Leçon de sociologie

Mark Fortier, Mélancolies identitaires, 2019, couverture

«De l’existence de Mathieu Bock-Côté,
personne ne peut plus douter.»

En mai 2018, Mark Fortier se donne comme objectif de lire «religieusement» (p. 157) tout ce que publiera l’omnicommentateur Mathieu Bock-Côté pendant l’année à venir. De deux choses l’une : en cours de route, il va caler — on le comprendrait — ou il va se désintéresser de son objet. Peu importe : on a aujourd’hui le plaisir de lire le récit de cette année, Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté. On y trouve évidemment des réflexions sur «le hibou de Lorraine» (p. 150), mais aussi des propos plus généraux sur la société québécoise.

Qui est MBC pour Fortier ? Un sociologue sans sociologie empirique — «partout il se gargarise des vertus de la nation, mais il ne dit pas un mot du pays réel» (p. 164) —, généralement insensible aux déterminismes économiques. Un «chroniqueur du bon vieux temps» (p. 151) à la recherche d’une figure de chef (p. 149-150) pour montrer le chemin à suivre à la nation — chez MBC, la nation est une valeur (positive) avant d’être une réalité sociologique. Un ferrailleur qui est à son mieux quand il s’invente des ennemis, ces «tortionnaires du bon sens» qu’il aime tant pourfendre (p. 30). Le portrait se fait par touches : «donnez à MBC la famille et la nation, il vous bâtira une civilisation» (p. 23); l’«esprit public […] ne peut pas permettre que l’on asservisse le sens à la quête désespérée de l’effet» (p. 65); «sa méthode […] consiste à penser contre, à confondre la dénonciation d’une imperfection avec la découverte d’une vérité» (p. 125); «les excès de la bonté seront toujours moins à craindre que ceux du ressentiment» (p. 129).

Mark Fortier n’est manifestement pas du même bord politique que MBC. Ce qui donne sa force et son intérêt à son travail d’analyse est qu’il ne cède pourtant jamais à la hargne devant le conservatisme. On pourrait dire de lui ce qu’il dit de sa «muse» (p. 168) quand il parle de sa «soucieuse bonhomie» (p. 17) : chez MBC, le souci domine (c’est un euphémisme); chez Fortier, la bonhomie. Si l’essayiste observe le «bourdon rhéteur d’Amérique» (p. 111), c’est le plus souvent avec bienveillance et une bonne dose d’étonnement. Quand Fortier évoque sa vie montréalaise et la transformation démographique de son milieu, il est assez clair qu’il ne parvient tout simplement pas à comprendre la vision du monde apocalyptique de MBC, notamment en matière d’immigration (p. 121 et suiv., par exemple). Il y a plus d’incompréhension chez lui que de détestation.

Assez souvent — on l’a dit —, l’auteur paraît se désintéresser de son objet. Cela donne de longs développements sur la conception du nationalisme en Allemagne, sur la Première Guerre mondiale, sur les centres commerciaux, sur Pierre Vallières. Le lecteur pourra parfois avoir l’impression de complètement perdre MBC de vue, mais ce n’est pas tout à fait le cas. Le passage sur l’Allemagne oblige à une mise en question du nationalisme; celui sur la guerre, avec ses beaux portraits familiaux (p. 90-91), permet de réfléchir à la place de l’expérience concrète dans le rapport de chacun au monde qui l’entoure; le centre commercial honni par Mark Fortier (p. 112) est une des manifestations particulièrement parlantes du capitalisme contemporain; avec Pierre Vallières, c’est la question du rapport à la tradition qui est repensée (p. 144). De semblables liens ne sont jamais assénés par Fortier; l’essayiste fait confiance à ses lecteurs. MBC a fait des études de sociologie et on le présente souvent comme sociologue; Fortier l’est bien plus que lui.

Mélancolies identitaires aurait pu être un livre nourri de rancœur. Ce n’est pas le cas. Voilà une des raisons pourquoi il faut le lire.

 

Référence

Fortier, Mark, Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté, Montréal, Lux éditeur, coll. «Lettres libres», 2019, 168 p.

Le mystère des lieux

Jean Echenoz et Guy Delisle, Ici ou ailleurs, 2019, couverture

Jean Echenoz accorde une très grande importance aux lieux. Écrivant Envoyée spéciale (2016), qui se déroule en partie en Corée du Nord, pays qu’il ne connaît pas, le romancier s’est inspiré de Pyongyang (2003) du bédéiste Guy Delisle. (L’Oreille tendue a parlé du roman d’Echenoz ici.)

Delisle lui rend la pareille, en quelque sorte, en publiant Ici ou ailleurs. Ce petit livre met en vis-à-vis quarante citations tirées des œuvres d’Echenoz et autant de dessins de Guy Delisle. (Les œuvres citées ? Tous les livres d’Echenoz, sauf Caprice de la reine.)

Il n’y a que des lieux, «volontairement déserts», en trois couleurs : noir, blanc, «gris léger» (1er rabat). Les extraits d’Echenoz sont recopiés à la main. Ses admirateurs sont plongés illico dans leurs souvenirs de lectures. Les illustrations ne sont pas des calques des textes; elles entrent plutôt en dialogue avec eux, et en un dialogue souvent assez lâche. La région parisienne est la plus représentée, avec ses rues, ses avenues, ses boulevards, ses passages, ses quais, ses ponts, ses stations de métro, ses gares, ses cimetières, ses hôpitaux, ses stades, ses piscines et ses places, mais il y a aussi Marseille, Saint-Brieuc, Prague et New York. On peut lire enseignes et graffitis, reconnaître des lieux iconiques (la tour Montparnasse, la tour Eiffel). La voie de Paris la plus souvent citée, sauf erreur, est la rue de Rome.

Ce serait une «promenade» (1er rabat). On y découvre des lieux choisis pour leur «banalité», dixit Echenoz.

C’est beau.

 

Références

Delisle, Guy, Pyongyang, Paris, L’association, coll. «Ciboulette», 2003, 152 p.

Echenoz, Jean, Envoyée spéciale, Paris, Éditions de Minuit, 2016, 312 p.

Echenoz, Jean et Guy Delisle, Ici ou ailleurs, Montréal, Pow Pow, 2019, [s.p.] Publié en France par L’association.

Conte périurbain

Julia Deck, Propriété privée, 2019, couverture

Il était une fois Éva et Charles Caradec. Elle fait dans l’urbanisme, lui dans la dépression chronique. Elle narre; il est son destinataire, en quelque sorte. En couple depuis trente ans et locataires, ils décident de quitter Paris pour devenir propriétaires dans un «écoquartier» (p. 95) hors les murs. Malheureusement pour eux, les Lecoq, des «démons» (p. 83), seront leurs voisins : bruit, poussière, vexations, adultères. Avec les autres membres de leur communauté — «Tu t’intéressais à la formation des communautés, à leurs mœurs, à la manière dont elles se soudent et se perpétuent, à leur destruction inévitable» (p. 97) —, ça n’ira guère mieux. Ils finiront par décider de déménager, au risque de se retrouver dans un «purgatoire immobilier» (p. 117). Cela commençait légèrement : «J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier, quand tu m’as parlé de ton projet pour son cadavre» (p. 7, incipit). Cela se terminera de façon beaucoup plus sombre. Qui a tué le chat ? Où est le chien ? Cette odeur, dans l’allée, qu’est-ce que c’est ? Charles a-t-il assassiné Annabelle Lecoq et son fils ? Éva n’en sait-elle pas plus qu’elle n’en dit ? C’est délicieux d’ironie noire.

 

Référence

Deck, Julia, Propriété privée, Paris, Éditions de Minuit, 2019, 173 p.

Ken et Scotty

Ken Dryde, Scotty, 2019, couverture

«He was a rink rat […], only with nine Stanley Cup rings.»

En 1983, un jeune retraité du hockey, Ken Dryden, l’ancien gardien de but des Canadiens de Montréal, publie ses souvenirs de joueur sous le titre The Game. Il y décrit ses relations avec son entraîneur, Scotty Bowman. Le portrait (p. 35-46, p. 166-169) est sans concession :

If you ask the players who have played for Bowman if they like him, most will stand shocked, as if the thought never occurred to them, as if the question is somewhat inappropriate, as if the answer is entirely self-evident. No, they will say, Scotty Bowman may be a lot of things, but he is not someone you like. A few, usually those who played for him the longest but who now no longer do so, might brigthen and answer quickly, as if they had thought about it, maybe a lot about it, in the years since.
«Yeah sure, I, I really respect the guy. I really admire him. He sure did a lot for me» (p. 37).

Il ne viendrait jamais à l’esprit d’un ancien joueur de Bowman de dire l’avoir aimé («like»). Respecter, voire admirer, pour certains, oui — mais pas aimer. Dryden est de ceux qui admirent ce «brillant» entraîneur, «le meilleur de son époque» : «He is complex, confusing, misunderstood, unclear in every way but one. He is a brilliant coach, the best of his time» (p. 38). Plus simplement, et malgré tout : «I like him» (p. 46).

Trente-six ans plus, Dryden vient de faire paraître une biographie de Bowman, Scotty. A Hockey Life Like no Other (en traduction : Scotty. Une vie de hockey d’exception).

Si vous espérez lire des potins sur la vie dans les vestiaires des équipes dirigées par Bowman, passez votre chemin : ce livre n’est pas pour vous. Vous trouverez plus de renseignements dans The Game ou dans les souvenirs de Serge Savard, un coéquipier de Dryden, que vient de faire paraître Philippe Cantin.

Si vous souhaitez avoir accès à la vie privée de Bowman, passez itou votre chemin. À part l’enfance verdunoise fort longuement décrite («Scotty was a Verdun kid, not a Montreal kid», p. 25) et quelques allusions à la vie familiale de Bowman, ce n’est pas l’objet premier de ce livre. L’introspection, ce n’est pas son fort : «down deeper, where he doesn’t often dwell» (p. 259), d’autant que c’est un homme de peu de mots : «nouns and verbs, and the occasional adjective, are enough» (p. 338).

Vous voulez en savoir plus sur les relations entre Bowman et Dryden ? Encore une fois, pour l’essentiel, il en est assez peu question, sauf quand le gardien, le jour où il s’est pris pour une diva, a été ramené à l’ordre par l’entraîneur (p. 185). Autrement, on est dans l’exercice d’admiration : pour Dryden, Bowman est le plus grand entraîneur de l’histoire du hockey, peut-être le plus grand entraîneur tous sports confondus (1244 victoires, 9 coupes Stanley).

De quoi s’agit-il alors ? Des réflexions de quelqu’un qui s’intéresse au hockey depuis… la fin des années 1930. Bowman, qui est né en 1933, est «a hockey watcher» (p. 260). C’est d’abord et avant tout l’entraîneur qui parle, dans des chapitres alternés : les uns sont biographiques (sa vie professionnelle), les autres sont des réflexions sur les huit plus grandes équipes que Bowman a vu jouer. Dans les derniers chapitres, Dryden et Bowman imaginent une série de matchs entre ces équipes pour désigner la plus grande de tous les temps. (Non, vous ne saurez pas laquelle.) Pour arriver à cela, ils ont conversé pendant des heures.

Observant le hockey sur plusieurs décennies, Bowman présente des équipes (voyez son évocation des Canadiens de Montréal de 1955-1956, p. 77-105), des joueurs (par exemple Jonathan Toews, p. 316 et suiv.) ou des administrateurs (au premier chef desquels Sam Pollock, son mentor, p. 187-193). Il fait aussi bien l’histoire du hockey, qui s’est beaucoup transformé sous ses yeux (sportivement, médiatiquement, économiquement), que celle du travail d’entraîneur : entre les entraîneurs du passé et ceux d’aujourd’hui, tout a changé, tant en matière de stratégie que d’informations disponibles. Sur ce double plan, le chapitre probablement le plus révélateur est le seizième : désormais retraité pour de bon du métier d’entraîneur, Bowman continue, à 86 ans, à suivre des masses de matchs pour essayer de comprendre l’évolution de son sport, cela dans ses aspects les plus fins.

On apprend donc des masses de choses à la lecture de Scotty. Cela étant, on notera que Ken Dryden n’est pas un auteur pressé, qu’il aime les détails, qu’il s’essaie parfois à des comparaisons laborieuses — entre Verdun, Québec et Verdun, France (p. 22-23) ou entre le défenseur Tim Horton et le café Tim Hortons (p. 351). Comme l’objet de son livre souffre d’une mémoire phénoménale, on se perd à l’occasion dans les anecdotes. Un lecteur qui a grandi dans les années 1970 à Montréal, quand Bowman y entraînait une équipe fabuleuse avec Dryden dans les buts, s’étonnera de l’absence d’un portrait de Guy Lafleur : Bowman reconnaît sa valeur, mais n’explique pas comment il a réussi à faire éclore ce joueur dont le début de carrière avait été si laborieux.

En 1983, Dryden disait aimer Bowman. Cela n’a pas changé, mais on voit désormais beaucoup mieux pourquoi.

P.-S.—Oui, ce Scotty-là.

P.-P.-S.—À Radio-Canada, à l’émission le 15-18, au micro d’Annie Desrochers, vendredi dernier, l’Oreille est allée discuter du livre. Ça s’écoute ici.

Références

Cantin, Philippe, Serge Savard. Canadien jusqu’au bout, Montréal, KO Éditions, 2019, 487 p. Ill. Avant-propos de Serge Savard.

Dryden, Ken, The Game. A Thoughtful and Provocative Look at a Life in Hockey, Toronto, Macmillan of Canada, 1984 (1983), viii/248 p.

Dryden, Ken, Scotty. A Hockey Life Like no Other, Toronto, McClelland & Stewart, 2019, viii/383 p. Ill. Traduction : Scotty. Une vie de hockey d’exception, Montréal, Éditions de l’Homme, 2019, 439 p. Préface de Robert Charlebois.

Vidéo du jour

Conférence «Qui fait changer la langue française ?», page d'accueil

Sous le titre «Qui fait changer la langue française ?», France Culture vient de mettre en ligne la vidéo de deux conférences présentées en septembre 2019 dans la série «Les conférences à la Cité des sciences et de l’industrie» (Universcience), cycle «Est-ce ainsi que les langues vivent ?»

Dans la première partie, la plus brève, Pierrette Crouzet-Daurat décrit le circuit de la néologie officielle en France.

Dans la seconde, Maria Candea essaie de répondre à la question «Qui fait changer la langue française ?»

En définissant des concepts  : langue, dialecte, évolution, variants / invariants, insécurité linguistique.

En s’attachant à plusieurs objets : graphie, prononciation, accord, orthographe, néologie, accord (de proximité) — et, donc, dictionnaire.

En s’appuyant sur un large corpus : les Serments de Strasbourg, Chrétien de Troyes, Molière, Boileau, Fréhel et Trenet, Chirac et Macron.

En offrant des masses d’exemples : monnoie, dompter, boloss / bolos, serpillière, pharmacienne.

En utilisant des ressources diverses : la bibliothèque numérique Gallica, des dictionnaires (le Petit Larousse, le Petit Robert, le Multi), des travaux scientifiques (dont les cartes de Mathieu Avanzi), l’ouvrage Sidonie ou le français sans peine de Salomon Reinach (1913) et même Le niveau baisse !

En disant du mal de l’Académie française, comme ici.

À voir.