans sur ces sujets (il décrivait dès 1964 le rôle de la télévision dans la création du «mythe» de René Lévesque, «professeur» et journaliste qui évitait de se lancer dans une «guerre sainte»). Ces centres d’intérêt n’ont pas à être jugés : tout écrivain peut bien faire ce qu’il veut et se chauffer du bois qui lui plaît. Il reste que l’on ne peut sans inconséquence déplorer l’anti-intellectualisme québécois (comme le fait Godbout étudiant le «discours de la bière»), moquer les professeurs et universitaires, et tenter de les rejoindre sur leur propre terrain (en s’annexant leur prestige réflexif). Le confusionnisme que dénonce Godbout dans les médias ne frappe pas, de toute évidence, que le monde de l’audiovisuel.

La deuxième partie du recueil est fort justement intitulée «Clips» : c’est court (dans tous les sens du terme), branché («câblé», dirait François Mitterrand), fragmenté à souhait. Et ça s’oublie aussitôt consommé. D’abord parues dans le magazine l’Actualité, ces chroniques montrent à l’évidence la fascination de Godbout pour le rôle de la Presse et, plus encore, pour une de ses pratiques spécifiques : l’Éditorial. Cette forme, dont il fait d’ailleurs explicitement l’éloge, permet, selon lui, de «changer le cours des choses». De plus, elle laisse ouvert l’éventail des sujets à couvrir. Ainsi l’habile Godbout, investi de la mission de montrer la voie à suivre, peut-il livrer ses impressions sur l’éducation des enfants, les subventions privées et publiques aux arts, la mode de l’humour au Québec, l’histoire démographique de la Nouvelle-France, les Hassidim d’Outremont, le rôle du musée dans une civilisation sans mémoire ou l’évolution des sciences (il faut citer : «Il y a de bonnes raisons de croire que la science ne nous offrira pas de découvertes majeures dans les années à venir»…). La cohérence thématique de la première partie du recueil — tout y tourne autour de la place et du statut des médias, et surtout du «spectacle télévisé»; c’est l’«écran du bonheur» — s’estompe, pour ne laisser place qu’à une kyrielle de flashes dictés par l’actualité. Godbout s’exprime.

Les probabilités littéraires

Malgré la diversité des sujets abordés, une constante unit néanmoins les textes : la dénonciation d’un monde dont les valeurs humanistes sont progressivement exclues. Parce que l’Église québécoise n’est plus ce qu’elle était, et que par conséquent les chaires sont devenues plus rares, Godbout cherche toujours de nouvelles tribunes où moraliser : professeur invité aux États-Unis, conférencier recherché un peu partout ou chroniqueur à l’Actualité, il s’agite sur toutes les scènes pour livrer sa vision du monde (avant de reprendre ses diverses prestations en recueil). On peut se demander s’il est parvenu, lui pourtant si hostile au cléricalisme, à se défaire du moule d’une pensée religieuse. Les valeurs qu’il prêche — le laïcisme, par exemple — peuvent être à cent lieues du catholicisme traditionnel québécois, il n’empêche que la pensée de Godbout relève d’un semblable manichéisme : il faut combattre le Mal — hier c’était Satan et ses pompes, aujourd’hui c’est Hollywood, l’Inculture, l’Image.

Dans Une histoire américaine (Seuil, 1986), Gregory Francœur, parti enquêter sur le bonheur dans une université californienne, devait traverser une «forêt de signes»; tel son personnage, Godbout reprend le bâton du pèlerin pour explorer le monde peuplé d’icones que sont les sociétés modernes, mais sans parvenir à s’extirper des images pieuses de son enfance. «Tout se passe comme si j’avais consacré le premier tiers de ma vie à dénoncer le cléricalisme et le second à démystifier le murmure marchand. Ce n’est peut-être pas si étonnant qu’il y paraît : l’Église abusait de notre confiance, et font de même les nouveaux clercs au service de l’Argent.» Qui a dit que c’était «étonnant» ?

Il arrive parfois que Godbout, avec l’art de la formule qu’on lui connaît, vise juste (il y a aussi une loi des probabilités littéraires), mais ce n’est pas ce que l’on retiendra d’abord de l’Écran du bonheur. La nostalgie y tient une place qui ne cessera d’étonner, chez quelqu’un aussi passionné que l’est Godbout par l’air du temps, les modes et l’évolution accélérée des signes de la culture : «L’homme a inventé une nouvelle réalité, l’audiovisuel, qui est l’esprit de notre civilisation. La lettre, la littérature, la pensée, sont l’âme des civilisations disparues». Le discours humaniste réintroduit dans le champ intellectuel des concepts et des idéaux longtemps tus : la «qualité» des œuvres artistiques, la subordination du «monde du surnaturel» à l’«avidité», la quête de valeurs universelles car raisonnables, etc.

Comme il l’indiquait dans l’avant-propos de son recueil précédent, le Murmure marchand (Boréal Express, 1984), Godbout «essaie de raisonner (d’avoir raison) alors que la raison semble morte»; «avoir raison» paraît même avoir pour lui plus d’importance que «raisonner». Or, les deux expressions ne sont pas synonymes et le lapsus godboutien est parlant : la seconde suppose le recours à une argumentation serrée et une volonté de subordonner l’expression personnelle à la compréhension du monde; la première (thèse, éditorial, prêche), le désir d’être entendu et cru. Cette tension entre ce qui est rationnel et ce qui est personnel fait de l’Écran du bonheur un livre hésitant, déchiré, voire contradictoire. Il n’en sera pas moins louangé par ceux qu’il attaque : c’est le lot de tous les «fous du roi», fussent-ils trinitaires.

Références

Godbout, Jacques, le Murmure marchand. 1976-1984, Montréal, Boréal Express, coll. «Papiers collés», 1984, 153 p.

Godbout, Jacques, Une histoire américaine. Roman, Paris, Seuil, 1986, 182 p.

Gobdout, Jacques, l’Écran du bonheur. Essais 1985-1990, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 1990, 198 p. Ill.

Godbout, Jacques, De l’avantage d’être né, Montréal, Boréal, 2018, 288 p.

Melançon, Benoît, «Godbout trinitaire : l’Écran du bonheur. Essais 1985-1990 / Jacques Godbout», Spirale, 103, février 1991, p. 21.

Actualité de Jacques Godbout

Jacques Godbout, le Murmure marchand, 1984, couverture

L’écrivain québécois Jacques Godbout publie ces jours-ci des Mémoires, De l’avantage d’être né. Il est donc beaucoup question de lui dans l’actualité (littéraire).

L’Oreille tendue, quand elle était petite, a écrit deux comptes rendus de livres de Jacques Godbout. En voici un, tiré du magazine culturel Spirale en 1984. Cela s’intulait «La taverne et le bungalow».

*****

Dans toute taverne qui se respecte, on trouve un discoureur fort en gueule, généralement prompt à l’invective et toujours prêt à se prononcer sur tout et n’importe quoi. Jacques Godbout est de cette race : il a des opinions sur tous les sujets d’actualité, quelques idées bien arrêtées, un style ferme, le verbe haut et clair. Mais Godbout, qui n’aime guère les «sociologues» et autres universitaires, est beaucoup trop fasciné par l’Université pour se laisser totalement aller à ses emportements «taverniers». Ses essais sont sérieux, documentés, ses prises de position assurées, ses affirmations péremptoires. Entreprise de moraliste, la réflexion de Godbout reste toutefois à la merci des commentaires plus brillants que profonds. À courir d’une tribune à l’autre on doit parfois prendre des raccourcis.

Les textes recueillis dans le Murmure marchand ont d’abord été publiés (sauf un) dans la revue Liberté de 1976 à 1984. Godbout y interroge la télévision, la «bombe informatique», la société québécoise, la littérature, l’histoire comme récit. Le texte éponyme pose les fondements de la réflexion : «fond sonore des bonimenteurs de la nouvelle civilisation», le murmure marchand dépouille l’homme de ses valeurs traditionnelles pour les remplacer par un discours publicitaire où la satisfaction immédiate des désirs est la fin dernière de l’existence. Qu’il s’agisse de ce discours, du référendum ou de la modification du statut de l’écrivain, Godbout a bon nombre d’intuitions fertiles, même quand l’analyse cède le pas à la nostalgie ou à la prophétie, ces deux revers d’une même médaille : la déception.

Car l’essayiste est déçu, désabusé. S’il a encore la force de s’enflammer et d’être outré par l’«espéranto des objets», il n’est pas sans se rendre compte qu’il est trop tard. Sa quête de sens par le recours à la raison ne viendra pas à bout des empires culturels qui nous conditionnent. Le citoyen dont il déplore la disparition, Godbout ne croit pas en sa renaissance. C’est peut-être ici que se fait jour le plus clairement l’inadéquation de la pensée humaniste de l’écrivain : par atavisme religieux ou tout simplement par pessimisme, sa quête de valeurs intemporelles ne semble percevoir que les enjeux mercantiles des mass media et y réduire leur portée symbolique. L’idéalisation du passé n’est pas loin.

Un écrivain du dimanche

Dans son avant-propos, Godbout souhaite s’être «sérieusement trompé» en constatant «l’odeur de mort culturelle» créée par la «police des marchandises». Gilles Archambault n’a pas ces scrupules, lui qui se définit modestement (et auto-ironiquement) comme le «barde de la petite-bourgeoisie urbaine». À l’écart du «Clergé des Lettres» dans son bungalow de Cartierville, Archambault mène ses «travaux littéraires» en compagnie de quelques écrivains amis : Paulhan, Renard, Lichtenberg, Perros, Léautaud, Calet, Chardonne, Vialatte. Entre sa prière matinale «à Stendhal et à Charlie Parker», ses lectures et ses émissions de radio, il a pris le temps de rassembler dans le Regard oblique les billets parus dans Livre d’ici de 1980 à 1983. Ces Rumeurs de la vie littéraire ravissent.

Depuis les Petites Proses presque noires des Plaisirs de la mélancolie (1980) on savait Archambault un de nos meilleurs chroniqueurs. Alors que le romancier est d’un ennui uniforme, l’«écrivain du dimanche» est alerte, enjoué, prêt à dénoncer ses travers comme ceux de ses collègues. Sourire en coin, il apprécie l’aphorisme : «Si tout est bon, rien ne l’est»; «L’écrivain doit écrire l’été»; «La méchanceté ne dispense pas de l’intelligence». Les textes d’Archambault traitent des diverses facettes de notre institution littéraire, des prix («La faute à David») aux subventions («Bibliothèques, je vous hais !»), des salons du livre («Foire au village») à la critique («Universitaire cherche génie»). Chacun y passe — et d’abord l’écrivain Archambault. Le ton est moqueur, tout en fausse retenue. C’est dans la solitude («J’exècre tout ce qui est parade»), à l’abri d’une trop grande vanité, que l’écrivain parle le plus juste.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les textes d’Archambault, écrits au fil des semaines, font davantage ensemble que ceux de Godbout, dont l’organisation est précisément thématique et le propos sous-tendu par une vision unifiante. La collection en recueil des billets d’Archambault leur donne une nouvelle vie, les confronte les uns aux autres, renouvelle la lecture. Le recueil de Godbout est plus inégal, tant par la fragmentation de la réflexion que par son éclectisme. Il n’empêche que ces deux titres lancent fort agréablement la belle petite collection «Papiers collés» des Éditions Boréal Express (sous la direction de François Ricard).

Références

Archambault, Gilles, le Regard oblique. Rumeurs de la vie littéraire, Montréal, Boréal Express, coll. «Papiers collés», 1984, 179 p.

Godbout, Jacques, le Murmure marchand. 1976-1984, Montréal, Boréal Express, coll. «Papiers collés», 1984, 153 p.

Godbout, Jacques, De l’avantage d’être né, Montréal, Boréal, 2018, 288 p.

Melançon, Benoît, «La taverne et le bungalow», Spirale, 46, octobre 1984, p. 3.