
Dites, Actes Sud, ça va chez vous ? Le travail éditorial ne vous intéresse plus ? Ça coûte trop cher ?
La révision du récent Ella Fitzgerald, de Jean-Pierre Jackson, en tous cas, a été bâclée.
Il manque des italiques (p. 76), des italiques sont mis à la place des guillemets (p. 69), des passages sont répétés mot pour mot (p. 99 et p. 157), des traductions de l’anglais au français sont quasi incompréhensibles (p. 97), ça manque parfois de virgules (p. 90, p. 124).
Il y a surtout plusieurs appositions somptueusement mal foutues.
«Bien que “timide de façon innée, personnellement très réservée et presque énigmatique même pour ses amis les plus proches”, la présence du public et des musiciens à ses côtés la métamorphosait» (p. 14 — la «présence du public» était «timide de façon innée» ?).
«Depuis son admission dans l’orchestre de Chick Webb deux ans auparavant, tout change à partir de 1937» (p. 46 — quelle est la temporalité de ceci ?).
«Ayant pu apprécier son comportement personnel et professionnel au sein du JATP [Jazz at the Philharmonic] depuis 1948, [Norman] Granz devient son imprésario pour ses disques et ses concerts, au fur et à mesure de leur réalisation» (p. 90 — Granz a apprécié son propre «comportement» ?).
«Grand producteur [il s’agit encore de Granz], son label Commodore avait enregistré de grands noms du jazz, dont le “Strange Fruit” de Bille Holiday» (p. 158 — qui enregistre quoi ?).
Vous n’avez pas honte de vendre cela 39,95 $ au Canada (pour un texte qui, de plus, hors appareil critique, fait 150 petites pages) ?
P.-S.—Le livre lui-même ? C’est une brève mais correcte introduction à l’œuvre de Fitzgerald, fondée sur une solide recherche documentaire (archives administratives, ouvrages en français et en anglais, articles de journaux rares, enregistrements radio, etc.). Sa carrière musicale y passe avant les évènements de sa biographie, même s’ils s’ont présents, surtout au début. Des albums sont justement recommandés : Pure Ella (avec Ellis Larkins), Ella Fitzgerald Sings the Cole Porter Song Book, Porgy and Bess (avec Louis Armstrong), Ella in Rome : The Birthday Concert, Ella Fitzgerald Sings the George and Ira Gershwin Song Book, etc. Les dernières années de la carrière de la chanteuse sont traversées au pas de course (c’est un euphémisme), mais cela peut se défendre en fonction des choix esthétiques des uns et des autres. Cela étant, on pourra prendre avec un grain de sel les commentaires de l’Oreille tendue, car elle n’aime pas le genre biographique. Pourquoi ? Elle se demande, par exemple, comment l’auteur peut savoir qu’Ella Fitzgerald se dandinait «gracieusement» dans la cour de son école (p. 18) ou qu’elle ne se laissait «point […] affecter» par une «situation difficile» (p. 24). Quand ils ne savent pas, pourquoi les biographes ne peuvent-ils pas se taire ? Une dernière citation : en 1938, Ella Fitzgerald «a pris vingt kilos qui non seulement ne sont pas de trop, mais lui confèrent une silhouette plus épanouie» (p. 53). Cela se passe de commentaire.
Référence
Jackson, Jean-Pierre, Ella Fitzgerald, Arles, Actes Sud, coll. «Actes Sud Musiques», 2026, 187 p.