Avis aux amateurs

François Black et Stéphane Poirier, 25 ans sans coupe Stanley ! À quand la 25e ?, 2017, couvertureFrançois Black et Stéphane Poirier sont des amateurs de hockey : «Personne qui aime, cultive, recherche (certaines choses)» (le Petit Robert, édition numérique de 2014). Ils ont publié en 2017 un ouvrage intitulé 25 ans sans coupe Stanley ! À quand la 25? François Black avait déjà écrit un livre sur les Canadiens de Montréal en 1997; il signe 24 des 25 textes de celui de 2017. Stéphane Poirier a fait les dessins, un par chapitre, et rédigé le dernier texte. Ils aiment leur équipe et leur sport («notre beau sport national», p. 39, p. 112). Ils en proposent la petite histoire.

Ils s’adressent à d’autres amateurs. Si vous ne connaissez pas le détail des événements hockeyistiques du vendredi saint 1984 (p. 80, p. 115) ou si vous ne savez pas dans quelles circonstances le gardien Patrick Roy a quitté les Canadiens en 1995 (p. 124), ce livre n’est pas pour vous. On ne vous explique pas ces événements; vous devez déjà les connaître.

Les amateurs de livres sur le hockey, eux, ne trouveront pas ici de grandes nouveautés. Tous les lieux communs entourant l’équipe montréalaise sont là : ses fantômes, son flambeau, sa religion, sa dimension familiale, sa langue, ses rivalités (avec les Nordiques de Québec, avec les Bruins de Boston), ses innovateurs, ses grands joueurs, ses grands matchs, ses grandes saisons, ses grands propriétaires (le plus long chapitre porte là-dessus). Place est faite au hockey féminin, mais les joueuses à retenir sont uniquement francophones (p. 133); il est vrai que François Black enseigne «notre histoire nationale» (quatrième de couverture), lire : québécoise, ce qui semble déterminer son approche. Les passages les plus intéressants portent sur le Forum de Montréal et ses deux équipes «locales» au début du XXe siècle.

Il est un autre sens du mot amateur : «Personne qui exerce une activité de façon négligente ou fantaisiste» (le Petit Robert, bis). Cela correspond bien au travail éditorial qui a mené à 25 ans sans coupe Stanley ! À quand la 25? Les problèmes sont nombreux : ponctuation aléatoire, coquilles et fautes, méconnaissance des règles de base de la typographie, absence d’uniformisation, expression bizarres («séries»… d’un match), fautes de syntaxe récurrentes (un seul exemple, p. 134 : «Devenu désuet aux yeux de plusieurs, le temps est venu de tourner la page et d’aller s’installer dans un amphithéâtre digne du nouveau millénaire» — le «temps» est devenu «désuet» ?).

Sauf pour cette variété d’amateurs que sont les collectionneurs, ce n’est peut-être pas une lecture indispensable.

Références

Black, François, Habitants et glorieux. Les Canadiens de 1909 à 1960, Laval, Éditions Mille-Îles, 1997, 143 p. Ill.

Black, François et Stéphane Poirier, 25 ans sans coupe Stanley ! À quand la 25?, Québec, Les éditions Le Dauphin Blanc inc., coll. «Autrement dit», 2017, 168 p. Ill.

Les langues du hockey

Olivier Niquet, Dans mon livre à moi, 2017, couverture

«Lorsqu’il est question de tout ce qui se passe sur une patinoire,
la syntaxe mange souvent une claque.»

L’Oreille tendue et Olivier Niquet aiment entendre parler de hockey. La première a consacré un livre aux mots du hockey, Langue de puck (2014). Le second a rassemblé, sous le titre Dans mon livre à moi, 436 citations, de 122 commentateurs, citations véridiques toutes plus boiteuses les unes que les autres. Elles sont datées (de 2004 à 2017), regroupées thématiquement et indexées. Parmi les «commentateurs», il y a beaucoup de joueurnalistes, mais on entend aussi des joueurs, des entraîneurs et des administrateurs; quelques-uns ont droit à leur carte, avec photo, présentation et statistiques. Le hockey domine, mais d’autres sports sont convoqués à l’occasion. Des quiz permettent au lecteur de vérifier ses connaissances.

Chacun choisira sa citation favorite. Voici quelques-unes de celles que chérit l’Oreille : «Il en a vu des roses et des pas mûres» (Benoît Brunet, p. 35); «On ne peut pas jouer à la chaise roulante continuellement» (Michel Bergeron, p. 41); «Pis je trouve que Shaw, c’t’un gars qui a beaucoup plus de chien» (Vincent Damphousse, p. 61); «Les partisans du Canadien, ils veulent le beurre et le pain du beurre» (Michel Villeneuve, p. 174); «Quand t’as un jeune défenseur là, ta lèche est courte» (Marc Bergevin, p. 196); «Les drapeaux viennent d’érecter d’eux-mêmes» (Jean-Charles Lajoie, p. 214); «La rondelle est restée coincée dans les airs» (Pierre Houde, p. 255).

Toute la section «Le sixième sens des experts sportifs» (p. 144-155) est une merveille. Un exemple ? «Je pense qu’il faut le voir du bon pied» (Guillaume Latendresse, p. 152).

Morale de cette histoire ? «Souvent on parle pour absolument rien, mais ça fait partie du sujet» (Rodger Brulotte, p. 11).

Des heures de plaisir.

P.-S.—Les amateurs de l’émission de radio La soirée est encore jeune, à laquelle participe Olivier Niquet, apprécieront un des choix de réponse proposé à la p. 266 : «C’était un Mongol de Québec.»

P.-P.-S.—La section finale, «Un peu d’inspiration» (p. 268-273), rassemble des citations édifiantes. Que vient-elle faire là ?

P.-P.-P.-S.—Gabriel Grégoire n’a pas été «défenseur» pour les Alouettes de Montréal — c’est du football —, mais joueur de ligne défensive (p. 183).

P.-P.-P.-P.-S.—Si les réviseurs de l’ouvrage ne connaissent pas une meilleure saison en 2018, ils risquent de se retrouver dans les mineures : ils ont laissé plusieurs fois «parlé» au lieu de «parler» (p. 4-6); ils n’ont pas relevé des constructions fautives (deux à la p. 9, une à la p. 176); ils ne semblent pas toujours savoir quand utiliser l’italique (p. 5, p. 185, p. 186); des coquilles leur ont échappé (p. 17, p. 111, p. 129, p. 183, p. 193, p. 195, p. 216, p. 219, p. 221, p. 223, p. 226, p. 263, p. 267, p. 270, p. 271, p. 272, p. 277, p. 279, p. 281). Peut-être n’ont-ils pas donné leur 110 %.

Références

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.

Niquet, Olivier, Dans mon livre à moi, Montréal, Duchesne et du Rêve, 2017, 295 p. Ill. Mot de l’éditeur (Patrice Duchesne). Préface de Jean-René Dufort.

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014), couverture

 

 

Aidons (encore) les Robert

L’Oreille tendue est volontiers donneuse de leçons. Prenez l’expression gueule d’empeigne.

Le Petit Robert (édition numérique de 2014) la définit ainsi : «LOC. FAM. (1793, non injurieux) Gueule (face) d’empeigne, injure.» Cette définition appelle trois commentaires.

D’une part, le passage de «non injurieux» à «injure» mériterait éclaircissement.

D’autre part, donner un exemple, ce serait bien, celui-ci, par exemple, tiré de la parade de Beaumarchais intitulée les Députés de la Halle et du Gros Caillou :

La mère Chaplu [à La mère Fanchette]. — Qui, moi ? Apprends, gueule d’empeigne, qu’la mère Chaplu n’a jamais rien pris à personne et qu’personne n’a jamais rien pris à la mère Chaplu qu’en tout bien z’et en tout honneur. Tout l’monde n’te r’semble pas, Dieu merci ! (éd. Allem et Paul-Courant 1957, p. 566)

Enfin, Jean-Pierre de Beaumarchais dit que cette parade aurait été rédigée «vers 1760» (p. 1773). Un de ses éditeurs, Pierre Larthomas, écrit : «on peut conclure que la parade a été jouée une des années 1760-1763» (p. 109). Cela obligerait à revoir, de quelques décennies, la datation proposée par le Robert de 2014.

Pour le Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, ça va moins bien encore :

Le mot [empeigne] désigne le dessus d’une chaussure, du cou-de-pied jusqu’à la pointe. <> Depuis la fin du XIXe s., il est employé dans la locution gueule (face) d’empeigne, terme d’injure («visage laid et ridicule» et par extension «individu désagréable»); la valeur péjorative vient sans doute de peigne «partie du pied», appuyée par divers emplois régionaux d’empeigne («morceau de cuir», «peau d’animal», etc.) (éd. de 1992, t. 1, p. 682; éd. de 2016, t. 1, p. 773).

«Depuis la fin du XIXe s.» ? Non, on l’a vu.

Une dernière chose. Dans son édition de 1977 des Parades de Beaumarchaid, Pierre Larthomas indique un sens légèrement différent : «L’expression gueule d’empeigne est citée par Lorédan Larchey et par Virmaitre (Dictionnaire d’argot fin de siècle) qui remarque : Dans tous les ateliers de France, gueule d’empeigne signifie bavard intarissable qui a le verbe haut, qui gueule constamment» (p. 123 n. 28).

Ça fait désordre, tout ça.

P.-S.—«Encore» ? Oui, ce n’est pas la première fois que l’Oreille ergote sur le contenu de son dictionnaire de prédilection. Voyez les textes du 4 novembre 2010, du 12 avril 2013, du 16 septembre 2016, du 12 février 2016, du 13 mai 2016 et du 25 décembre 2016.

Références

Beaumarchais, Théâtre. Lettres relatives à son théâtre, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 22, 1957, xvi/855 p. Texte établi et annoté par Maurice Allem et Paul-Courant.

Beaumarchais, Parades, Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1977, 380 p. Édition critique de Pierre Larthomas.

Beaumarchais, Jean-Pierre de, «Poissard (genre)», dans Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des littératures de langue française : P – Z, Paris, Bordas, 1984, tome 3, p. 1772-1773.

Rey, Alain (édit.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires le Robert, 1992, 2 vol., xxi/2383 p. Nouvelle édition : 2016, 2 vol., xvii/2767 p.