Raconter Jackie Robinson

Kostya Kennedy, True, 2022, couverture

Jackie Robinson est le premier joueur noir du baseball «moderne». L’Oreille tendue l’admire et elle a beaucoup parlé de lui (voir ici). Elle a lu plusieurs livres à son sujet, le plus récent étant la biographie publiée il y a quelques mois par Kostya Kennedy, True. The Four Seasons of Jackie Robinson. Comment dire quelque chose de neuf d’une figure si souvent commentée ?

Kennedy se concentre sur quatre «saisons» dans la vie de Robinson : 1946 (au moment où il jouait pour les Royaux de Montréal), 1949 (quand il a été nommé joueur le plus utile de la Ligue nationale de baseball), 1956 (lorsque sa carrière se termine), 1972 (alors qu’il meurt à 53 ans). Cela est suivi d’un texte intitulé «Afterlife», où il est est question de la Fondation Jackie-Robinson et de la postérité du joueur (culturelle, politique, sociale). Quel que soit l’événement retenu, l’auteur ne se gêne jamais pour reculer dans le temps ou pour évoquer ce qui viendra : il peut ainsi aborder tous les aspects de la vie ou de la carrière de Robinson à partir des quatre dates qui structurent l’ouvrage.

Les Montréalais, pour d’évidentes raisons, sont attachés à la saison 1946. Si Branch Rickey, le patron des Dodgers de Brooklyn, a choisi Montréal pour faire entrer Robinson dans le baseball professionnel «blanc», c’est, d’une part, parce qu’il mesurait les difficultés que le joueur aurait rencontrées en commençant sa carrière à Brooklyn et, d’autre part, parce qu’il croyait que le milieu montréalais lui serait moins hostile qu’une ville états-unienne. Cela s’est confirmé : Robinson et sa femme Rachel ont passé des décennies à partager les souvenirs heureux de leur séjour.

L’année passée à Montréal par Robinson est bien connue, notamment grâce au livre de Marcel Dugas, Jackie Robinson, un été à Montréal (2019). Kennedy n’apporte guère d’informations nouvelles à ce propos, mais il est plus sensible à ce qui s’est passé en 1946 que le réalisateur Brian Helgeland dans 42, son film de 2013. Il ne dore pas non plus la pilule : il y avait du racisme contre les Noirs à Montréal dans les années 1940, mais il ne prenait pas les mêmes formes instituées qu’aux États-Unis à la même époque (p. 18-19). S’il est prudent sur ce plan, Kennedy l’est moins en matière culinaire — il n’est pas du tout sûr qu’on ait mangé de la poutine à Montréal en 1946 (p. 40) — ou linguistique — c’est quoi, ça, le «Franglais» (p. 60) ?

Là où True apporte de l’information intéressante (à défaut d’être complètement inédite), c’est autour de quelques figures. Kennedy insiste, par exemple, sur les motivations de Branch Rickey et sur son importance, non seulement pour le recrutement de Robinson, mais pour les modes d’organisation du baseball professionnel : «Branch Rickey […] bowed with equal piety at the altars of Methodism and capitalism» (p. 112); «Alfred North Whitehead suggested that the last 2,500 years of Western philosophy can be viewed as a series of footnotes to Plato. It’s as easy to see the last century of baseball player development as a series of footnotes to Branch Rickey» (p. 143 n. 19). La comparaison entre Roy Campanella et Robinson est éclairante : «I’m no crusader» (p. 150), aurait un jour déclaré le premier au second, qui, lui, en était un. En 1955, pendant un match des séries mondiales, Robinson essaie un jeu osé; un de ses adversaires, Yogi Berra, est convaincu qu’il a raté son coup, mais l’arbitre en décide autrement, ce qui rend Berra furieux. Pendant des années, cela sera un rituel conversationnel entre Berra («Out !») et Rachel Robinson («Safe !») (p. 165). Même avec un ami comme Martin Luther King, Robinson pouvait monter le ton, comme le montrent ses lettres (p. 212-217).

Des questions hypothétiques sont abordées : que serait-il arrivé si Robinson était passé aux Dodgers dès 1946, sans attendre 1947 (p. 49-54) ? Le jeu le plus excitant au baseball ne serait pas, comme on le dit souvent, le triple, mais une souricière impliquant Robinson (p. 70-73). En effet, là où Robinson aurait été le plus dangereux, c’est comme coureur («Basepaths», p. 65-73). Le principal intéressé le savait : «“Daring,” he said. “That’s half my game”» (p. 66). S’agissant de lutte contre la ségrégation, le stade des Dodgers, dans les années 1940 et 1950, aurait été un lieu inédit : «What was happening on the Dodgers in those years was not happening in many other places» (p. 90); «Was there in 1949 another public accommodation in America so naturally desegregated as Ebbets Field ?» (p. 122)

Kennedy ne passe pas sous silence les aspects les plus sombres du tempérament de Robinson. Quand il commence sa carrière, beaucoup est attendu de lui — «the most anticipated, talked-about, and heavily freighted debut in the history of professional sports» (p. 50) — et Rickey lui demande de ne pas répliquer aux attaques dont tout le monde sait qu’il sera la victime. Par la suite — après les «steely early years of self-restraint» (p. 215) —, Robinson n’hésitera pas à se défendre. Comme il n’avait pas peur de la controverse («his readiness to antagonize» (p. 216 n. 28), il n’avait pas peur non plus de s’en prendre, verbalement ou pas, à ses adversaires (p. 172) comme à ses coéquipiers (p. 107, p. 164).

True est une lecture agréable à plusieurs égards, mais tout n’y est également réussi. Kostya Kennedy, à l’occasion, attribue des pensées à ses personnages, comme s’il avait accès à ce qu’ils ont de plus intime : «I can’t fail again, he thought. I won’t let that happen» (p. 179). L’excellent passage sur la position au bâton de Robinson, qui ouvre le livre («Stance», p. 3-6), est suivi d’une bien artificielle tentative de mise en parallèle entre cette position et le rôle des États-Unis dans le monde après la Deuxième Guerre mondiale (p. 4). Les amateurs de bons sentiments apprécieront quelques passages (p. 42-43, p. 90-91, p. 187-189, p. 193); ce n’est pas le cas de l’Oreille.

Terminons, comme il se doit, en rappelant les propos de Robert B. Parker dans Hush Money, en 1999 : «Nobody’s Jackie Robinson» (p. 229). C’est triste, mais c’est comme ça.

 

Références

Dugas, Marcel, Jackie Robinson, un été à Montréal. La fin de la ségrégation raciale dans le baseball, Montréal, Hurtubise, 2019, 204 p. Ill.

Helgeland, Brian, 42, film, 2013.

Kennedy, Kostya, True. The Four Seasons of Jackie Robinson, New York, St. Martin’s Press, 2022, viii/278 p. Ill.

Parker, Robert B., Hush Money. A Spenser Novel, New York, G. P. Putnam’s Sons, 1999, 309 p.

Ce n’est peut-être pas le titre du siècle

 

En 1967, le général de Gaulle, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, lance son «Vive le Québec libre !»

De libre à livre, il n’y a qu’un pas, d’où «Vive le Québec livres !»

C’est le titre du dossier qui paraît aujourd’hui dans le Monde des livres.

On le trouvait déjà en 1981 (Lire), en 1982 (le Point), en 1996 (Ma cavale au Canada), en 1999 (l’Express), en 2000 (Paris), en 2013 (Villa Marguerite-Yourcenar), en 2015 (Presses académiques francophones) et en 2018 (Zurich).

Faudrait-il envisager un (autre) moratoire ?

Le zeugme du dimanche matin et de Tristan Saule

Tristan Saule, Héroïne, 2022, couverture

«À l’abri dans l’habitacle et le secret du soir, elles s’embrassaient, elles faisaient parfois l’amour, mais surtout, elles parlaient.»

Tristan Saule [pseudonyme de Grégoire Courtois], Héroïne. Roman. Chroniques de la place carrée. II, Montréal, Le Quartanier, coll. «Parallèle», 03, 2022, 350 p., p. 88.

L’oreille tendue de… Tristan Saule

Tristan Saule, Héroïne, 2022, couverture

«Laura marche dans le couloir vide. Elle tend l’oreille en passant devant les chambres des patients les plus affaiblis. Au cas où. Elle sent dans son dos l’œil de la caméra qui la chatouille.»

Tristan Saule [pseudonyme de Grégoire Courtois], Héroïne. Roman. Chroniques de la place carrée. II, Montréal, Le Quartanier, coll. «Parallèle», 03, 2022, 350 p., p. 224.

Fil de presse 037

Charles Malo Melançon, logo, mars 2021

Lire sur la langue ? C’est possible.

Anne, Laurent et Rodolphe Guerra d’Auffay, Philou la gamberge, Vic sur Aisne, Lansdalls, 2021. Bande dessinée.

Aquino-Weber, Dorothée, Sara Cotelli Kureth et Carine Skupien-Dekens (édit.), la Norme du francais et sa diffusion dans l’histoire, Paris, Honoré Champion, coll. «Linguistique historique», 14, 2021, 252 p.

Boudreau, Annette, Dire le silence. Insécurité linguistique en Acadie 1867-1970, Sudbury, Prise de parole, coll. «Agora», 2021, 229 p.

Braunschweig, Lila, Neutriser. Émancipation(s) par le neutre, Paris, Les liens qui libèrent, 2021, 208 p.

Cahiers de lexicologie, 119, 2021, 289 p.

Cahiers du Pacifique Sud contemporain, 9, 2021, 238 p. Dossier «Créoles, pidgins et idéologies linguistiques dans les îles du Pacifique», sous la direction de Leslie Vandeputte et Véronique Fillol.

Chapoutot, Johann, les 100 mots de l’histoire, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4059, 2021, 128 p.

Dictionaries. Journal of the Dictionary Society of North America, 42, 2, 2021.

Diener, Yann, LQI. Notre langue quotidienne informatisée, Paris, Les Belles Lettres, 2022, 112 p.

Erman, Michel, les 100 mots de Proust, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 3989, 2022, 128 p.

Fagard, Benjamin et Gabrielle Le Tallec (édit.), Entre masculin et féminin. Français et langues romanes, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2022, 287 p.

Le Français classique, 23, 2021, 174 p.

Galli, Hugues, Dictionnaire adégien. Néologismes, régionalismes et mots d’argot dans l’œuvre d’A.D.G., maître du néo-polar et amoureux des mots, Paris, L’Harmattan, coll. «Sémantiques», 2021, 360 p. Préface d’André Vanoncini.

Giacone, Franco et Paola Cifaerelli (édit.), la Langue et les langages dans l’œuvre de Rabelais (Actes du colloque international Turin Torre Pellice, 11-14 septembre 2015), Genève, Droz, coll. «Études rabelaisiennes, 59, 2020, 320 p.

GLAD ! Revue sur le langage, le genre, les sexualités, 11, 2021. Dossier «Archives, genre, sexualités, discours».

Hébert, Virginie, l’Anglais en débat au Québec. Mythes et cadrages, Québec, Presses de l’Université Laval, 2021, 193 p. Préface de Gérard Bouchard.

Hummel, Martin et Anna Gazdik, Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe. Volume 1, Berlin et Boston, De Gruyter, 2021, x/1695 p.

Joseph, John E., Saussure, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, 2021, 808 p. Traduction de Nathalie Vincent-Arnaud.

Le KJOKK 2021. Dictionnaire des bizarreries de la langue française,  2021.

Langage et société, 174, 2021, 162 p.

Langage et société, 175, 2021, 300 p. Dossier «Nouveaux usages socio-économiques des “langues régionales” de France au XXIe siècle», sous la direction de Carmen Alén Garabato et Henri Boyer.

Leeman, Danielle (édit.), la Submorphologie motivée de Georges Bohas : vers un nouveau paradigme en sciences du langage. Hommage à Georges Bohas, Paris, Honoré Champion, coll. «Bibliothèque de grammaire et de linguistique», 66, 2021, 364 p.

Lidil, 64, 2021. Dossier «Le passif dans la langue parlée», sous la direction de Badreddine Hamma.

Lillistone, Donald, les Pièges du tout-anglais expliqués aux Français par un Anglais, Paris, Éditions Glyphe, 2021, 70 p.

Linx, 82, 2021. Dossier «Entre vieillissement et innovation : le changement linguistique», sous la direction de Gaétane Dostie, Sascha Diwersy et Agnès Steuckardt.

Maulpoix, Jean-Michel, les 100 mots de la poésie, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4114, 2021, 128 p.

Maulpoix, Jean-Michel, les 100 mots de Verlaine, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4215, 2021, 128 p.

Mencé-Caster, Corinne, Pour une linguistique de l’intime. Habiter des langues (néo)romanes, entre français, créole et espagnol, Paris, Classiques Garnier, coll. «Domaines linguistiques», 19, série «Grammaires et représentations de la langue», 12, 2021, 232 p. Préfaces de Raphaël Confiant et Ralph Ludwig.

Noirard, Stéphanie (édit.), Transmettre les langues minorisées. Entre promotion et relégation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. «Rivages linguistiques», 2022, 232 p. Préface de Wesley Hutchinson.

NRSC. Nouvelle Revue Synergies Canada, 14, 2021. Dossier «Du présentiel à la distance : repenser l’apprentissage des langues dans un nouvel environnement».

Orsenna, Érik et Bernard Cerquiglini, les Mots immigrés, Paris, Stock, 2022, 120 p.

Ossola, Carlo, les 100 mots de Baudelaire, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4128, 2021, 128 p.

Ozoux, Mireille, «Jonathan Swift et la question de la langue : de la politique linguistique à la linguistique-fiction», Aix, Université Aix-Marseille, thèse de doctorat, 2021. Dir. : Jean Viviès.

Riemer, Nick, l’Emprise de la grammaire. Propositions épistémologiques pour une linguistique mineure, Lyon, ÉNS éditions, coll. «Langages», 2021, 162 p.

Yaguello, Marina, la Grammaire française dans tous ses états, Paris, Points, coll. «Essais», 2021, 240 p.