L’oreille tendue de… Simenon

Simenon, Maigret et la Grande Perche, éd. de 1972, couverture

«Après le bruit du timbre à l’intérieur, il y eut un long silence. Les deux hommes tendaient l’oreille, ayant l’un comme l’autre la certitude d’une présence de l’autre côté du panneau, et se regardaient. Enfin une chaîne fut décrochée, le pène joua, une mince fente dessina l’encadrement de la porte.»

Georges Simenon, Maigret et la Grande Perche, Paris, Presses Pocket, coll. «Presses Pocket», 795, 1972 (1951), 190 p., p. 40-41.

Accouplements 171

Colonne couverte d’insultes, La Ronde, Montréal, août 2011

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Marivaux, le Jeu de l’amour et du hasard, 1730, dans Théâtre complet. Tome premier, Paris, Classiques Garnier, 1989, p. 775-845 et p. 1098-1108. Texte établi, avec introduction, chronologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre. Nouvelle édition, revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin.

«Pour […] fortifier de part et d’autre [de beaux sentiments], jurons-nous de nous aimer toujours, en dépit de toutes les fautes d’orthographe que vous aurez faites sur mon compte» (acte II, scène V, p. 819).

Simenon, Georges, Maigret chez le ministre, Paris, Presses Pocket, coll. «Presses Pocket», 946, 1972 (1954), 190 p.

«—Tu as bien travaillé, mon petit.
— Pas de fautes d’orthographe ?
— Je ne crois pas» (p. 72).

Ni dans un cas ni dans l’autre, il n’est question de langue, bien qu’il soit question de «fautes d’orthographe».

L’oreille tendue de… Simenon

Simenon, les Scrupules de Maigret, éd. de 1972, couverture

«À un moment donné, j’ai entendu un bruit plus fort, comme si quelque chose de lourd tombait sur le plancher. J’ai hésité à me lever, prise de peur. L’oreille tendue, j’ai cru percevoir un râle. Alors, je me suis levée, j’ai passé ma robe de chambre et, sans bruit, je me suis dirigée vers l’escalier.»

Georges Simenon, les Scrupules de Maigret, Paris, Presses Pocket, coll. «Presses Pocket», 808, 1972 (1958), 185 p., p. 166-167.

Traces

Antoine Brea, l’Enfer de Dante mis en vulgaire parlure, 2021, couverture

L’Oreille tendue — c’est une de ses nombreuses batailles perdues d’avance — n’aime pas l’emploi du verbe quitter sans complément. C’est comme ça et ça dure depuis sa naissance en 2009.

Elle s’en plaignait déjà, par exemple, le 7 juillet 2009. François Bon lui avait alors signalé l’existence de «on trace», en France, dans un sens similaire.

Depuis, elle a repéré quelques occurrences de ce verbe.

«— Je croyais que tu avais tracé, dit Mikael.
— J’ai fait demi-tour à Uppsala» (Millénium 1, p. 497).

«Un expert trace à Samothrace […]» (Salut, mon pope !, p. 22).

Nouveau repérage dans le prodigieux Enfer de Dante mis en vulgaire parlure d’Antoine Brea :

«après nous ils vont tracer plus féroces
qu’un dogue ayant le garenne aux babines…» (p. 209)

La chasse continue.

 

[Complément du 24 septembre 2021]

L’Oreille, lisant le «Glossaire» du livre d’Antoine Brea, trouve cette définition de tracer : «Ne pas s’arrêter, marcher vite, filer» (p. 387).

 

Références

Brea, Antoine, l’Enfer de Dante mis en vulgaire parlure. Poème, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 160, 2021, 390 p.

Larsson, Stieg, les Hommes qui n’aimaient pas les femmes. Millénium 1, Arles, Actes Sud, coll. «Actes noirs», 2006 (2005), 574 p. Traduction de Lena Grumbach et Marc de Gouvenain.

San-Antonio, Salut, mon pope ! Roman spécial-police, Paris, Fleuve noir, coll. «S.A.», 25, 1974 (1966), 254 p.

Spenser et Sade

Ace Atkins, Robert B. Parker’s Someone to Watch Over Me, 2020, couverture

L’auteur de romans policiers Robert B. Parker est mort en 2010. Ses héritiers ont confié à Ace Atkins la suite des aventures du héros fétiche de Parker, le détective privé Spenser. Cela donne des titres de romans comme Robert B. Parker’s Someone to Watch Over Me. A Spenser Novel. By Ace Atkins.

Pour ajouter à la confusion identitaire, les vilains de ce roman de 2020 s’appellent Peter Steiner et Poppy Palmer, mais ils renvoient directement à Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, de sinistre réputation. Dans ce texte à clés, il est donc question de pédophilie : pour se rendre à «Pedo Island» (p. 263), on monte dans le «Lolita Express» (p. 138).

Une enquête ayant été ouverte en France sur les crimes d’Epstein — malgré ceci : «If we were in France, no one would say a word or lift an eyebrow» (p. 216) —, on ne s’étonnera pas de la comparaison suivante : «He’s this city’s version of Marquis de Sade» (p. 106).

Tous les chemins mènent au XVIIIe siècle.

P.-S.—Comment comparer l’original au travail de son continuateur ? Son style est un peu moins «sec» que celui de Parker; il fait plus d’allusions que lui aux goûts musicaux de Spenser; il essaie de pratiquer le même art de la formule («I hear that man has parties that would make Caligula’s goat puke», p. 130; «He looked like a riddle wrapped in an enigma inside an empenada», p. 138).

P.-P.-S.—L’Oreille tendue a déjà reconnu qu’elle a un faible pour Parker.

 

Référence

Atkins, Ace, Robert B. Parker’s Someone to Watch Over Me. A Spenser Novel, New York, G.P. Putnam’s Sons, 2020, 306 p. Ill.