Fine bouche

L’Oreille tendue attend toujours avec gourmandise la parution du Français à l’université, la lettre d’information de l’Agence universitaire de la francophonie. Elle y savoure les «êtres sociaux locuteurs», elle y déguste l’«excellence bornée par sa norme», elle s’y régale de «la circulation extrême de termes qui “affaissent” la notion».

La plus récente livraison l’a, encore une fois, sustentée. Un exemple — une seule phrase — suffira : «Il y a là des décisions engageantes à prendre : construire des savoirs en plusieurs langues (ce n’est pas une problématique de handicap, mais un défi), mettre à disposition des connaissances dans des systèmes d’accès libres et ouverts (c’est abonder le corpus global multilingue).»

Ah ! ces «décisions engageantes» ! Cette «problématique de handicap» ! Cet «abonder le corpus global multilingue» !

Les mots manquent devant pareille abondance de goût.

Le Français à l’université, 15, 4, quatrième trimestre 2010, p. 1.

Frontières du grégarisme

Il faut se méfier des réunions. Les organisateurs de réunions, eux les premiers, le savent; ils ont donc trouvé des façons de ne pas dire qu’ils tiennent des réunions.

On peut changer le nom de la réunion et tenir plutôt une rencontre informelle. Celle-ci peut être aussi préparée que celle-là — animation, documents à distribuer avant les interventions, pistes de réflexion qui permettront de relancer les échanges au cas où il y aurait des temps morts, questionnaire de suivi —, mais elle effrayera moins la communauté.

Il y a plus radical, comme le rapportait Yves Boisvert dans la Presse du 16 mai 2003. Il citait alors un document de la Ville de Montréal qui présentait la «solution accélérée», soit

une technique qui «fait en sorte que dans un contexte et dans un cadre physique, toutes les personnes concernées sont réunies dans un même lieu, dans une certaine configuration, avec tout le support nécessaire pour prioriser et obtenir l’engagement et le soutien décisionnel nécessaire à la résolution des problématiques identifiées» (p. A5).

Foi d’Oreille tendue, on dirait bien une réunion.

P.-S. — Derrière ce document, il y avait Robert Abdallah, qui était alors directeur général de la Ville de Montréal.

Dans le tuyau de l’oreille

Hier, chez l’Oreille tendue, un plombier : «Ma problématique, c’est ce tuyau-là.» Pendant quelques instants, elle a eu un peu peur, puis elle a été rassurée. Ce n’était donc pas un problème.

 

[Complément du 12 mars 2013]

Heureusement pour son plombier, l’Oreille tendue n’est pas Batman.

Batman, Robin et la problématique

Source : @petitsmorceaux

Six détestations du lundi matin

1. Quitter employé sans complément. «Je dois quitter.»

2. S’attarder sur un sujet. «Je voudrais bien m’attarder sur ce sujet, mais je dois quitter.» (Non : s’attarder, c’est «Se mettre en retard» ou «Ne pas avancer, ne pas progresser normalement».)

3. La féminisation automatique. «Je voudrais bien m’attarder sur le sujet des Québécois et des Québécoises, mais je dois quitter.»

4. Faire en sorte. «Je voudrais bien m’attarder sur le sujet des Québécois et des Québécoises, mais je dois quitter, pour faire en sorte d’arriver à temps au salon funéraire.»

5. Décéder. «Je voudrais bien m’attarder sur le sujet des Québécois et des Québécoises, mais je dois quitter, pour faire en sorte d’arriver à temps au salon funéraire, parce que mon beau-frère est décédé.» (Non : les gens meurent.)

6. Problématique. «Je voudrais bien m’attarder sur le sujet des Québécois et des Québécoises, mais je dois quitter, pour faire en sorte d’arriver à temps au salon funéraire, parce que mon beau-frère est décédé. C’est ma problématique aujourd’hui.»