Passage délicat

Seattle Electric Washer Co., The Argus (Seattle), 24 avril 1920, p. 6

Soit la phrase suivante, tirée de la Presse+ du 11 septembre 2017 :

De simple petite bécane à tout faire, la sympathique Scrambler Icon passe dans le tordeur des stylistes de Ducati et devient la sexy Scrambler Café Racer.

Une moto passerait «dans le tordeur» et en sortirait transformée, et pour le mieux. Cette utilisation méliorative de passer dans le tordeur étonne un brin l’Oreille tendue.

L’expression renvoie au fonctionnement des anciennes machines à laver : pour essorer les vêtements, on les passait entre des rouleaux appelés tordeurs. (Le terme est «déconseillé» par l’Office québécois de la langue française depuis 1973.)

Qui mettait la main, au lieu d’un vêtement, dans le tordeur en souffrait cruellement. Voilà pourquoi l’expression peut être connotée négativement. Exemple :

Rappeur à la langue bien pendue, [Booba] trône au sommet des ventes d’albums en France depuis la sortie, fin novembre, de son cinquième album, Lunatic, disque vitriolique qui passe la France au tordeur (la Presse, 18 décembre 2010, cahier Arts et spectacles, p. 11).

Le dictionnaire numérique Usito — «être dans un enchaînement de circonstances qui se compliquent et dont on ne peut se dégager» — et Pierre DesRuisseaux — «s’immiscer, se laisser entraîner malencontreusement dans une affaire» (p. 305) — donnent une définition différente. Pour l’un et pour l’autre, le synonyme en français de référence d’avoir le bras dans le tordeur serait mettre le doigt dans l’engrenage. Cela ne correspond à aucun des deux exemples relevés ci-dessus.

Les temps seraient-ils en train de changer ?

 

[Compléments du 18 septembre 2017]

1.

Autre exemple, venu de Twitter, du deuxième sens décrit ci-dessus :

On notera le passage de dans le tordeur à au tordeur.

2.

Lisant la phrase suivante : «Le philosophe, professeur à l’UQAM, n’épargne personne : même Lévesque et Parizeau passent dans son broyeur» (le Devoir, 16-17 septembre 2017, p. F6), l’Oreille s’interroge : le tordeur est-il un broyeur ?

 

Illustration : Seattle Electric Washer Co., The Argus (Seattle), 24 avril 1920, p. 6. Reproduction disponible sur Wikimedia Commons.

 

Référence

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

La clinique des phrases (l)

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Soit cet extrait d’une chronique gastronomique parue dans la Presse+ du 9 septembre :

Ambiance et décor : Magnifique lieu tout en nuances de blanc, moderne et accueillant, où se retrouvent les gens qui travaillent dans le Vieux-Montréal ou qui passent par là, et qui ont envie de manger des produits frais. Chouette terrasse.

Si l’Oreille comprend bien, les clients du restaurant doivent être proches de lui pour le fréquenter, soit parce qu’ils «travaillent dans le Vieux-Montréal», soit parce qu’ils «passent par là». Dans la mesure où il est en effet nécessaire de se trouver dans le quartier d’un restaurant pour y manger — autrement, c’est un brin compliqué —, cette phrase pourrait être simplifiée :

Ambiance et décor : Magnifique lieu tout en nuances de blanc, moderne et accueillant, où se retrouvent les gens qui ont envie de manger des produits frais dans le Vieux-Montréal. Chouette terrasse.

À votre service.

P.-S.—Cette chronique contient un bel exemple de langue de margarine : on y chante les louanges d’un établissement à la «modernité savoureuse, sans autre prétention». Le lieu est «moderne» et sert de la cuisine qui ne l’est pas moins. Cela met l’eau à la bouche de l’Oreille.

L’oreille de l’ex

L’Oreille tendue a parlé à quelques reprises de cette créature politique québécoise qu’est la belle-mère, l’ancien responsable, généralement un homme, incapable de se la fermer sur les affaires qui ne sont plus tout à fait les siennes. Surtout audible au Parti québécois, on l’entend maintenant dans d’autres formations, voire dans d’autres sphères sociales ou dans d’autres langues.

L’ancienne chef du PQ, Pauline Marois, a été la première femme à diriger la province, mais cela est du passé. Elle participe néanmoins ces jours-ci au congrès de son parti. Elle y a déclaré hier ne pas vouloir jouer le beau-père. On appréciera le passage d’un genre à l’autre. Cela s’appelle avoir l’oreille.

 

[Complément du 18 septembre 2017]

Sur Twitter, l’Oreille tendue a reçu deux commentaires (francophones) à la suite de la parution de ce texte. D’un collègue belge, @MichelFrancard : «Cet emploi de “belle-mère” est à ce point courant en Belgique que je le pensais appartenir au français général…» D’une lectrice, @kantutita : «Moi (francophone de Suisse) je découvre l’expression !!»

L’oreille tendue de… Mauricio Segura, bis

Mauricio Segura, Oscar, 2016, couverture

«Lorsqu’un air de piano résonna, Oscar s’immobilisa, les mains dans les poches de son imper, coiffé de son feutre tout neuf, l’oreille tendue, à l’affût.»

Mauricio Segura, Oscar, Montréal, Boréal, 2016, 231 p., p. 102.