Ça y était presque

Exposition «Riopelle. À la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones», Montréal, 2021, détail d’une explication

Le Musée des beaux-arts de Montréal présente actuellement une somptueuse exposition, «Riopelle. À la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones». Elle vaut le détour.

Les salles sont grandes, ce qui est indispensable pour des œuvres souvent de grande dimension. La cohérence thématique est forte : l’Oreille tendue connaissait certaines séries, dont «Icebergs» (1977), mais elle a découvert avec bonheur, entre autres choses, «Jeux de ficelles» (1971-1972). Les explications sont claires — sauf la toute dernière. Comme il se doit, elle porte sur un sujet qui fâche, l’appropriation culturelle.

Pour l’essentiel, les concepteurs de l’exposition avaient réussi jusque-là à éviter le jargon, mais pas ici. Les visiteurs ont droit à un «dialogiques» qui fleure bon son Bakhtine. Le mot «postcoloniales» est mis entre guillemets, sans être défini. On ne s’en étonne pas, vu la confusion sémantique autour du terme, mais on peut néanmoins le déplorer.

Et les «objets» ont une «agentivité». Cela pose deux problèmes. Il n’est pas sûr, d’une part, que tous les visiteurs du MBAM soient familiers des plus récents développements en matière de concepts socioculturels; pourquoi utiliser pareil mot dans le contexte d’une exposition grand public ? D’autre part, si l’agentivité est la «Faculté, pour un agent, d’agir et d’influencer les évènements et les êtres» (Office québécois de la langue française, 2017), il est difficile de voir quel sens pourrait avoir ceci : «les communautés autochtones […] redonnent leur agentivité à ces objets». L’agentivité des «communautés autochtones» ? Oui. L’«agentivité» des «objets» ? Que nenni.

Un peu plus et ces «objets» se voudraient dotés d’«agentivité».

Autopromotion 545

Benoît Melançon, «Parlons local», la Presse+, 7 janvier 2021, illustration

Récemment, l’Oreille s’est tendue devant des publicités télévisuelles québécoises. Elle n’a pas aimé ce qu’elle a entendu. C’est dans la Presse+ du jour.

P.-S.—Vous trouvez que cela ressemble à une montée de lait ? Vous n’avez pas complètement tort.

 

[Complément du 8 janvier 2021]

On peut entendre l’Oreille discuter de ce texte (et d’autres questions concernant la langue au Québec) à l’émission de radio Que la Mauricie se lève. C’est ici.

 

[Complément du 14 janvier 2021]

Rebelote aujourd’hui, mais à l’émission Plus on est de fous, plus on lit !, de la radio de Radio-Canada. C’est .

Un dimanche après-midi devant le poste

Pub de Tremfya : «Chérie, est-ce qu’on a des assiettes à quelque part ?» «À quelque part» ? Non, jamais : «quelque part» suffit.

Pub de Sonnet : «Vous avez de l’eau dans la cave.» On est toujours le feu de plancher de quelqu’un.

Les Steelers de Pittsburgh — c’est du football américain — jouent mal ? «La chaîne a débarqué.» (Malheureusement, leur chaîne a rembarqué.)

La société Audible annonce un livre audio. Ce n’est pas étonnant. Karine Vanasse, qui fait la publicité, ne prononce pas Audible à l’anglais, mais à la française. Ça, c’est étonnant.

Pub du gouvernement du Québec : «Mais comment le Père Noël facteur va faire pour m’amener mes cadeaux ?» Apporter mes cadeaux, non ?

Pub de Loto-Québec, donc du gouvernement du Québec : «Les câbles, c’est moi qui les a.» Non : «les ai».

Pub de poulet : «Bon, ben, coudonc. On soupe.»

Souffrances de lecteur

Cela commence par des «Remerciements». Pourquoi ?

La publication de ce livre s’est révélée un projet impliquant plusieurs intervenants qui ont chacun apporté une contribution appréciée.

Autrement dit, moins scolairement et moins tautologiquement : «Je vous remercie.»

C’est suivi d’une préface dans laquelle on peut lire ceci :

Je préférais considérer que, si la poursuite de la félicité vise celle qui est promise par la foi au-delà de la vie sur terre, la mise à l’Index des littératures en rupture avec le dogme officiel peut en effet constituer, à cet égard, une garantie ou, du moins, un fort espoir d’une heureuse après-vie.

Si l’Oreille tendue comprenait ce que cette phrase veut dire, elle pourrait l’inviter dans sa «Clinique» — mais elle n’y comprend rien.

Arrive l’introduction surmontée d’une épigraphe de «Didedrot» (pour Diderot).

Dans le premier chapitre, «sociétal» est utilisé, deux fois, alors que «social» aurait parfaitement fait l’affaire. On y trouve aussi une apposition mal construite :

Professeur à l’Université de Wittenberg, ses études sur les épîtres de saint Paul l’amènent à élaborer sa doctrine du salut par la foi seule.

Ses «études» étaient «Professeur» ? Encore : «brûlot accusatoire», ça sent le pléonasme; il n’y a pas lieu de confondre «provocant» (l’épithète) et «provoquant» (le participe).

On ne doit pas s’étonner qu’un «traitement» ait «traité» (troisième chapitre); c’est ce qu’on attend de lui.

Des passages malades auraient pu être traités à peu de frais : «La dualité entre le concept du Bien opposé à celui du Mal» peut devenir sans perte «La dualité entre le Bien et le Mal»; «y est liée non seulement la foi dans une croyance religieuse et le salut futur de l’âme, mais, pendant des siècles, toute la structure sociale des individus» devrait être «y sont liés non seulement la foi dans une croyance religieuse et le salut futur de l’âme, mais, pendant des siècles, toute la structure sociale des individus»; la phrase «La réponse réside peut-être dans la représentation et les symboliques octroyées aux livres interdits» peut être ramenée à «La réponse réside peut-être dans la représentation et les symboliques des livres interdits»; «se révèlent être» ne dit rien de plus que «se révèlent».

Non, la «participation» de Diderot à l’Histoire des deux Indes n’est pas «probable». Elle est avérée depuis le XVIIIe siècle.

Peut-on vraiment dire de Samuel von Pufendorf qu’il est un «philosophe des Lumières», lui qui est mort en 1694 ?

Une «pérennité» ne peut pas «faire en sorte que».

Etc.

Il y a des auteurs qui ne méritent pas leurs lecteurs.

P.-S.—Donner deux dates de fondation pour le même établissement, ce n’est jamais une bonne idée.

P.-P.-S.—Pourquoi faudrait-il employer «comme étant» quand «comme» suffit ? Pourquoi «voire même» au lieu de «voire» ?

Lectures de fin de semaine

Le Canada privé de l’or par la Finlande, titre de presse, 26 mai 2019

Comme tout un chacun, l’Oreille tendue consomme de l’information. Ces derniers jours, dans des médias locaux, elle est tombée sur trois phrases qui l’ont poussée à se poser des questions.

Dans «Aujourd’hui, une nouvelle gauche, passée du social au sociétal, met en procès la civilisation occidentale pour cause de racisme, de sexisme et de nationalisme», quelle est la différence entre «social» et «sociétal» ?

Dans «Il a beau être le plus grand stade d’Europe avec ses presque 100 000 sièges, le Camp Nou de Barcelone s’affiche avant tout en catalan», quel est le lien logique entre les deux éléments de la phrase ?

Dans «Le Canada privé de l’or par la Finlande», faut-il comprendre que le Canada était assuré de gagner au Championnat du monde de hockey et qu’il a été «privé» de ce qui lui était dû ? «La Finlande bat le Canada et gagne la médaille l’or», ce n’aurait pas été plus juste ?