Poème du jour

Soit le poème suivant, de Patrice Desbiens, dans le Quotidien du poète (2016) :

Cacasse

On a l’embarras
du choix ou
le choix de
l’embarras

On bardasse
on débarrasse

On brasse
une tempête dans
une tasse
tandis que
tout casse
et que

les carcasses
s’entassent
et
cacassent (p. 55)

Une antimétabole : «On a l’embarras / du choix ou / le choix de / l’embarras.» Des québécismes : cacasser (caqueter), bardasser (secouer). Des rimes en -asse. L’Oreille tendue est contente.

(Merci à @ljodoin pour le tuyau.)

Référence

Desbiens, Patrice, le Quotidien du poète, Sudbury, Éditions Prise de parole, Sudbury, 2016, 56 p.

L’art de l’assassinat critique

Soit la phrase suivante, tirée de l’Histoire de la littérature canadienne-française de Berthelot Brunet (1946) :

[Mgr Camille Roy] eût vécu en France qu’il aurait été quelque chanoine Lecigne, quelque abbé Calvet, et il aurait reçu des lettres de remerciements et des envois d’auteur de Paul Bourget, Henry Bordeaux, René Bazin, Arsène Vermenouze et, une seule fois, de Maurice Barrès (p. 115).

Le «une seule fois» réjouit l’Oreille tendue. Certes, Camille Roy, vivant en France plutôt qu’au Québec, aurait eu des échanges avec quelques auteurs célèbres, mais Maurice Barrès, lui, ne s’y serait pas fait prendre deux fois. Trois mots, tant de cruauté.

P.S. — Autre exemple, en six mots : «Blanche Lamontagne ou la Pythie gaspésienne» (p. 95).

Référence

Brunet, Berthelot, Histoire de la littérature canadienne-française, Montréal, L’Arbre, 1946, 186 p.

Mystère renouvelé

Les fêtes de fin d’année sont parfois l’occasion de débats enflammés.

C’est arrivé à l’Oreille tendue le 1er janvier. La question qui a mis le feu aux poudres ? Comment — mystère insondable — expliquer le succès, depuis de nombreuses années, du roman Ru, de Kim Thúy (2009) ?

Il va de soi que ce succès ne peut pas s’appuyer sur les qualités stylistiques du roman. Il n’en a pas.

Les lecteurs de Ru sont peut-être séduits par son contenu, les récits de résilience qui le composent. (L’Oreille ne pense pas que le contenu d’une œuvre artistique soit particulièrement important, du moins sur la durée.)

La popularité du roman pourrait s’expliquer par la popularité de son auteure, qui accepte bien volontiers les invitations médiatiques, nombreuses, qu’on lui adresse. Voilà quelqu’un de sympathique, qui n’hésite pas à se confier publiquement.

Traductrice, restauratrice, avocate : tout sourirait professionnellement à Kim Thúy. Pourquoi pas la littérature ?

On pourrait être plus cynique. Le public, en achetant massivement ce roman et en couvrant sa créatrice de lauriers, ne serait-il pas en train de s’autocongratuler ? Regardez bien : une jeune fille doit quitter son Viêt-Nam natal parmi des milliers d’autres boat people; elle s’établit au Québec, s’intègre, réussit; si elle a réussi, c’est qu’elle a pu s’intégrer; si elle a pu s’intégrer, c’est le signe que l’intégration à la québécoise fonctionne. Le succès de Ru serait celui du Québec.

Cette interprétation, qui ne renvoie évidemment pas à une décision consciente du public, est apparue au cours de la discussion du 1er janvier. Au final, les débats du jour de l’an servent peut-être à quelque chose.

Référence

Thúy, Kim, Ru, Montréal, Libre expression, 2009, 144 p.