Offre de service

Jean-Philippe Toussaint, la Clé USB, 2019, couverture

«Les gens s’en foutent, foncièrement,
de ce qui vous arrive.»

Vous voudriez pouvoir disparaître de la surface du globe pendant 48 heures, suspendre votre vie routinière, vivre «un blanc» (p. 9) ?

Vous cherchez un roman où l’on réfléchit aux interactions entre les langues dans le monde et, par voie de conséquence, à la prépondérance supposée de l’anglais ?

Vous vous demandez ce que pourrait être l’Europe et qui sont les eurocrates ?

Vous vous interrogez sur la nature du temps, particulièrement de l’avenir ?

Vous chérissez les romans où lire des phrases comme celle-ci : «Même si nous vivons en vase clos, nous sommes quand même moins consanguins qu’une famille royale ou qu’un orchestre philharmonique» (p. 14) ?

Vous appréciez le roman d’espionnage, même décalé ?

Vous n’appréciez pas certains échanges téléphoniques ?

Vous admirez les portraits bien torchés ?

Vous ne voyez pas d’un bon œil la mondialisation ?

Vous n’êtes pas allergique au hackeur, au blockchain, au bitcoin, au minage, au monitoring ?

Vous connaissez Bruxelles, Tokyo et Dalian (c’est en Chine) ?

Vous avez senti l’envie irrépressible de «voler [des] cintres antivols» dans une chambre d’hôtel (p. 136) ?

Vous êtes sensible aux pressentiments ?

Vous avez travaillé dans une salle de bain transformée en bureau ?

Vous acceptez les ruptures narratives radicales, les passages des luttes publiques aux déchirements intimes ?

Vous paniquez parfois ?

Vous avez déjà eu peur de vous retrouver devant une foule et d’être incapable de parler ?

Vous craignez la mort, la vôtre comme celle d’êtres chers ?

Vous aimez le roman ?

La Clé USB, de Jean-Philippe Toussaint, est pour vous.

Référence

Toussaint, Jean-Philippe, la Clé USB, Paris, Éditions de Minuit, 2019, 190 p.

Oui, lisez, svp

Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, la Convivialité, 2017, couverture

Pas plus tard que l’autre jour, l’Oreille tendue disait tout le bien qu’elle pense des dix-huit courtes capsules humoristicolinguistiques intitulées Tu parles ! du duo Arnaud Hoedt et Jérôme Piron.

Avant ces capsules, le duo avait publié en 2017 un ouvrage adapté de son spectacle théâtral, la Convivialité. La faute de l’orthographe.

Le livre est beau : couverture rigide, soin apporté à la typographie, illustrations bienvenues et parfaitement intégrées au propos. Admirons : une note de bas de page est constituée uniquement d’images (p. 106).

Le constat de départ est fermement posé : «On juge souvent votre orthographe. / On ne juge jamais l’orthographe» (p. 17); «Pourquoi l’esprit critique s’arrête-t-il au seuil de l’orthographe ?» (p. 57) Hoedt et Piron mettent leur esprit critique à juger la question de l’orthographe.

Le propos est clair. La langue, c’est d’abord l’oral (p. 5, p. 11, p. 105, p. 117, p. 141). L’orthographe française n’est pas rationnelle. Elle a une dimension sacrée : «La langue française est […] devenue un totem que l’on révère religieusement et son orthographe en est le cœur sacré» (Philippe Blanchet, «Préface», p. 6). On devrait revoir en profondeur l’orthographe et son enseignement et, contrairement à ce que l’on entend fréquemment, «La simplification de l’orthographe constitue un nivèlement par le haut» (p. 106).

Les exemples sont excellents. Les auteurs inventent un mot, /krèfission/, et se demandent combien d’orthographes il pourrait avoir. Réponse, algorithme à l’appui : 240 (p. 25-27). Quelle est l’importance du contexte pour éviter les confusions en français ? «Si j’écris J’ai loué le Seigneur, personne ne s’interrogera sur le prix du loyer» (p. 96).

Un esprit tatillon pourrait reprocher de minuscules choses aux auteurs. Ils aiment «du coup», cette plaie (p. 9, p. 35, p. 125). Dater le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert de 1913 étonne (p. 67).

Ne boudons pas notre plaisir pour autant. La Convivialité se lit très rapidement et on y apprend beaucoup de choses, toutes présentées avec esprit.

Référence

Hoedt, Arnaud et Jérôme Piron, la Convivialité. La faute de l’orthographe, Paris, Éditions Textuel, 2017, 143 p. Préface de Philippe Blanchet. Illustrations de Kevin Matagne.

Oui, à nous

Maria Candea et Laélia Véron, Le français est à nous !, 2019, couverture

Au printemps, Maria Candea et Laélia Véron faisaient paraître Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique. Pour qui n’aime pas les discours déclinistes, c’est une lecture obligatoire.

Que veulent-elles faire ?

Notre objectif est triple : définir la langue et les notions linguistiques de base, décrypter les enjeux sociaux et citoyens liés à ces questions de langue et, pour finir, raconter quelques histoires situées à différentes époques de l’histoire du français. À ces trois objectifs répond la structure en trois parties de cet ouvrage [«Qu’est-ce que la langue ?»; «Au nom de la langue»; «Langue et débats : promenades dans les histoires de la langue»]; mais les ponts entre définitions, pratiques et histoire sont bien entendu nombreux (p. 11).

Chaque chapitre est introduit par un encadré contenant un résumé du sujet à traiter, en deux parties : «On pense souvent, à tort, que :»; «Mais souvent, on ne sait pas que :» Tous contiennent un ou deux «Focus», où les autrices abordent une question de façon synthétique : «Que penser de l’écriture dite “inclusive” ?» (p. 117-120); «L’Europe était-elle francophone et francophile au XVIIIe siècle ?» (p. 169-170); «Faut-il réformer l’ortografe du français ?» (p. 196-202); etc. Les textes se terminent sur une bibliographie, et l’ouvrage sur un glossaire.

Les positions défendues le sont avec fermeté : contre «l’idéologie puriste» (p. 8), la prescription linguistique, l’essentialisme, les «réactionnaires professionnels» (p. 25) et la «blogosphère réactionnaire» (p. 78), les «idées reçues nocives» (p. 42), le «registre de la déploration» (p. 62), les «grammairiens interventionnistes» (à la suite d’Éliane Viennot, p. 106). Le sont aussi les propositions, notamment sur l’enseignement de la langue (p. 24-25, p. 44, p. 48, p. 200-201) et sur des questions plus spécifiques (l’accord du participe passé, p. 107 n. 1). Voilà comment lutter contre l’«insécurité linguistique».

Les exemples sont excellents : végan / végane (p. 31), bolos / boloss (p. 31-32), aller au / chez le coiffeur (p. 56-60), souping (p. 67 et p. 73), migrant (p. 96), paysan (p. 99-100), autrice (p. 108-109), étudiante, au sens de prostituée (p. 111-112). Les sources sont diverses, de la littérature à la presse, en passant par les réseaux sociaux (Twitter, Facebook, les sites Web, les blogues, YouTube).

Candea et Véron ont leurs adversaires de prédilection. L’Académie française, au mieux, ne sert «Rigoureusement à rien» (p. 37); au pire, elle a un «pouvoir de nuisance» (p. 121). De quel amour blessée, d’Alain Borer (2014), est «encore plus catastrophiste et nécrophilique» (p. 82) que Notre langue française, de Jean-Michel Delacomptée (2018). Marc Fumaroli publie des «ouvrages bien peu théorisés» (p. 167) et il défend une conception des sociabilités «clairement antidémocratique» (p. 168), en plus d’être un «grand fournisseur de mythes sur l’Âge classique auprès des médias» (p. 169). Dans les mêmes médias — mais pas dans ses études —, Alain Bentolila raconte n’importe quoi, s’agissant du lexique des «jeunes» (p. 76-78), de même qu’Alain Finkielkraut sur les accents (p. 80). Étiemble et son franglais sont épinglés (p. 71-72); on aurait pu y aller plus fort. Au-delà de la période contemporaine, retenons la déconstruction de l’«approche pseudo-linguistique» (p. 165) de Rivarol et de son discours De l’universalité de la langue française (1784).

L’Oreille tendue a particulièrement apprécié le passage sur la prétendue «langue de Molière» (p. 23-24), la démonstration du caractère circonscrit de l’enseignement du français dans les colonies françaises (p. 122-139), les explications sur l’origine militaire et l’«idéologie profondément raciste» (p. 137) du «petit nègre» (p. 136-138), les pages dures sur l’Organisation internationale de la francophonie (p. 140-156). Maria Candea et Laélia Véron sont toujours sensibles aux variations — géographiques, sociales, historiques («Derrière chaque faute courante, il y a une histoire», p. 56) — et leurs lecteurs ne peuvent que s’en réjouir.

L’Oreille est à l’occasion gossante; on l’en excusera (ou pas). Elle ne comprend guère ce que serait l’«amour du français», plusieurs fois revendiqué (p. 43-45, p. 48, p. 81, p., 225) : aimer la langue et ce qu’elle permet de faire, oui; mais aimer une langue, pourquoi ? À cet égard, le début de la «Conclusion» verse dans le procès d’intention (p. 219-220). Quoi qu’en dise Wikipédia, le Québécois Jean-Marc Léger est bien plus un journaliste et un fonctionnaire qu’un écrivain (p. 145). S’il n’existe pas de définition universellement acceptée des humanités numériques, le passage qui leur est consacré (p. 212-214) pourrait prêter à de longs débats.

Ce sont là des détails. L’essentiel est ailleurs, et à lire.

Référence

Candea, Maria et Laélia Véron, Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, Paris, La Découverte, coll. «Cahiers libres», 2019, 238 p.

Le devoir d’intervenir

Michel Porret, Sur la ligne de mire, 2019, couverture

«Mettons vite à l’œuvre la vérité et la justice des Lumières.»

Michel Porret est professeur à l’Unité d’histoire moderne du Département d’histoire générale de l’Université de Genève. L’Oreille tendue a publié un de ses ouvrages, Sur la scène du crime, dans la collection «Socius» qu’elle dirige aux Presses de l’Université de Montréal et, ensemble, ils ont dirigé un ouvrage collectif, Pucks en stock. En outre, ils sont amis. Tenez-en compte, ou pas, en lisant ce qui suit.

Sur la ligne de mire. Le présent crénelé, qui vient de paraître, rassemble des textes publiés, sauf trois exceptions, sur le blogue de Michel Porret hébergé par le quotidien genevois le Temps depuis l’automne 2015. Sous un titre emprunté à René Char, il a repris en cinq sections ces «textes d’humeur» (p. 17), la plupart liés à l’actualité sociopolitique ou éditoriale, mais aussi parfois nés de la question d’un ami («La cité des imprimés», p. 117-120, sur les librairies de Genève) ou d’un personnage croisé sur son chemin («Monsieur Affligé», p. 159-161). À une autre époque, on aurait dit que ces textes ont un point commun : l’engagement. Le monde oblige l’intellectuel à intervenir et Michel Porret ne s’en prive pas.

«Les dispositifs de l’effroi» sont ceux du terrorisme, de sa transformation dans le temps et de sa banalisation. «Détresse en stock» rappelle combien les raisons sont nombreuses de s’inquiéter aujourd’hui, de la situation des réfugiés à celle des enfants, «ces otages du mal» (p. 67). C’est l’historien du crime que l’on entend dans «La passion de punir». Dans «Le monde qui vient», Porret s’interroge sur l’avenir proche des sociétés occidentales et notamment sur les techniques nouvelles (télésurveillance, téléphone portable, etc.). Enfin, malgré le ton généralement sombre de l’ensemble, il offre des sources de «Réconfort».

Michel Porret est un spécialiste des Lumières. C’est dans les textes de cette époque qu’il va chercher les outils pour lutter contre «la banalité du mal» (p. 43), le «populisme pénal» (p. 88, p. 109), le «désastre carcéral» en Europe (p. 108), la «démagogie sécuritaire» (p. 109), le «mythe du “risque zéro”» (p. 125), les «processus prédateurs et autoritaires de normalisation mondialiste et consumériste qui épuisent la terre» (p. 153). S’il évoque à l’occasion Voltaire, Montesquieu ou Swift, on le voit revenir souvent à Beccaria, ce réformateur du droit auquel il a consacré un livre en 2003. Quand il réfléchit à l’utopie et aux dystopies, c’est en s’appuyant continuellement sur les textes du XVIIIe siècle.

Mais il n’y a pas que l’Ancien Régime dans la vie. Michel Porret s’intéresse aussi bien au dépôt du brevet pour le fil barbelé (en 1874) qu’à l’apparition du mot robot (en 1920), au cinéma qu’à la bande dessinée. (Recommandation de lecture pour les tintinophiles : «Tintin au pays du tintamarre. Bruits et silences de la ligne claire» [1995].) Il appelle aussi à la résistance et défend la cause des sciences humaines dans l’Université contemporaine et au-delà :

Les sciences humaines éduquent les individus dont le monde de demain aura besoin. Elles forgent aussi nos rêves fraternels pour un monde meilleur. Les valeurs de l’humanisme critique, comme fondement de l’enseignement, sont les ingrédients du bien social et de la modernité démocratique. L’école et l’université en restent les pivots essentiels, n’en déplaise aux fanatiques obscurantistes. Unies, elles fabriquent les savoirs pour la défense même de la démocratie. En affaiblissant l’éducation publique, on désarme l’État démocratique, à l’instar de la guerre totale qui brise l’esprit par l’anéantissement des bibliothèques et l’asservissement des intellectuels (p. 176).

Entendu, l’ami.

P.-S.—On ne se refait pas : la plus récente contribution de Michel Porret à son blogue, datée du 16 juin, est intitulée «Bianca Castafiore en grève avec les femmes ?» Il y est question de Tintin et de la grève féministe suisse de l’avant-veille.

Références

Porret, Michel, «Tintin au pays du tintamarre. Bruits et silences de la ligne claire», Équinoxe. Revue romande de sciences humaines, 14, automne 1995, p. 187-204. Ill.

Porret, Michel, Beccaria. Le droit de punir, Paris, Michalon, coll. «Le bien commun», 2003, 125 p.

Porret, Michel, Sur la scène du crime. Pratique pénale, enquête et expertises judiciaires à Genève (XVIIIe-XIXe siècle), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Socius», 2008, 278 p. Ill.

Porret, Michel, Sur la ligne de mire. Le présent crénelé, Chêne-Bourg (Suisse), Georg, coll. «Achevé d’imprimer», 2019, 191 p.

Pucks en stock. Bande dessinée et sport, ouvrage collectif dirigé par Benoît Melançon et Michel Porret, Chêne-Bourg (Suisse), Georg, coll. «L’Équinoxe. Collection de sciences humaines», 2016, 270 p.

Les Damnés à la Comédie-Française

Les Damnés, Comédie-Française, 2019, programme, couverture

Dès sa création au festival d’Avignon en 2016, l’Oreille tendue a souhaité voir les Damnés, le spectacle théâtral que le metteur en scène belge Ivo van Hove a tiré du scénario du film éponyme de Luchino Visconti (1969), scénario que celui-ci a cosigné avec Nicola Badalucco et Enrico Medioli. Il ne s’agit pas d’une adaptation, mais d’un spectacle autonome.

Cela n’avait pas été possible lors de sa première reprise à la Comédie-Française. Cette fois-ci a été la bonne (merci, François).

L’intrigue ? Dans l’Allemagne des années 1930, la famille von Essenbeck possède des aciéries. Devant la montée du national-socialisme, elle doit choisir son camp. Quelques hectolitres d’hémoglobine plus tard, ce sera réglé : ce qui restera de la famille — pas grand-chose — sera nazi. Wolf von Aschenbach (Éric Génovèse) aura imposé sa lecture des événements, d’abord contre Herbert Thallman (Sébastien Pouderoux), puis contre Friedrich Bruckmann (Guillaume Gallienne).

Débarrassons-nous, pour commencer, des aspects les plus faibles du spectacle. Les nazis contrôlaient mal leurs pulsions homosexuelles, notamment quand ils avaient bu trop de bière, laisse entendre une scène de beuverie bavaroise; elle est interminable (malgré la maestria technique). Le personnage du jeune idéaliste repoussé par son père, Günther (Clément Hervieu-Léger), se transformerait en bon petit soldat nazi; c’est dit, mais jamais (dé)montré, au détriment du réalisme psychologique — sans compter que le personnage disparaît de la résolution des intrigues familiales. La scène finale est digne d’une création d’adolescents : le vilain qui tire sur la foule avec sa mitraillette, cela a dû être fait un milliard de fois, en plus de déforcer la scène qui précède immédiatement, magnifique sur le plan visuel et symbolique, où l’on voit Martin (Christophe Montenez) couvert des cendres ses membres assassinés de sa famille.

Cela étant, les forces des Damnés sont nombreuses.

La principale est technique. Outre les très nombreux personnages sur le plateau, il y avait plusieurs «cadreurs» qui filmaient les échanges et les lieux, caméra à l’épaule, tout de noir vêtus. On les voyait en permanence, et on parvenait pourtant le plus souvent à les oublier, y compris, ce qui n’est pas rien, quand ils filmaient des scènes érotiques en très gros plan. Parfois, il s’agissait de rendre visible, sur un grand écran central, ce qui se déroulait sur les bords du plateau (il n’y avait pas de coulisse) ou sur celui-ci. Côté jardin, les personnages s’habillaient et se maquillaient, parfois avec l’aide d’une maquilleuse. Côté cour, une fois morts, on les enfermait dans des cercueils. (On filmait aussi, dans ces cercueils, ce qu’on imaginait être les derniers moments des victimes.) Parfois, grimpé sur l’échafaudage soutenant l’écran, un vidéaste donnait à voir le plateau et ses objets. À un moment, le personnage de la baronne Sophie von Essenbeck (Elsa Lepoivre) part à la recherche de son fils dans les couloirs de la Comédie-Française, puis sur la place de la Comédie, suivie par un vidéaste. Des images d’archives sont projetées : de l’incendie du Reichstag, des autodafés nazis, du camp de concentration de Dachau. Dans la (trop) longue orgie bavaroise, deux comédiens jouent sur le plateau, Denis Podalydès (Constantin von Essenbeck) et Sébastien Baulain (Janeck). Sur le grand écran au-dessus d’eux, on les voit jouer, en plongée, mais ils sont entourés de plusieurs de leurs camarades des SA (la Sturmabteilung); le jeu mêle le direct (les deux comédiens sur scène) et le différé (les deux mêmes comédiens, faisant les mêmes gestes, entourés de plusieurs autres acteurs, en vidéo). C’est visuellement spectaculaire.

Ce ne sont pas les seules images qui restent de ce spectacle. L’assassinat de Constantin von Essenbeck est symbolisé par les seaux de sang dont on l’asperge. Rejetée par son fils, Sophie von Essenbeck, dénudée, est couverte de goudron et de plumes. Martin, lui, on l’a vu, termine la pièce nu et couvert de cendres. Chaque fois qu’un personnage meurt, les survivants viennent sur le plateau dévisager le public, en un ballet funèbre plusieurs fois répété.

Les exemples retenus ci-dessus le disent assez : les Damnés est un spectacle qui vise à secouer le spectateur. Par ses thèmes, d’abord : la débauche, l’inceste, la pédophilie, le meurtre, la violence financière, militaire et politique. Par sa mise en scène ensuite : chez Ivo van Hove, on se bat, on se mord jusqu’au sang, on met dans leur tombe des personnages, y compris une enfant. Par son décor, où dominent les métaux. La musique peut être douce — Günther jouant de la clarinette pour l’anniversaire de son grand-père, Joachim von Essenbeck (Didier Sandre) — ou pas du tout — «metal industriel» (Rammstein) à l’appui. Quand un personnage meurt, une lumière crue éclaire la salle et les spectateurs entendent une sirène d’usine.

L’agression est constante et efficace. Pourtant, le soir du 6 avril, pendant 2 heures dix minutes, on n’a pas entendu un son dans une salle Richelieu tétanisée.

P.-S.—La Comédie-Française a son vocabulaire bien à elle. Où aller retirer ses billets ? À la boîte à sel. Qu’offre-t-on à un régisseur qui prend sa retraite ? Son propre brigadier, pour frapper les trois coups initiaux. Cela ravit l’oreille de l’Oreille.

 

[Complément]

Une lectrice de l’Oreille tendue vient de lui écrire. Elle a assisté à une représentation du spectacle au festival d’Avignon le 15 juillet 2016, le lendemain de l’attentat de Nice. «Le spectacle a commencé par une minute de silence avec les comédiens recueillis devant nous. Je vous jure que la scène finale de la mitraillette a pris une tout autre résonance.» Théâtre : art du moment.