Spenser et Sade

Ace Atkins, Robert B. Parker’s Someone to Watch Over Me, 2020, couverture

L’auteur de romans policiers Robert B. Parker est mort en 2010. Ses héritiers ont confié à Ace Atkins la suite des aventures du héros fétiche de Parker, le détective privé Spenser. Cela donne des titres de romans comme Robert B. Parker’s Someone to Watch Over Me. A Spenser Novel. By Ace Atkins.

Pour ajouter à la confusion identitaire, les vilains de ce roman de 2020 s’appellent Peter Steiner et Poppy Palmer, mais ils renvoient directement à Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, de sinistre réputation. Dans ce texte à clés, il est donc question de pédophilie : pour se rendre à «Pedo Island» (p. 263), on monte dans le «Lolita Express» (p. 138).

Une enquête ayant été ouverte en France sur les crimes d’Epstein — malgré ceci : «If we were in France, no one would say a word or lift an eyebrow» (p. 216) —, on ne s’étonnera pas de la comparaison suivante : «He’s this city’s version of Marquis de Sade» (p. 106).

Tous les chemins mènent au XVIIIe siècle.

P.-S.—Comment comparer l’original au travail de son continuateur ? Son style est un peu moins «sec» que celui de Parker; il fait plus d’allusions que lui aux goûts musicaux de Spenser; il essaie de pratiquer le même art de la formule («I hear that man has parties that would make Caligula’s goat puke», p. 130; «He looked like a riddle wrapped in an enigma inside an empenada», p. 138).

P.-P.-S.—L’Oreille tendue a déjà reconnu qu’elle a un faible pour Parker.

 

Référence

Atkins, Ace, Robert B. Parker’s Someone to Watch Over Me. A Spenser Novel, New York, G.P. Putnam’s Sons, 2020, 306 p. Ill.

En rafale

Logo, Charles Malo Melançon, mars 2021

En vrac, ci-dessous, des notes sur quelques-unes des (re)lectures de l’Oreille tendue au cours des derniers mois.

Bouchard, Serge, Un café avec Marie, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2021, 270 p.

Ce «parleur compulsif professionnel» (p. 117), cet «humain qui parle sans arrêt» (p. 183) s’est tu le 11 mai 2021. Il va nous manquer, pas seulement au sujet de Claude Provost.

Brea, Antoine, l’Instruction. Roman, Montréal, Le Quartanier, série «QR», 154, 2021, 310 p.

Conseil : tenez-vous loin du système judiciaire français, des gens qui y rendent la justice et des gens qui y écrivent («les abus de majuscules et les précautions de langage […] sont le trait propre de l’administration», p. 53).

Guèvremont, Germaine, le Survenant. Roman, Paris, Plon, 1954 (1945), 246 p. Suivi d’un «Vocabulaire».

On peut s’intéresser au personnage du «Grand-dieu-des-routes», celui qui donne son titre au roman. On peut lui préférer Angélina, notamment dans une belle scène de lecture (p. 42-45).

Hoedt, Arnaud et Jérôme Piron, Le français n’existe pas, Paris, Le Robert, 2020, 158 p. Préface d’Alex Vizorek. Illustrations de Xavier Gorce.

Vous n’aimez pas les puristes ? Eux non plus. Vous aimez Jean-Marie Klinkenberg ? Eux aussi.

Mauvignier, Laurent, Histoires de la nuit, Paris, Éditions de Minuit, 2020, 634 p.

Roman efficace dans le registre de la peur, avec une finale forte, qui a au moins deux cents pages de trop.

Messier, William S., Épique. Roman, Montréal, Marchand de feuilles, 2010, 273 p.

Parmi les questions intéressantes de ce roman : quel serait le meilleur superpouvoir, voler ou être invisible ?

Plamondon, Éric, Aller aux fraises. Nouvelles, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 159, 2021, 106 p.

L’Oreille avait beaucoup apprécié, d’Éric Plamondon, la trilogie 1984 (voir ici, par exemple). Elle avait pensé le plus grand mal de Taqawan (2017) et de Oyana (2019). De ce recueil, elle retient la nouvelle centrale, «Cendres», qui relève du genre de la tall tale.

Saint-Martin, Lori, Pour qui je me prends. Récit, Montréal, Boréal, 2020, 183 p.

L’hypothèse est osée : on peut choisir sa langue maternelle (en l’occurrence, ici, le français, contre l’anglais). On pourrait cependant être sensible à autre chose : il est au moins aussi difficile de quitter une langue que sa classe sociale.

Saule, Tristan [pseudonyme de Grégoire Courtois], Mathilde ne dit rien. Roman. Chroniques de la place carrée. I, Montréal, Le Quartanier, coll. «Parallèle», 02, 2021, 280 p.

«Thriller social» (quatrième de couverture), au contenu roboratif : «Tout peut arriver. Si elle a appris une seule chose de toute sa vie, c’est bien celle-ci. Le pire, sans aucun doute» (p. 106). Vivement la suite.

Thomas, Chantal, De sable et de neige, Paris, Mercure de France, coll. «Traits et portraits», 2021, 199 p. Avec des photos d’Allen S. Weiss.

Vous saviez, vous, qu’on peut skier sur les aiguilles de pin ou «grépins» (p. 137) ?

Turgeon, David, l’Inexistence. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 156, 2021, 219 p.

Il y a plusieurs David Turgeon (celui-ci, celui-là). En voici un nouveau. À lire comme les autres.

Verne, Jules, le Pays des fourrures. Le Canada de Jules Verne — I, Paris, Classiques Garnier, coll. «Bibliothèque du XIXe siècle», 77, 2020, 549 p. Ill. Édition critique par Guillaume Pinson et Maxime Prévost.

A-t-il déjà été noté que les personnages de Verne ont plus d’une fois pratiqué le surf géologique ? C’est le cas dans ce roman de 1872-1873 comme dans les Enfants du capitaine Grant en 1868.

Réponses du mercredi matin

Logo de la revue Circula

Vous vous demandez pourquoi, dans l’édition française de 1997 de la Conjugaison pour tous (le Bescherelle), il y a des verbes dits «québécois» qui vous étonnent (affarmir, xaminer) ? Vous ne comprenez pas comment le français québécois de Sous les vents de Neptune (2004) de Fred Vargas peut être aussi bizarre ? L’accent de Marion Cotillard dans Rock’n’roll, le film de Guillaume Canet (2017), ne vous convainc pas ?

Allez lire, de Nadine Vincent, «Qu’est-ce que la lexicographie parasite ? Typologie d’une pratique qui influence la représentation du français québécois» (Circula. Revue d’idéologies linguistiques, 11, printemps 2020, p. 106-124). Vous y verrez que tout est affaire de sources. Quand on ne choisit pas les bonnes, ça peut causer toutes sortes d’incohérences.

En une formule : «pour reproduire le français du Québec, les Français pointés du doigt se sont parfois basés sur des sources québécoises inadéquates» (p. 108).

En quelque synonymes : «clichés» (p. 115), «inexactitudes» (p. 115), «stéréotypes» (p. 122), «idées préconçues» (p. 122).

À lire.

P.-S.—Cela ne peut probablement pas expliquer tout ce qui se trouve ici dans la rubrique «Ma cabane au Canada».

Le zeugme du dimanche matin et d’Éric Forbes

Éric Forbes, Amqui, 2017, couverture

«Un petit barrage hydroélectrique s’était autrefois érigé sur la rivière Matapédia, tout près de l’endroit où les deux hommes se tenaient maintenant. Il n’en restait plus aujourd’hui que des ruines de ciment et de pierres, ainsi que quelques traîtres remous ayant englouti, au fil des ans, son lot de jeunes gens téméraires. Chénier y avait souvent péché avec son ami Joël, sans rien attraper d’autre que de minuscules anguilles et de vilains rhumes automnaux.»

Éric Forbes, Amqui, Montréal, Héliotrope, coll. «Noir», 2017, 289 p., p. 237. Édition numérique.