Pas grand-chose

Rien est un bien étrange mot. Si l’Oreille tendue en croit son Petit Robert (édition numérique de 2014) — elle n’a pas de raison de ne pas le croire —, ce mot désignerait aussi bien quelque chose qu’aucune / nulle chose.

Au Québec, c’est peut-être encore un brin plus compliqué.

Le mot apparaît dans une formule conclusive, en un sens parfois proche de y a pas de quoi : y a rien là devrait mettre un terme à une conversation, en marquant la modestie (réelle ou feinte) de la personne qui parle, le peu d’importance du geste qu’elle vient de faire ou l’absence de gravité de ce qui s’est passé. Bref, n’en parlons plus, ce n’est rien. (Il est de notoriété publique que les Québécois aiment .)

«Jean-Luc revient une trentaine de minutes plus tard pour m’injecter l’autre antibiotique en s’excusant du retard. “Y a rien là”» (Ce qu’on respire sur Tatouine, p. 211).

«Il a changé le plan de table pour que Max puisse s’asseoir à côté de lui, fit Stéphane. Y a rien là» (Cauchemar à Nagano, p. 118).

On peut même faire plus concentré :

«Le skidoo encore dans le milieu de la cour, le voisin du dessous allait chialer, rien là» (Mailloux, p. 137).

Rien, c’est peu; pas rien, c’est moins.

«Aujourd’hui, il fait soleil. Un ciel bleu, pas de nuage, pas d’âme, pas rien» (Ce qu’on respire sur Tatouine, p. 6).

Il existe encore un adage du cru : rien qu’à voir on voit bien.

«Rien qu’à voir, on voyait bien que nous entrions dans un lieu sacré où tout respirait l’école, les élèves, les souvenirs des anciens, le passage du temps, le timbre de la cloche» (les Yeux tristes de mon camion, p. 23).

Qui commence une phrase par j’veux rien dire va nécessairement parler. C’est une forme commune de la prétérition.

«J’veux rien dire, mais ton blogue est poche

Tout ça vaut bien quelque chose, non ?

Références

Bouchard, Serge, les Yeux tristes de mon camion, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact», 303, 2017 (2016), 212 p.

MacGregor, Roy, Cauchemar à Nagano, Montréal, Boréal, coll. «Carcajous», 8, 2003 (1998), 149 p. Traduction de Marie-Josée Brière.

Mailloux, histoires de novembre et de juin racontées par Hervé Bouchard citoyen de Jonquière, Montréal, L’effet pourpre, 2002, 190 p.

Réhel, Jean-Christophe, Ce qu’on respire sur Tatouine. Roman, Montréal, Del Busso éditeur, 2018, 283 p.

L’oreille tendue de… Jack Kerouac

Jack Kerouac, Maggie Cassidy, éd. de 2013, couverture«Tchak, tchak, la prof frappe deux coups de règle et se lève, imposante comme un chauffeur de bus, fait l’appel, écrit une note, quand arrive d’une autre classe M. Grass qui vient lui annoncer une nouvelle; tout le monde tend l’oreille pour entendre ce qu’ils se chuchotent, une boulette de papier narquoise vole dans le soleil éclatant, la journée commence.»

Jack Kerouac, Maggie Cassidy, traduction de Béatrice Gartenberg, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 5568, 2013, 269 p., p. 54.

Dans l’original : «Blam, blam, the old teacher bangs her ruler and stands, very matronly, like an old busdriver, surveying the class for absences and then she makes a note and a few quibblings then from next room walks in Mr. Grass for some special news and everybody bends an ear as they whisper up front, a spitball sails funnily in the bright nice sun, and on comes the day» (New York, Penguin Books, 1993, 194 p., p. 45).

L’art du pastiche

Nadine Bismuth, Un lien familial, 2018, couvertureLa parodie doit faire rire : on sait qu’il y a moquerie. Le pastiche est plus subtil, qui mêle appropriation stylistique et différence perceptible. Tout y est affaire de distance finement mesurée.

La romancière Nadine Bismuth avait déjà fait la preuve de sa maîtrise du pastiche dans Scrapbook en 2004. On y trouvait un vrai-faux projet de thèse de doctorat qui n’aurait (presque) pas déparé un dossier universitaire (éd. 2006, p. 203-205).

Rebelote avec Un lien familial, paru l’an dernier. Les parents apprécieront les messages de l’«enseignante» de la petite Charlotte, points d’exclamation à l’appui (p. 123, p. 192). Les amateurs de cuisine goûteront le blogue d’Isabelle, ses recettes, ses conseils et son autoportrait en creux (p. 60-65). Les lecteurs de communiqués de presse — il s’en trouve — se réjouiront devant celui signé Romane Trépanier (p. 275-276).

L’Oreille tendue ne peut qu’applaudir devant l’art avec lequel Nadine Bismuth fait entendre nombre d’aspects du sociolecte montréalais contemporain, ceux-là comme d’autres.

Références

Bismuth, Nadine, Scrapbook, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact», 176, 2006 (2004), 393 p.

Bismuth, Nadine, Un lien familial, Montréal, Boréal, 2018, 317 p.

Nous ?

David Turgeon, À propos du style de Genette, 2018, couvertureRobert Vigneault a consacré nombre de travaux à essayer de définir l’essai littéraire. Dans la revue Voix et images, en 1983, il publiait un article intitulé «L’essai québécois : préalables théoriques». On pouvait y lire ceci : «Un signe qui ne trompe pas : chaque fois qu’un auteur se cache derrière l’autorité d’un Nous impersonnel et envahissant (“à notre femme”, portait la dédicace de telle thèse), c’est qu’il est monté dans la chaire de vérité et qu’il préside à l’avancement de la science» (p. 312). Il est vrai que ce «à notre femme» ouvre la porte à des interprétations potentiellement troublantes.

Dans un essai récemment paru, David Turgeon — comme l’Oreille tendue le signalait l’autre jour — analyse le style du théoricien Gérard Genette et aborde à son tour, deux fois, la question du pronom de la première personne du pluriel dans l’écriture savante.

Quand il écrit «Le nous de modestie […] est la forme qu’encore aujourd’hui l’université préconise à ses étudiants d’employer dans leurs travaux» (p. 67), il étonne : cela ne correspond plus guère à la pratique quotidienne des étudiants en lettres que lit massivement l’Oreille pour des raisons professionnelles. Le nous n’est certes pas disparu, mais il est de plus en plus souvent remplacé par le je.

Dans le développement qui suit cette affirmation, Turgeon cite les Éléments de littérature de Marmontel : «À propos de l’usage qui, dans notre langue, veut qu’on mette le pluriel à la place du singulier, je demande pourquoi, dans un écrit qui est l’ouvrage d’un seul homme, l’auteur, en parlant de lui-même, se croit obligé de dire nous ?» (cité p. 68) Ce n’est pas lui qui aurait dédié un ouvrage «à notre femme».

P.-S.—L’Oreille tendue n’a pas réussi à trouver la thèse à laquelle Robert Vigneault fait allusion en 1983, mais elle en a repéré d’autres, soutenues depuis et destinées, elles aussi, «à notre femme» (voir ici et ).

Références

Turgeon, David, À propos du style de Genette. Essai, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 122, 2018, 223 p.

Vigneault, Robert, «L’essai québécois : préalables théoriques», Voix et images, 8, 3, hiver 1983, p. 311-329. URL : <https://id.erudit.org/iderudit/200385ar>.