La clinique des phrases (t)

Jean-Martin Aussant, la Fin des exils, 2017, couverture(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Soit le début de phrase suivant, tiré de la Fin des exils de Jean-Martin Aussant (2017) : «La professeure Marie Bouchard, de l’UQAM […]» (p. 69).

L’auteur, jusque-là, avait été pédagogique, en expliquant ce que c’est que l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), puis un OBNL (Organisme à but non lucratif) et enfin l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain). Il invente même un sigle pour désigner les trois piliers de l’indépendance politique, LIT (Lois, Impôts, Traités).

Mais «UQAM» ? Non, tout le monde sur la planète devrait savoir ce que désigne ce sigle. Corrigeons : «La professeure Marie Bouchard, de l’Université du Québec à Montréal […].»

Quand elle parle de rédaction scientifique à des doctorants, l’Oreille tendue appelle cela la «connivence inexistante» : l’idée, dont il faut toujours se méfier, selon laquelle vos lecteurs partagent nécessairement le même bagage que vous (sigle, terminologie, etc.). Elle appelle aussi cela le «syndrome UQAM» : l’UQAM n’est pas concernée en elle-même, mais plutôt ces gens qui utilisent ce sigle dans leurs textes sans l’expliciter. (On pourrait parler de syndrome FLQ ou FTQ ou CSN ou etc. Vous faites comme vous voulez.)

Voilà un autre exemple pour sa collection.

P.-S.—Ce n’est pas le seul exemple de cette «connivence inexistante» chez Aussant (p. 12 n. 1, p. 84).

Référence

Aussant, Jean-Martin, la Fin des exils. Résister à l’imposture des peurs, avec des œuvres de Marc Séguin, Montréal, Atelier 10, coll. «Documents», 12, 2017, 102 p.

Vœux universitaires pour 2018

Martine crée un moratoire, (fausse) couverture

Les professeurs d’université — l’Oreille tendue en est — sont comme tout le monde : ils aiment les expressions toutes faites. À force d’être répétées, elles perdent complètement leur sens, si tant est qu’elles en aient déjà eu un.

On a déjà vu que les collègues de l’Oreille, voire l’Oreille elle-même, ne résistent pas aux charmes de la posture, du dispositif, de la subversion, de la modernité (qui n’est pas la tradition) ou des titres en chiasme. Ils aiment beaucoup rebondir.

Proposons, pour bien commencer 2018, quelques ajouts à notre liste de moratoires : plaisir du texte; société du spectacle; les composés en post; les titres en x est un sport de combat (merci à @AnthonyGlinoer et à @Dorialexander); votre thèse, qui est une vraie thèse.

On peut toujours rêver.

Illustration : Merci à Générateur de couverture Martine !

P.-S.—Nous serions donc dans l’ère post-post ? Cela a été dit, ici et .

Suggestion de cadeau de Noël

Bingo de colloque, première carteQuoi offrir à l’universitaire qui a déjà tout ? Ce «Bingo de colloque. Pour colloques de littérature et de sciences humaines. 50 feuilles détachables. 10 cartes différentes», une création de Mathieu Arsenault et François Rioux, disponible ici.

Voici la première phrase de la présentation du jeu : «Même quand le thème était proche de leur sujet de recherche, ils finissaient inévitablement par s’ennuyer en colloque.»

L’Oreille tendue connaît trop bien ce sentiment; voyez . Dorénavant, elle aura de quoi s’occuper.

Incultes ou pas ?

Georges Leroux. Entretiens, 2017, couverture

Le philosophe Georges Leroux a donné de longs entretiens à Christian Nadeau. Dans le huitième chapitre, «L’enseignement et les défis de la démocratie», il évoque le souvenir d’un étudiant qu’il appelle Paul : «Tous les enseignants ont de temps à autre un Paul dans leur classe : c’est l’étudiant attentif, plutôt réservé, mais qui à l’occasion pose la question qu’on attendait, la question qui nous force à aller plus loin et qui crée instantanément un lien entre lui et vous» (p. 206). Puis, un jour, Paul a cessé de venir en classe.

Pourquoi ? «Comme tant d’autres, Paul avait intégré comme un discours vrai s’adressant à lui le portrait que la société aime dresser de sa génération comme une génération sans culture, incapable de l’effort nécessaire. L’éducation qu’il avait reçue le condamnait, pensait-il, à un échec certain. Nous connaissons ce discours, cette description de l’étudiant inculte, produit par une école secondaire incompétente, nous sommes tous responsables de n’avoir pas travaillé à le réfuter. Car, je le soutiens fermement, ce discours est faux. La critique de l’école démocratique, qui est le fait de penseurs conservateurs nostalgiques de l’éducation d’élite, fait l’impasse sur les succès de nos écoles. Les cohortes successives qui arrivent dans nos universités le prouvent tous les jours» (p. 207).

L’Oreille tendue, à qui il arrive de tenir un discours qui va dans le même sens, se sent un peu moins seule.

Référence

Nadeau, Christian, Georges Leroux. Entretiens, Montréal, Boréal, coll. «Trajectoires», 2017, 373 p. Ill.

Effectuons un moratoire

Périodiquement, du haut de sa tour d’ivoire, l’Oreille tendue essaie, sans le moindre succès, d’imposer des moratoires.

Celui du jour ? Effectuer.

Le domaine sportif en raffole.

Effectuer un retour au jeu ? Revenir au jeu.

Effectuer une feinte ? Feinter.

Effectuer une mise en échec ? Mettre en échec.

Il n’y a pas que lui.

Effectuer un déplacement ? Se déplacer.

Effectuer une mineure en philosophie ? Faire une mineure.

Effectuer un vol ? Voler.

Effectuer une recherche ? Chercher.

Effectuer un dépouillement ? Dépouiller.

Effectuer un partage ? Partager.

L’Oreille se sent déjà mieux. Merci pour elle.

P.-S.—Ce n’est pas la première fois que l’Oreille vitupère ce verbe. Voir ici, et, bien sûr, de ce côté.

P.-P.-S.—Faire est un verbe tout à fait fréquentable, comme le sont avoir et être. Suivons dès lors la recommandation de la cinquième édition du Multidictionnaire de la langue française de Marie-Éva de Villers, à l’entrée effectuer : «S’il s’agit d’une action simple, on préférera le verbe faire