Annie Desrochers et Canadien

Émission radiophonique le 15-18, Société Radio-Canada, Montréal, 2026, logo

Elles se sont d’abord croisées chez Franco Nuovo, à l’émission Dessine-moi un dimanche, de Radio-Canada, en 2011-2012. Annie Desrochers y tenait chronique; l’Oreille tendue y était parfois invitée.

Par la suite, la première a interviewé la seconde une douzaine de fois, surtout dans le cadre du 15-18, le plus souvent pour parler de sport. Hier, Annie Desrochers a animé sa dernière livraison de cette émission. Plus tard cette année, elle sera à la barre de l’émission matinale de fin de semaine, toujours à Radio-Canada.

Qu’en est-il du rapport d’Annie Desrochers avec les Canadiens de Montréal — c’est du hockey ?

Elle connaît ses classiques. Quiconque a déjà vu son exemplaire du livre l’Enjeu (The Game, 1983) de Ken Dryden sait qu’elle lui a fait souffrir les derniers outrages : il a été lu et relu. En 2014, elle a tout de suite vu à quelle photo célèbre faisait allusion Bernard Brault dans un de ses reportages pour le quotidien la Presse.

Ses réflexes journalistiques la poussaient évidemment à coller à l’actualité, la sportive comme les autres : l’image de Guy Lafleur, les tensions Canada—États-Unis, le français des joueurs et des partisans de son équipe favorite («Go Habs go !»), le cinquantième but de Cole Caufield, etc. Elle cherchait alors toujours à inscrire ces évènements dans une histoire plus longue.

L’Oreille va désormais s’ennuyer en cuisinant.

De quelques lectures de Plume

Plume Latraverse, Cris et écrits (dits et inédits), 1983, couverture

Il y a quelques semaines, l’Oreille tendue était à la radio de Radio-Canada pour parler des liens entre l’œuvre chantée de Plume Latraverse et la littérature (voir ici et ).

Elle avait en tête une petite typologie (en quatre parties) de ces liens.

Dans certains cas, ils sont évidents.

«L’albatros» est une mise en musique du poème du même titre de Charles Baudelaire, avec deux adaptations : «avec un brûle-gueule» devient «en s’foutant de sa gueule», et la paire «nuées» / «huées» est remplacée par «nuages» / «outrages».

Aucune hésitation non plus s’agissant de «Variations sur les “Soleils couchants” de Verlaine». Plume oblige, la chanson s’ouvre sur «Une aube affaiblie verse par les champs / la mélancolie des soleils couchants», pour se terminer avec «mad’moiselle Giselle, la maîtresse d’école / et notre âme pucelle de troisième année (B)».

Pour sa participation à l’album collectif Douze hommes rapaillés, Plume a retenu, dans l’œuvre de Gaston Miron, le poème «Désemparé».

À d’autres moments, il faut réfléchir un peu avant de mettre le doigt sur la source littéraire de chansons de Plume.

«Vers de laine» (…) est, elle aussi, une variation sur l’œuvre de Verlaine : la chanson est composée de deux poèmes, «Lune blanche» et «Impression fausse».

L’auteur-compositeur aime les fables : «Tête fromagée», «Les zéros (… meurent jeunes)», «L’ours, le singe et le lion». Or qui dit fable dit Jean de La Fontaine.

Il y a enfin des renvois littéraires qui ne sont pas indiqués dans les chansons elles-mêmes, mais dont on trouve la trace dans Cris et écrits en 1983. Dans ce recueil, Plume ajoute à ses textes des notes explicatives plus ou moins fantaisistes, notes qui disparaîtront, en 2014, dans Tout Plume (… ou presque), mais qui sont révélatrices de son rapport à la littérature.

«Chanson nette» a été inspirée par le deuxième des six volumes des «Chroniques du plateau Mont-Royal», de Michel Tremblay, Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges qui paraît en 1980 (Cris et écrits, p. 229-230).

«Élégie» renvoie à l’Angoisse du roi Salomon (1979), d’Émile Ajar (Cris et écrits, p. 217-218).

«Les avaleurs d’asphalte» (implicitement) et «Monde fatal» (explicitement) s’inscrivent dans le sillage de Jack Kerouac (Cris et écrits, p. 267-269).

«Gueule de nuit» évoquerait Edgar Allan Poe (Cris et écrits, p. 269-271).

«La ballade des caisses de 24», dans sa version chantée, contient un vers de François Villon, «Je meurs de soif auprès de la fontaine», mais il y en a six dans la version publiée (Cris et écrits, p. 223).

À côté de tous ces cas de lecture avérée, il en est d’autres où on peut entendre des allusions littéraires qui ne supposent pas une connaissance de première main. Faut-il avoir lu Miguel de Cervantes pour composer «Don Quichiotte» ? Faut-il bien avoir fréquenté François Rabelais pour nommer Panurge («L’enchevêtré»), Gargantua («Le chant de l’Égoutier (du 350e)») ou La Dive bouteille («Sans nommer de nom») ? Si «La complainte du gars qui haït tout pis qui aime rien» est sous-titrée «Le joyeux misanthrope», cela doit-il faire penser à Molière ?

Quoi qu’il en soit, il y a peut-être plus de littérature dans les chansons de Plume qu’on ne pouvait le penser.

P.-S.—On pourrait se livrer au même exercice pour les influences musicales. Ça sera pour un autre jour.

 

Références

Latraverse, Plume, Cris et écrits (dits et inédits), Verchères, Éditions Rebelles, 1983, 306 p. Ill. Préface de Pierre Foglia.

Latraverse, Plume, Tout Plume (… ou presque). Chansons, nouvelle édition. 1964-2009, Montréal, Typo, 2014. Édition numérique.

Séries linguistiques

On le sait : l’Oreille tendue s’intéresse à la langue du hockey, ce qu’elle appelle la langue de puck. Elle s’intéresse aussi aux discussions autour de la langue française et du hockey à Montréal.

Quand Nick Suzuki, le capitaine anglophone de l’équipe locale, les Canadiens, dit quelques mots en français, elle va volontiers en causer à la radio.

Elle est sensible aux campagnes publicitaires qui jouent sur la diversité linguistique. Cole Caufield, quand il vante les mérites d’un sandwich ou d’un hamburger, ne paraît pas particulièrement doué pour les langues étrangères. Sidney Crosby, des Penguins de Pittsburgh, mais qu’on aurait aimé voir dans l’uniforme du Tricolore, lui est supérieur («Pas dans maison !» lance-t-il dans un message pour une chaîne de restauration rapide). Le plus habile de tous est cependant le Russe Ivan Demidov : «Ça niaise pas avec la puck», assure-t-il, s’agissant d’un site de vente de billets.

 

 

Il est plus rare que des publicités mettent en scène des athlètes qui, tous deux francophones, ont du mal à communiquer dans leur langue. C’est pourtant ce qui arrive au Québécois David Savard, récemment retraité des Canadiens, et au Français Alexandre Texier, récemment recruté par la même équipe. Dans une série de messages pour une chaîne de restauration, les expressions du premier — avoir de la broue dans le toupet, sentir la coupe, rentrer au poste — paraissent incompréhensibles au second. On dira qu’ils représentent deux États séparés par une langue commune.

La Société de transport de Montréal a vu le bénéfice qu’elle pouvait tirer de l’engouement actuel pour les séries de la Ligue nationale de hockey. Elle a demandé à des joueurs de l’équipe montréalaise d’annoncer à ses passagers quelques-unes de ses stations en français, que ce soit ou non leur langue maternelle. Les interprètes sont inégalement doués.

 

@canadiensmtl

Entendez les joueurs des Canadiens dans le métro de Montréal (pour vrai!) pendant les séries ? Hear the Habs on the Montreal Metro during the playoffs (for real!) #Montreal #Metro

? original sound – Canadiens Montréal

Il faut enfin dire un mot de la langue de l’entraîneur Martin Saint-Louis. Plusieurs se sont amusés de certaines de ses expressions, notamment la célèbre «amener sa game dans la game». Hydro-Québec a d’ailleurs engagé Saint-Louis pour un message publicitaire où il utilisait son expression fétiche.

L’Oreille est toutefois sensible à un autre aspect du rapport de Saint-Louis avec le français. Ayant passé plusieurs années aux États-Unis, l’ex-joueur n’est pas aussi à l’aise dans cette langue qu’il le souhaiterait. Au lieu d’avoir systématiquement recours à l’anglais, il interroge les gens qui l’entourent — l’équipe de communication des Canadiens, les journalistes — quand il cherche un mot. «Comment on dit ça en français ?» «Est-ce que ça se dit en français ?» Cette absence de surmoi linguistique est rafraîchissante.

Tout est loin d’être optimal dans l’utilisation, par les joueurs des Canadiens de Montréal, de la langue officielle de leur communauté. Ne boudons pas notre plaisir pour autant.

P.-S.—Des mauvaises langues se sont demandées si la maestria linguistique d’Ivan Demidov ne devait pas quelque chose à l’intelligence artificielle. Que nenni, peut-on lire dans la Presse+ du 5 mai 2026.

 

[Complément du 9 mai 2026]

N’oublions pas ce petit jeu pédagogicolinguistique.

 

Référence

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey. Édition revue et augmentée, Montréal, Del Busso éditeur, 2024, 159 p. Préface d’Olivier Niquet. Illustrations de Julien Del Busso.

Melançon, Benoît, Langue de puck, édition revue et augmentée de 2024, couverture

Autopromotion 898

Plume Latraverse, Cris et écrits (dits et inédits), 1983, couverture

Entre 15 h et 16 h aujourd’hui, l’Oreille tendue sera au micro de Karyne Lefebvre, à l’émission Dis-moi ce que tu lis…, à la radio de Radio-Canada. Au menu ? Plume Latraverse et la littérature.

Oui oui, ce Plume-là.

 

[Complément du jour]

On peut (ré)entendre l’entretien ici.

Et (re)découvrir «Les patineuses».

 

Référence

Latraverse, Plume, Cris et écrits (dits et inédits), Verchères, Éditions Rebelles, 1983, 306 p. Ill. Préface de Pierre Foglia.