L’arroseur arrosé

Dans le Devoir des 30 et 31 janvier 2016, ceci : «Les messages qui émergeront sur les réseaux sociaux, mélange d’attaques violentes, d’affligeantes banalités et de syntaxe à faire pleurer un Bescherelle, ne feront que cimenter ce [que le personnage de Thomas Bernedi du roman Étoiles tombantes de Ghislain Taschereau (2015)] supposait de plus dégueulasse ou décourageant chez ses semblables.»

Bescherelle comme modèle de syntaxe ? C’est peu plausible. (Un guide de conjugaison, si, puisque c’est pour cela que Bescherelle est passé à la postérité.)

Est pris qui croyait prendre.

Mission impossible

«Précision», la Presse+, 29 janvier 2016

On le sait : au quotidien montréalais la Presse, on préfère préciser plutôt que rectifier. En revanche, au Devoir, on n’hésite pas à publier des «Rectificatifs».

Mais il y a plus fort. Il arrive que l’on demande à ses lecteurs de lire ce qui n’a pas été écrit. Exemple, tiré de la Presse+ du jour : «Il aurait fallu lire que le marché de la mode masculine devrait atteindre 40 milliards de dollars en 2019, et non 40 millions comme il était indiqué.»

«Il aurait fallu lire» ? Mais comment lire autre chose que ce qui est écrit ? S’il est «indiqué» qu’il s’agit d’une somme de «40 millions», par quel tour de magie les lecteurs pourraient-ils lire «40 milliards» ?

L’Oreille tendue aurait besoin de précisions là-dessus.

 

[Complément du 2 février 2016]

L’Oreille y perd ses petits. Le Devoir du jour publie, non pas un «Rectificatif», mais une «Précision» :

Il aurait fallu lire «…l’un affichant une sensibilité à l’inflation basse, l’autre une sensibilité élevée». Et non «…l’un étant sensible à une inflation basse, l’autre à une inflation élevée» (p. A10).

«Précision», «Il aurait fallu lire» : c’est le monde à l’envers.

Perplexité matinale

L’Oreille tendue est en train de lire la traduction de Unkindest Cuts. An Inside History of Censorship de Robert Darnton.

Son traducteur parle à un moment de «communication digitale» (p. 8). Comme il ne s’agit manifestement pas de communication avec les doigts, on se serait attendu à «communication numérique». Jean-François Sené a choisi le calque de l’anglais plutôt que le terme français parfaitement équivalent.

Quelques pages plus loin, il est question de «mercatique», avec, à l’appui, la définition du mot par le Journal officiel (p. 17). Ici, Sené a privilégié le terme français rare plutôt que le commun marketing, venu directement de l’anglais.

Ça fait désordre.

P.-S. — Depuis le 1er janvier 2016, le Journal officiel n’est plus disponible qu’en numérique. On ne pourra plus le tenir entre ses doigts.

P.-P.-S. — «Faire sens» (p. 146 et p. 149) ? Non.

Référence

Darnton, Robert, De la censure. Essai d’histoire comparée, Paris, Gallimard, coll. «NRF Essais», 2014, 391 p. Ill. Traduction de Jean-François Sené.

Les sons de la famille Boulay

Le compositeur Pierre Boulez vient de mourir. Annonçant la nouvelle, le quotidien la Presse+ du jour commet toute une boulette.

«Boulay» pour «Boulez», la Presse+, 7 janvier 2015La boulette est évidemment orthographique : Boulay pour Boulez.

Elle est cependant intéressante, en quelque déprimante sorte, sur le plan phonétique. Selon la Presse+, on ne dirait pas Boulaize, mais Boulai, voire Boulé.

Comme pour Les sœurs Boulay, auteures-compositrices-interprètes québécoises de leur état.

P.-S. — L’Oreille tendue s’en veut de ne pas avoir pensé à boulette quand elle a annoncé icelle sur Twitter. Sa collègue @LucieBourassa a eu l’oreille plus fine. Il est vrai qu’elle est mélomane, elle.

 

[Complément du 8 janvier 2015]

«Précision» parue dans la Presse+ du 8 janvier 2015Cette «Précision», publiée dans la Presse+ du jour, devrait être, évidemment, un «Rectificatif».

Merci, madame la professeure

S’il faut en croire ceci, Tania Longpré est présidente par intérim de l’Association québécoise des professeurs de français. Blogueuse au Journal de Montréal, elle y publiait le 11 décembre un texte intitulé «Syriens : deux poids, deux mesures».

Le pion qui sommeille (peu) en l’Oreille tendue a pleuré en lisant ce texte.

Quand elle parle de «réfugiés Syriens» (trois fois) et d’«enfants Syriens», Tania Longpré devrait écrire «réfugiés syriens» et «enfants syriens», puisque «syriens», dans ces cas, est un adjectif. (Le problème est le même avec «les immigrants Iraniens».)

Quand elle écrit «le Québec se prépare à les recevoir à grands coûts et d’annonce de mesures particulières», on se pose des questions sur sa syntaxe : à quoi le «et d’annonce de mesures particulières» est-il rattaché ?

Quand elle souligne, chez les Québécois, «leurs élan de générosité», il lui manque une s, ou il y en a une de trop. (Plus loin, il y a «leur diplômes» et «à tout ceux».) Dans «interpellés», en revanche, il y a clairement une l de trop.

Quand elle affirme que les Québécois «donnent un peu partout des vêtements et autres dons», elle est un brin pléonastique («donnent […] des dons»).

Quand elle s’inquiète des «enfants immigrants» qui «débutent leur parcours scolaire au Québec», elle paraît ne pas savoir que «débuter» est un verbe intransitif; elle le confond avec «commencer».

Quand, dans la même phrase, elle ignore les règles de la ponctuation, cela rend sa prose difficile à suivre. Au lieu de :

Les classes d’accueil sont des classes spécialisées où les enfants immigrants [commencent] leur parcours scolaire au Québec, les enseignants spécialisés en accueil des migrants, apprendront les rudiments de la langue française aux enfants et les initieront au système scolaire québécois

il aurait fallu, par exemple :

Les classes d’accueil sont des classes spécialisées où les enfants immigrants [commencent] leur parcours scolaire au Québec; les enseignants spécialisés en accueil des migrants apprendront les rudiments de la langue française aux enfants et les initieront au système scolaire québécois.

(Ce n’est pas la seule fois où Tania Longpré malmène la ponctuation. Voir le «paragraphe» qui commence par «Cependant».)

Quand l’auteure hésite entre «quelques heures par semaines» et «quelques heures par semaine», en deux lignes, elle devrait choisir la seconde forme (sans s à «semaines»).

Quand elle s’écrie «Tant mieux si l’arrivée des Syriens fait changer les choses, et mette enfin les projecteurs sur les services d’intégration des migrants», elle a tout faux en matière de concordance des temps (ce devrait être «met»).

Quand elle souhaite «que l’enfant apprennent», on se dit que ce ne serait pas plus mal pour l’enseignant(e) aussi.

Tout ça en 758 mots. Édifiant.

(Merci, en quelque sorte, à @lecorrecteur101 d’avoir signalé cet article à l’attention de l’Oreille tendue.)

 

[Complément]

Dans les heures qui ont suivi la mise en ligne de cette entrée de blogue, le texte de Tania Longpré a été corrigé (sauf pour «interpellés») et l’Oreille a reçu cette sibylline réponse (?) :

Tweet de Tania Longpré, 13 décembre 2015