Archives pour la catégorie Grogne du pion

Proposition de moratoire du jeudi matin

L’Oreille tendue a déjà dit son agacement devant l’expression faire en sorte que, qui a remplacé faire que dans presque toutes les situations.

(Définition du Petit Robert, édition numérique de 2014 : «Faire en sorte que [et le subj.] : s’arranger pour que, veiller à ce que… => tâcher.»)

On la trouve au cinéma, par exemple dans la version doublée au Québec de l’Université des monstres (2013).

La langue parlée en raffole.

Les journaux ne peuvent plus s’en passer. Ci-dessous, trois exemples, sous forme d’exercices : dans les phrases suivantes, remplacez faire en sorte que par faire que; demandez-vous si la première expression est nécessaire. (Ne tenez pas compte de la concordance des temps; vous n’y arriveriez pas.)

«La situation fait en sorte que des emplois sont en jeu» (Mélanie Joly, le Devoir, 15 août 2013, p. A2).

«Parce que le copinage, la complaisance, l’obsession du vedettariat, la dictature de la cote d’écoute ou du clic sur le web font en sorte que la frontière n’est pas toujours étanche entre le journalisme et la publicité» (la Presse, 11 juin 2013, cahiers Arts, p. 5).

«Au Québec, cela ferait en sorte que les marchands en tous genres ne pourraient offrir des nouveautés à n’importe quel prix pendant quelques mois» (le Devoir, 5 juin 2013, p. B8).

Poser la question, c’est y répondre.

P.S.—Cas extrême, encore que fréquent : utiliser faire en sorte que avec un sujet inanimé («La situation fait en sorte que»).

P.P.S.—Cet usage n’est pas récent. Une collègue de l’Oreille, Élisabeth Nardout-Lafarge, avait attiré son attention sur ce phénomène il y a bien dix ans.

 

[Complément]

Dans la Presse+ du jour, section des sports : «Ses performances ont fait en sorte qu’il est resté.»

Aimer, mais pas aveuglément

Dans un ouvrage collectif paru en 2013, le linguiste Loïc Depecker répond à la question «Le français est-il une langue moderne ?». Il lui faut d’abord proposer une définition de la modernité en matière de langue : «sont modernes, les langues qui disent la modernité. Et la modernité est technologique» (p. 44). Conséquence logique : Depecker consacre son texte aux questions de néologie et de terminologie. Son bilan est plutôt positif — «le français se modernise sous la pression de l’anglais. Et aussi sous la pression de son jeune et agile allié québécois» (p. 50) —, même s’il appelle à la vigilance — «cette modernité est à construire en permanence, sous peine d’être empêchée par les emprunts à l’anglais» (p. 52). Autrement dit, sur le plan de la néologie et de la terminologie, le Québec montrerait souvent la voie à la France.

Ce qui est ennuyeux de cet éloge, c’est qu’il repose sur un certain nombre d’affirmations fausses.

Trois exemples.

Le premier est vestimentaire : au Québec, «on ne parle généralement pas de gants, mais de mitaines» (p. 44). S’il est vrai qu’on ne parle pas de moufles au Québec, on y porte cependant des gants et des mitaines, et l’on sait sans mal distinguer les premiers des secondes.

Le deuxième est historique : «char est un vestige de la civilisation essentiellement agricole dans laquelle a vécu la Nouvelle France jusqu’au milieu du XXe siècle» (p. 48). Au sens strict, la Nouvelle-France est disparue en 1760. De plus, la population québécoise est majoritairement urbaine dès la première décennie du siècle dernier.

Au lieu de sérendipité, les Québécois diraient «plus volontiers» fortuité (p. 50). Cet usage avait échappé à l’Oreille tendue.

Cela fait désordre.

Référence

Depecker, Loïc, «Le français est-il une langue moderne ?», dans François Gaudin (édit.), la Rumeur des mots, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2013, p. 43-60.

Lettre à Pierre Houde

Cher Pierre Houde,

Au fil des ans, j’ai pris plaisir à vous entendre décrire les matchs de hockey à la télévision.

En suivant la Coupe du monde 2014 dans le poste, j’ai eu plusieurs réactions. Je vous en indique deux.

La première est que vous me manquez, notamment quand j’entends les présentateurs des matchs à Radio-Canada (Michel Chabot, René Pothier) affubler les joueurs de noms anglophones même s’ils ne sont pas anglo-saxons. Ils se surpassent dans les matchs de l’équipe des Pays-Bas, où plusieurs joueurs — Van Persie, Sneijder — semblent être devenus citoyens américains. Vous savez, vous, qu’il ne faut pas céder à «L’effet Derome», jadis décrié par André Belleau.

La seconde réaction qui me vient en écoutant les matchs de football (de soccer) à la télévision est que la langue du foot pourrait, à l’occasion, permettre à la langue de puck de se renouveler. Des exemples ?

Effacer un joueur, c’est mieux que simplement le déjouer, non ?

Percuter un adversaire a au moins autant de punch que de le mettre en échec.

Un joueur part en échappée ? C’est qu’on a ouvert un boulevard à ce joueur lancé.

Il y a des feintes sur la glace. Pourquoi ne pas les décrire, comme sur la pelouse, en parlant de petit pont et de grand pont ?

Le devant du filet, oui. Sa façade, aussi.

Le centre de la glace, oui. L’axe, également.

Votre collègue Martin McGuire a déjà adopté dribbler, mais pas vous. Vous préférez transporter le disque, contrôler la rondelle, voire tricoter. (Je n’ai rien contre.)

Partir en contre, c’est bien l’équivalent, en moins guerrier, de la contre-attaque ?

On souhaite que tous les tirs au but soient cadrés.

(Soyez rassuré : je ne souhaite pas que les joueurs des Canadiens se mettent à faire des bicyclettes ni que leurs partisans deviennent des hooligans. Les gardiens ne devraient pas boxer la rondelle, non plus.)

Ce ne sont là qu’une douzaine d’exemples, mais il me semble que cela donnerait de la variété à la description télévisuelle hockeyistique.

Au plaisir de continuer à vous entendre,

L’Oreille tendue

P.S.—Vous me permettrez un (minuscule) reproche avant de terminer ? Non, «tentativement» n’existe pas en français. Sorry.

Clinique des phrases (b)

Soit la phrase suivante :

«Toutefois, en étant constituées comme étant parties prenantes à cette histoire, [ces émissions] contribuent à inscrire [JB] dans cette histoire, au contraire d’autres histoires de la télévision, par exemple, où elle est davantage mise de l’avant comme auteure.»

On pourrait la laisser en l’état; ce ne serait guère charitable. Essayons d’en faire quelque chose d’acceptable.

Commençons par enlever ce «comme étant» parfaitement inutile (et répétitif) :

«Toutefois, en étant constituées parties prenantes à cette histoire, [ces émissions] contribuent à inscrire [JB] dans cette histoire, au contraire d’autres histoires de la télévision, par exemple, où elle est davantage mise de l’avant comme auteure.»

«Histoire», trois fois ? C’est un peu beaucoup :

«Toutefois, en étant constituées parties prenantes à cette histoire, [ces émissions] contribuent à y inscrire [JB], au contraire d’autres histoires de la télévision, par exemple, où elle est davantage mise de l’avant comme auteure.»

Pour qui voudrait insister moins sur le processus que sur son fruit, il y aurait moyen de faire plus économique encore :

«Toutefois, parties prenantes de cette histoire, [ces émissions] contribuent à y inscrire [JB], au contraire d’autres histoires de la télévision, par exemple, où elle est davantage mise de l’avant comme auteure.»

Ce «par exemple» est-il bien nécessaire ? Non :

«Toutefois, parties prenantes de cette histoire, [ces émissions] contribuent à y inscrire [JB], au contraire d’autres histoires de la télévision où elle est davantage mise de l’avant comme auteure.»

C’est un peu mieux. Ce n’est toujours pas génial. On fait ce qu’on peut avec les moyens du bord.

P.S.—Pour un autre exemple de traitement de texte, voir ici.