Locution latine du jour

Hier, à l’émission Dessine-moi un dimanche de la radio de Radio-Canada, l’Oreille tendue discutait, avec Simon Jodoin, des mots de la grève étudiante au Québec (on peut (ré)entendre l’entretien ici).

À un moment, s’agissant des accusations en miroir de fascisme ou de communisme de ceux qui s’opposent au sujet de cette grève, elle a évoqué la loi de Godwin. Celle-ci, dixit Wikipédia,

provient d’un énoncé fait en 1990 par Mike Godwin relatif au réseau Usenet, et popularisée depuis sur Internet : «Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1”.»

Simon Jodoin a alors ajouté qu’on parlait parfois, pour désigner un phénomène semblable, de reductio ad Hitlerum. Définition de Wikipédia, bis :

Reductio ad Hitlerum est une expression ironique désignant, sous forme de locution latine, le procédé rhétorique consistant à disqualifier les arguments d’un adversaire en les associant à Adolf Hitler ou à tout autre personnage honni du passé. Plus généralement, le procédé consiste à assimiler l’adversaire ou ses arguments à des idées, philosophies, idéologies détestées, par exemple en les qualifiant de nazies ou de fascistes.

Le même Simon Jodoin a aussi indiqué l’existence, plus récente celle-là, et attestée uniquement au Québec, de la reductio ad Prattum. Le nom d’Adolf Hitler, dans ce genre de «raisonnement», est remplacé par celui d’André Pratte, l’éditorialiste du quotidien la Presse.

Qui a dit que le latin était une langue morte ?

P.-S. — Si l’on en croit Google, Simon Jodoin utilise l’expression, créée par lui, depuis au moins 2010.

Autopromotion 032

Ce matin, entre 9 h et 10 h, l’Oreille tendue sera au micro de Franco Nuovo (Dessine-moi un dimanche), à la radio de Radio-Canada, pour parler des mots de la grève étudiante au Québec. Elle y discutera notamment avec Simon Jodoin, de Voir.

Au programme, peut-être :

printemps érable § injonction § outremont + terrasse + sangria + belle vie § conséquence § s’asseoir / s’asseoir avec / s’asseoir auprès / s’asseoir dessus / se rasseoir § terrorisme § momos § ggi § les étudiants § des étudiants § en mode § citoyen § dénouer une impasse § casseurs § casuistique § jeunesse § sophisme § souper § anarchopanda § fascisme / communisme § solution finale § démocratie § apartheid universitaire § manufestant § loi spéciale § rouge / vert / blanc § paix sociale § gagnant-gagnant § siège § accessibilité § masque § (sortie de) crise § enfant-roi § lucide / solidaire § fumigène § etc.

 

[Complément du jour]

On peut (ré)entendre l’entretien ici.

S’asseoir avec le Devoir

Antoine Robitaille, journaliste au Devoir, consacrait, le 23 avril, une entrée de son blogue, Maux et mots de la politique, à «“S’asseoir”, verbe de l’heure au Québec !». Sa démonstration s’appuyait — merci — sur quelques textes de l’Oreille tendue, soit publiés dans le Dictionnaire québécois instantané, soit parus ici (le 6 octobre 2010, le 25 février 2011 et le 16 mars 2011).

Le Devoir, le 24 avril, en première page, titrait «Le ministre s’assoit avec toutes les associations d’étudiants en grève».

S’asseoir, c’est parler. CQFD.

P.-S.—«Le ministre» dont il est question est… Line Beauchamp.

P.-P.-S.—Le «réassis» existe aussi, mais c’est une autre histoire.

 

[Complément du 28 avril 2012]

Des sources conjugales proches de l’Oreille tendue sont formelles : cet emploi du verbe s’asseoir est maintenant courant dans les médias anglophones du Québec («The minister has to sit with the students»). Serait-ce un signe de plus de la forte influence du français sur l’anglais ?

 

[Complément du 24 février 2013]

Au Devoir, l’influence d’Antoine Robitaille ne paraît pas être ce qu’elle devrait être : «Les étudiants, eux, ont aussi envie de s’asseoir», lit-on cette fin de semaine dans son journal (23-24 février 2013, p. B4).

 

[Complément du 14 juin 2016]

Rebelote : «L’AMF veut s’asseoir avec les joueurs de la fintech» (le Devoir, 14 juin 2016, p. B2).

 

Référence

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2019, 234 p.

Benoît Melançon, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture

Histoires (d’abord) de chalet

Le 8 février 2012, sur son blogue, Jonathan Boyer signalait l’existence, à Québec, de l’expression J’ai jamais… sauf une fois au chalet. Vidéo à l’appui, il indiquait une source possible de cette expression, entendue dans le cadre d’un procès pour inceste.

Son sens ? Quelque chose comme Je ne suis pas vraiment coupable de ce dont on m’accuse, même si c’est bel et bien arrivé, mais seulement une fois. Bref, une forme de dénégation sans conviction.

Depuis, l’expression s’est généralisée, parfois légèrement modifiée, notamment sur Twitter :

La torture selon les autorités canadiennes : «Jamais !… sauf une fois au chalet» (@iericksen);

@JFrancoisRivard Westmount n’a jamais harcelé personne… sauf une fois au chalet (ce tweet, de @Judes_Gelate [?],renvoyait à ceci);

Je n’ai jamais eu de lacérations au crâne… sauf une fois à l’université. #ggi (@LaBandeRaide);

«Je n’ai jamais été mal cité, sauf une fois, en direct» — Jean Charest (?) #polqc #ggi (@mathlaflamme).

À suivre.

P.-S. — Tweet de Jonathan Boyer du 21 avril : «Philippe Hamelin est mort une fois au chalet en 2011 http://bit.ly/JccC03 Il laisse dans le deuil l’étymologie d’une expression populaire.»

 

[Complément du 23 mai 2012]

D’autres signes, visuels ceux-là, du succès de cette expression. L’un et l’autre sont liés à la grève étudiante en cours au Québec.

Après le souper… (Michèle Courchesne)

 

[Complément du 18 octobre 2012]

Un fidèle lecteur, Antoine Robitaille (@Ant_Robitaille), faisait remarquer à l’Oreille pas plus tard que tout à l’heure que Philippe Hamelin ne dit pas «Sauf une fois», mais «Excepté une fois». Comment expliquer ce passage, dans la langue populaire, de la seconde expression à la première ? Mystère.

 

[Complément du 29 mai 2013]

Voici la consécration théâtrale pour cette expression. (Merci à @mcgilles.)

«Une fois au chalet», pièce de théâtre

[Complément du 6 mai 2015]

Grosse surprise politique hier soir dans la province de l’Alberta : le Nouveau parti démocratique y a pris le pouvoir, que détenait le Parti conservateur depuis plus de 40 ans. Commentaire de @AscenseurRC sur Twitter : «Journaliste : Sauf une fois en Alberta…»

 

[Complément du 29 juillet 2015]

Comme en d’autres situations, la Mercerie Roger est là pour qui aime l’expression. (Merci à @SylvainOuellet.)

T-shirt de la Mercerie Roger, 2015

 

[Complément du 22 février 2016]

Les statistiques d’interrogation et de consultation de cet article de l’Oreille tendue ne mentent pas : l’expression reste immensément populaire.

Cela explique ce tweet de @JeanThomasJobin :

http://twitter.com/JeanThomasJobin/status/701786159312146432

Il n’est pas sûr que cet humoriste soit entendu.

 

[Complément du 18 août 2016]

L’expression ne paraît pas faire partie des «Propos non parlementaires» de l’Assemblée nationale du Québec.

Le mal-aimé

L’Oreille tendue a aujourd’hui la mine basse.

Lisant Ils sont fous, ces Québécois ! Chroniques insolites et insolentes d’un Québec méconnu de Géraldine Wœssner (2010), elle tombe sur la citation suivante : «Maudit calvaire, que c’est difficile de travailler dans un milieu de femmes, des fois !» (p. 125-126)

Calvaire est en effet un de ces jurons dont l’Oreille raffole. Elle se tourne donc vers son herbier lexical, histoire de voir quels exemples elle pourrait ajouter à celui-ci. Quelle n’est pas sa surprise devant ce qu’il faut bien appeler un vide.

Ses glossaires connaissent certes le mot. Marie-Pierre Gazaille et Marie-Lou Guévin en donnent plusieurs synonymes, tous euphémisés : «Calvince, calvâsse, calvette, calvinus, calvinisse» (le Parler québécois pour les nuls, p. 214). Léandre Bergeron, en 1980, a «calvaire», «calvâsse» et «calvince !» (p. 108); en 1981, il ajoute «calvinousse» (p. 176).

En revanche, pour ce sacre, les exemples venus de la culture (littérature, chanson, cinéma) paraissent peu nombreux — ou, du moins, ils n’ont guère frappé l’oreille de l’Oreille, ce qui n’est évidemment pas la même chose.

Il est vrai que calvaire est moins riche que d’autres jurons. Il est utilisé comme interjection (Calvaire !), il marque la colère (être en calvaire) et on le retrouve avec de (Calvaire de niochon) ou que (Calvaire que t’es gnochon). On ne connaît toutefois pas d’adverbe (calvairement) ni de verbe (calvairer) fait à partir de calvaire, de même que le préfixe de- ne peut lui être joint (il y a décrisser, mais pas décalvairer).

Est-ce pour cela que ce mal-aimé se ferait moins entendre ?

P.-S. — Une fois ce texte écrit, l’Oreille reçoit ceci, par Twitter : «Ben calvaire : Québec achète “grève étudiante” sur Google cyberpresse.ca/actualites/que… via @lp_lapresse.»

 

[Complément du 12 octobre 2018]

Il suffisait d’attendre le recueil de poésie Expo habitat (2018) de Marie-Hélène Voyer :

— Batèche de beu maigre !

Pourquoi on habite su’ une ferme ?

Pourquoi on habite

une câliboire

de calvasse

de câlasse

de câlique

de caltor

de ferme ? (p. 64)

 

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise précédé de la Charte de la langue québécoise. Supplément 1981, Montréal, VLB éditeur, 1981, 168 p.

Gazaille, Marie-Pierre et Marie-Lou Guévin, le Parler québécois pour les nuls, Paris, Éditions First, 2009, xiv/221 p. Préface de Yannick Resch.

Voyer, Marie-Hélène, Expo habitat, Chicoutimi, La Peuplade, coll. «Poésie», 2018, 157 p.

Wœssner, Géraldine, Ils sont fous, ces Québécois ! Chroniques insolites et insolentes d’un Québec méconnu, Paris, Éditions du moment, 2010, 295 p.