Divulgâchage érudit

George Sand, la Mare au Diable, 1846, couverture

George Sand, dans la Mare au Diable (1846), sème suffisamment d’indices (éd. de 1991, p. 127, p. 128) pour que ses lecteurs devinent que le futur maître de «la petite Marie» est une ordure (p. 133, p. 135).

Fallait-il que son commentateur le leur dise soixante pages à l’avance (p. 63), dans une note : «Le fermier vicieux lui offrira 100 francs» (p. 231) ?

Non. Le «vice» du «fermier» leur sera révélé bien assez tôt. Il y a des gens qui lisent les notes. Respectez leur héroïsme.

P.-S.—Oui, ce texte est lui-même une forme de divulgâchage. C’est comme ça.

 

Référence

Sand, George, la Mare au Diable, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 892, 1991, 244 p. Édition originale : 1846. Préface et notes de Léon Cellier.

Mal typographique

Manuel d’utilisation d’une machine à écrire Underwood, couverture

Soit les deux phrases suivantes, tirées de textes québécois récents, la première d’un roman, la seconde d’un recueil d’articles.

«Enveloppé de frissons — mauvaise grippe — je rêve que tu es au pied de mon lit […].»

«Qu’on soit d’accord ou non avec ses coups — de gueule ou de chapeau — [ce critique] se révèle beaucoup en parlant des autres.»

Qu’ont-elles en commun ? Dans les deux cas, en bonne typographie française, il devrait y avoir une virgule après le deuxième tiret (—).

Comment l’expliquer ? Probablement pour une raison logicielle : la version anglaise de Microsoft Word retire automatiquement les virgules après le tiret (ce serait une règle de la typographie anglaise).

Il y a donc des éditeurs infoutus de configurer correctement leurs logiciels. En 2026. L’Oreille tendue pleure.

Crise financière chez Actes Sud ?

Jean-Pierre Jackson, Ella Fitzgerald, 2026, couverture

Dites, Actes Sud, ça va chez vous ? Le travail éditorial ne vous intéresse plus ? Ça coûte trop cher ?

La révision du récent Ella Fitzgerald, de Jean-Pierre Jackson, en tous cas, a été bâclée.

Il manque des italiques (p. 76), des italiques sont mis à la place des guillemets (p. 69), des passages sont répétés mot pour mot (p. 99 et p. 157), des traductions de l’anglais au français sont quasi incompréhensibles (p. 97), ça manque parfois de virgules (p. 90, p. 124).

Il y a surtout plusieurs appositions somptueusement mal foutues.

«Bien que “timide de façon innée, personnellement très réservée et presque énigmatique même pour ses amis les plus proches”, la présence du public et des musiciens à ses côtés la métamorphosait» (p. 14 — la «présence du public» était «timide de façon innée» ?).

«Depuis son admission dans l’orchestre de Chick Webb deux ans auparavant, tout change à partir de 1937» (p. 46 — quelle est la temporalité de ceci ?).

«Ayant pu apprécier son comportement personnel et professionnel au sein du JATP [Jazz at the Philharmonic] depuis 1948, [Norman] Granz devient son imprésario pour ses disques et ses concerts, au fur et à mesure de leur réalisation» (p. 90 — Granz a apprécié son propre «comportement» ?).

«Grand producteur [il s’agit encore de Granz], son label Commodore avait enregistré de grands noms du jazz, dont le “Strange Fruit” de Bille Holiday» (p. 158 — qui enregistre quoi ?).

Vous n’avez pas honte de vendre cela 39,95 $ au Canada (pour un texte qui, de plus, hors appareil critique, fait 150 petites pages) ?

P.-S.—Le livre lui-même ? C’est une brève mais correcte introduction à l’œuvre de Fitzgerald, fondée sur une solide recherche documentaire (archives administratives, ouvrages en français et en anglais, articles de journaux rares, enregistrements radio, etc.). Sa carrière musicale y passe avant les évènements de sa biographie, même s’ils s’ont présents, surtout au début. Des albums sont justement recommandés : Pure Ella (avec Ellis Larkins), Ella Fitzgerald Sings the Cole Porter Song Book, Porgy and Bess (avec Louis Armstrong), Ella in Rome : The Birthday Concert, Ella Fitzgerald Sings the George and Ira Gershwin Song Book, etc. Les dernières années de la carrière de la chanteuse sont traversées au pas de course (c’est un euphémisme), mais cela peut se défendre en fonction des choix esthétiques des uns et des autres. Cela étant, on pourra prendre avec un grain de sel les commentaires de l’Oreille tendue, car elle n’aime pas le genre biographique. Pourquoi ? Elle se demande, par exemple, comment l’auteur peut savoir qu’Ella Fitzgerald se dandinait «gracieusement» dans la cour de son école (p. 18) ou qu’elle ne se laissait «point […] affecter» par une «situation difficile» (p. 24). Quand ils ne savent pas, pourquoi les biographes ne peuvent-ils pas se taire ? Une dernière citation : en 1938, Ella Fitzgerald «a pris vingt kilos qui non seulement ne sont pas de trop, mais lui confèrent une silhouette plus épanouie» (p. 53). Cela se passe de commentaire.

 

Référence

Jackson, Jean-Pierre, Ella Fitzgerald, Arles, Actes Sud, coll. «Actes Sud Musiques», 2026, 187 p.

Mourir, tout simplement

Siri Hustvedt, Ghost Stories, 2026, couverture

L’Oreille tendue croit fermement que les gens meurent — pas qu’ils décèdent, qu’ils disparaissent, qu’ils s’éteignent, qu’ils nous quittent. (Voyez ici ou .)

Siri Hustvedt est d’accord avec elle :

Je lis que Paul [Auster] est parti et j’en conçois un sentiment de tristesse agacée. Tout le monde utilise cette expression. Pour autant que je puisse en juger, plus personne ou presque ne meurt. On part. Quand j’étais enfant, j’entendais les gens dire, il est parti au loin. Ma mère détestait l’euphémisme. Les gens ne partent pas au loin, disait-elle. Ils meurent. La conviction rendait la voix de ma mère un peu rauque.

Merci.

 

Référence

Hustvedt, Siri, Ghost Stories, Paris, Gallimard, coll. «Hors-fiction», 2026. Traduction de Frédéric Joly. Édition numérique.