Une langue, ça va…

François Grosjean, Parler plusieurs langues, 2015, couverture

«Le bilinguisme, une valeur ajoutée»
(la Presse, 10 novembre 2004, p. A12).

Aujourd’hui professeur émérite de l’Université de Neuchâtel, François Grosjean, qui se définit comme un «simple bilingue» (p. 190), a consacré sa carrière à étudier le bilinguisme dans une perspective psycholinguistique. Il vient de tirer d’une expérience de près de cinquante ans un ouvrage de vulgarisation, Parler plusieurs langues. Le monde des bilingues (2015), dans lequel il s’en prend aux «idées reçues» et aux «idées fausses».

En bonne méthode, il propose sa définition du bilinguisme : «le bilinguisme est l’utilisation régulière de deux ou plusieurs langues ou dialectes dans la vie de tous les jours» (p. 16). Cette définition, pas plus qu’une autre, ne fera l’unanimité, mais elle a le mérite de la clarté. À partir d’elle, on mesurera facilement l’importance du phénomène décrit : «En examinant le contact des langues en Europe mais surtout en Afrique et en Asie, il a été estimé que près de la moitié de la population du monde est bilingue ou plurilingue» (p. 13). Comment préciser cette définition ? D’au moins trois façons, qui expliquent qu’il est autant de bilinguismes que de personnes bilingues.

Le bilinguisme est affaire de besoins; ce n’est pas une essence. On devient bilingue parce que l’on a besoin de parler plus d’une langue, pour des raisons familiales, professionnelles, religieuses, etc. Le corollaire de cette position est que l’on peut cesser d’être bilingue : il est des cas où l’on perd une langue au bénéfice d’une autre. Selon l’auteur, ce phénomène est mal connu (p. 55). Les besoins changeant, «on peut devenir bilingue à tout âge» (p. 83), contrairement à la croyance populaire.

Le bilinguisme est aussi affaire de complémentarité : «Les différentes facettes de la vie requièrent différentes langues» (p. 42); «les bilingues apprennent et utilisent leurs langues dans des situations différentes, avec des personnes variées, pour des objectifs distincts» (p. 158). L’idée selon laquelle les bilingues, pour être considérés tels, devraient avoir une maîtrise égale de toutes les langues qu’ils parlent est fausse. Le rapport des bilingues à leurs langues n’a de sens que contextuellement.

Le bilinguisme, enfin, est affaire de «modes langagiers», de «continuum» des pratiques, d’«activation» et de «désactivation» de langues. Quand un bilingue parle avec un monolingue, il n’a qu’une langue à sa disposition. Avec un bilingue, il en a au moins deux. Entre ces deux situations, la palette est infinie. C’est là que se manifestent toutes les formes de l’alternance codique (code switching), le passage, dans le même énoncé, d’une langue à l’autre.

Pour étayer ses positions, François Grosjean propose des typologies, résume des expériences, synthétise des travaux, donne des masses d’exemples. Parmi ceux-ci, beaucoup concernent le Canada — dès la première page, on croise Pierre Elliott Trudeau, qui «s’exprimait avec la même aisance en anglais et en français» (p. 9) — et quelques-uns, le Québec. Le plus intéressant porte sur le code de vie de l’école secondaire Pierre-Laporte à Montréal. L’auteur est outré — et il l’était au micro d’Antoine Perraud à France Culture le 1er mars 2015 — d’y lire que le français est imposé dans cette école, et pas seulement en classe, et que le non-respect de l’obligation de parler français peut être sanctionné : «Ne pas comprendre qu’un enfant non francophone puisse trouver un secours dans sa langue maternelle, dans les cours et pendant les récréations, montre une méconnaissance totale de la psychologie de l’enfant allophone en devenir bilingue» (p. 123). Sans contester la justesse de la remarque, on peut déplorer l’absence d’explication contextuelle de cet aspect du code de vie; un peu de sociolinguistique aurait été bienvenu pour mieux caractériser ce qui se passe dans cette école et décrire la situation du français à Montréal, au Québec, au Canada, en Amérique du Nord.

L’apologie du bilinguisme de Grosjean — il défend un «bilinguisme actif et positif» (p. 31) — fait appel à des choses attendues. Ce n’est pas le centre de l’analyse, mais il est question des «bilingues exceptionnels» : les traducteurs, les interprètes, des écrivains (Nancy Huston est la plus souvent citée). Les divers modes d’acquisition d’une deuxième langue sont passés en revue (p. 107 et suiv.), ce qui confère une dimension pratique à l’ouvrage. Une histoire des représentations du bilinguisme est proposée, des «années noires», durant lesquelles on décriait le bilinguisme, jusqu’à aujourd’hui. L’auteur montre pourquoi certains bilinguismes sont valorisés, alors que d’autres ne le sont pas, souvent pour des raisons liées à l’appartenance de classes (p. 140-141). D’autres sujets sont moins prévisibles. Les personnes bilingues ne sont pas immunisées contre la démence ou la maladie d’Alzheimer, mais, si elles sont touchées par ces maladies, elles le sont plus tard que les monolingues (p. 162-164). Il ne faut pas confondre bilinguisme et biculturalisme (p. 164-186), la personne biculturelle étant triplement définie : «Elle participe, au moins en partie, à la vie de deux ou de plusieurs cultures de manière régulière»; «Elle sait adapter, partiellement ou de façon plus étendue, son comportement, ses habitudes, son langage (s’il y a lieu) à un environnement culturel donné»; «Enfin, elle combine et synthétise des traits de chacune des cultures» (p. 168). Les agents secrets ont tout intérêt à être d’excellents polyglottes (p. 191-192). On peut être bilingue en langue des signes (p. 192-196).

Bref, on apprend des choses à toutes les pages et on sort convaincu de la démonstration de François Grosjean des bienfaits individuels du bilinguisme. Sur le plan collectif, comme le savent les Québécois, c’est un tout petit peu plus complexe. Allons relire Pierre Bourgault.

Référence

Grosjean, François, Parler plusieurs langues. Le monde des bilingues, Paris, Albin Michel, 2015, 228 p. Ill.

 

[Complément du 11 novembre 2015]

L’Oreille tendue aborde la question du bilinguisme (au Québec) dans son plus récent ouvrage :

Melançon, Benoît, Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue), Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 118 p. Ill.

Benoît Melançon, Le niveau baisse !, 2015, couverture

Lecture assistée

Jean Rolin, le Ravissement de Britney Spears, 2011, couverture

Le Ravissement de Britney Spears (2011) est le vague récit d’une mission qui ne l’est pas moins : la chanteuse américaine du titre, rapidement délogée dans l’imaginaire pipeul du narrateur anonyme par Lindsay Lohan, est peut-être, ou pas, ciblée par une conspiration islamiste; ledit narrateur enquête, genre; tout cela n’est peut-être qu’une couverture pour une autre opération, pas plus limpide. Si le patron du narrateur, le colonel Otchakov, en sait plus, le lecteur, lui, non.

La syntaxe du roman, en revanche, est ferme, et roborative. La géographie, si tant est que l’on choisisse d’y donner créance, emballe au moins autant qu’elle est emballée, depuis les rues de Los Angeles, que le narrateur emprunte pédestrement «dans cette ville où ça ne se fait pas» (p. 181), jusqu’aux chemins de montagne du Tadjikistan (ce serait trop long à expliquer). La culture du vedettariat hollywoodien rivalise de vide avec celle du roman d’espionnage. C’est dire qu’on s’amuse chez Jean Rolin.

S’autorisant du fait que l’enquête racontée — c’est un bien grand mot — dans le roman tourne en eau de boudin, l’Oreille tendue a décidé d’y superposer la sienne, sur un seul aspect du texte : son rapport aux langues étrangères, au premier chef l’anglais. En effet, le narrateur rolinien, traducteur dans l’âme, n’hésite jamais à faire œuvre pédagogique.

La traduction des mots étrangers est parfois immédiate, dans un sens ou dans l’autre. Le passage de l’anglais vers le français est attendu : «Jim Morrison : “No one here gets out alive” (littéralement : “Personne ici ne sort vivant”)» (p. 59); «le set up (le coup monté)» (p. 83); «les bad boys, les petites frappes» (p. 86). Parfois, cela se déroule à l’envers, du français vers l’anglais : «“un tas de garçons chauds” (hot-bodied)» (p. 30); «élevée (raised)» (p. 51); «l’endroit le mieux fréquenté de Hollywood (le plus hype)» (p. 164). Page 174, les deux formes sont croisées, à propos d’«un film — un biopic — retraçant la vie» d’une personnalité. Page 204, elles se suivent : «“Girl ! Don’t party so much !” (Fille ! Fais un peu moins la fête !)»; «“trou à crack” (local crack den)».

Dans quelques cas, il vaudrait mieux parler de paraphrase que de traduction : «de succulents crackers au fromage — nacho cheese» (p. 54); «une alley — une voie réservée aux véhicules de service» (p. 150); «un marielito, c’est-à-dire un de ces Cubains, pour la plupart des repris de justice […], qui en 1980 avaient débarqué en masse sur le littoral de la Floride» (p. 212).

Le contexte, ailleurs, est ce qui permet de deviner ce que sont un «valet service» (p. 70) ou les trains «double stack» (p. 126). Pour «ride along», il y a une explication («traîner, en voiture, le long des rues») et une source : «un vocable emprunté à la police» (p. 83). S’agissant de «train wreck» pour désigner une personne, il y a trois possibilités : «“train déraillé”, à moins que le mot anglais ne désigne plutôt le déraillement lui-même, auquel cas il conviendrait peut-être de le traduire par “catastrophe ferroviaire”» (p. 94); «épave» (p. 164).

Tout n’est pourtant pas aussi simple. Il y a des cas où le narrateur hésite : «un Shepherd Mix (berger mélangé ?)» (p. 27). Il est expliqué aux lecteurs qu’«un Mexicain fraîchement débarqué» est un «“dos mouillé”», sans que soit indiqué l’équivalent anglais, «wetback» (p. 124). Une traduction est même présentée comme fautive par son auteur lui-même : «ce motel dont je ne pouvais m’empêcher de traduire le nom — El Rancho Dolores — par “la Ferme des Douleurs”, tout en sachant qu’il ne signifiait rien de tel» (p. 275).

Pourquoi ne pas traduire «car wash» (p. 48), «sex-tape» (p. 89), «“Danger ! Not a pedestrian walkway !”» (p. 115) ou «attorney» (passim) ? Tout le monde connaît-il le sens en français de la chanson de la page 194 ? On notera que l’absence de traduction est de plus en plus fréquente au fil des pages. Cela pourrait porter à confusion : quand des paparazzis crient au narrateur «Shoot them ! Shoot them !», il aurait été bon de préciser qu’il devait filmer les enfants de Britney Spears et non pas tirer sur eux (p. 251).

Les lecteurs attentifs auront aussi noté que la typographie est assez fantaisiste. Certains mots étrangers sont en italiques, d’autres entre guillemets. On les trouve tantôt encerclés de parenthèses tantôt isolés par des tirets. À la même page, une citation est traduite de l’espagnol en français dans le corps du texte, pendant qu’une citation en anglais dans le corps du texte est traduite en français en note (p. 266). (La seule autre note du roman se trouve cinq pages plus loin; elle contient aussi une traduction de l’anglais vers le français.)

Le système n’est pas au point. L’on ne peut que s’en réjouir. Faire autrement aurait été contraire à la logique même du roman.

 

Référence

Rolin, Jean, le Ravissement de Britney Spears, Paris, P.O.L, 2011, 284 p.

D’Arvida

 

Samuel Archibald, Arvida, 2010, couverture

On fait d’abord confiance au titre : Arvida se déroule bel et bien à Arvida ou aux alentours de cette petite ville du Québec, cette cité utopique du Saguenay. Il y est question de «chainsaw» et de chasse, de forêts et de familles, de l’ordinaire et du fantastique, de personnages typés (juste assez) et de créatures mystérieuses (pas trop). On pousse parfois du côté de la Nouvelle-Écosse ou de l’Ontario. La nature est toujours proche, et les animaux.

Puis apparaît l’histoire intitulée «Jigai», nippo-gore et troublante. Dans un village éloigné — éloigné d’Arvida comme des centres du Japon —, la mutilation et l’automutilation sont élevées au rang d’art. Le choc est puissant.

On revient par la suite au Saguenay, après un bref passage à Paris. On assiste à un match de hockey qui ne se déroule pas comme prévu, on fait la connaissance de ceux qui constituent la caste des «derniers-nés», on visite une maison qui se fait pendant qu’un couple s’y sépare.

Le tout se termine sur une réflexion sur la nécessité des récits, car «l’oubli est plus fort que la mémoire et on ne peut pas écrire toute sa vie sur l’impossibilité de raconter» (p. 313). L’auteur, une fois encore, se met clairement en scène. Samuel Archibald est né en 1978 à Arvida et il aime conter; plusieurs de ses narrateurs partagent cet état civil.

En sortant d’Arvida, on se rend compte qu’on a retenu nombre de choses de ce recueil d’«Histoires». (Dans le désordre.) Que Stephen King et Marcel Proust sont compatibles. Que les routes de l’Amérique ne réservent pas que de bonnes surprises. Que la mort et le suicide ne sont jamais loin. Qu’il est des lieux où l’on prononce «our» pour «ours» (p. 136). Que l’on peut rencontrer l’ex-joueur de hockey Maurice Richard, ce dont on rêve depuis qu’on est «tout petit», et lui dire : «Au pire, le Rocket, va donc chier» (p. 227). Qu’il est cruel, pour une petite fille, d’appeler son ami imaginaire du nom de l’enfant mort-né de son père. Qu’il est difficile de trouver en épicerie du «sel facultatif» (p. 268-269). Que la lumière entrant dans une pièce depuis longtemps close y pénètre «avec lenteur, en roulant sur elle-même comme une goutte de sang tombée dans l’eau» (p. 125). Que les histoires peuvent se marier avec les longues notes infrapaginales et les listes — de «toutes les affaires pas normales qui se passaient dans la maison» (p. 277) ou des «Critères du manipulateur» (p. 281-283). Etc.

Il y a quand même quelque chose dans Arvida qui chicote l’Oreille tendue. Elle apprécie l’usage assumé et constant, sauf dans «Jigai», géographie oblige, de la langue populaire québécoise («consulter» employé intransitivement, «bouette», «cossins», etc.). Elle se réjouit de voir la conjonction de subordination «après que» suivie de verbes à l’indicatif; c’est suffisamment rare pour le noter. Pourtant, elle s’interroge sur la présence, dans la narration, de tournures évidemment fautives ou d’expressions inutilement recherchées : on boit du vin dans des «coupes», les morts sont «décédés», on dit d’une personne qu’elle est «articulée». L’hypercorrection de la concordance des temps contraste fort avec ce qui paraît dès lors un relâchement.

Elle ne boudera pas son plaisir pour ça, même si ça la turlupine un tout petit brin.

 

Référence

Archibald, Samuel, Arvida. Histoires, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 04, 2011, 314 p. Ill.

Expérience notulienne

Le Notulographe, Philippe Didion, écrivait ceci le 29 mai : «il y a toujours à retirer d’une lecture a priori inutile». L’Oreille tendue, spontanément, partage ce point de vue. Elle se propose toutefois aujourd’hui de le tester sur le roman la Dague de Cartier de John Farrow (2009).

Peut-on retirer quelque chose de l’intrigue ? Ce n’est pas sûr. Avec l’aide du cardinal de Médicis de Monreale, Jacques Cartier, le «découvreur» du Canada, histoire de convaincre François Ier d’investir dans l’aventure coloniale nord-américaine, traficote un poignard amérindien, dès lors appelé «la dague de Cartier», qui passera de main en main dans des circonstances de plus en plus rocambolesques — c’est un euphémisme —, du XVIe au XXe siècle, son pouvoir magique aidant ou pas — c’est un brin confus — ses propriétaires successifs, au rang desquels il faut compter, outre François Ier, Samuel de Champlain, Étienne Brûlé, les frères Kirke, le roi d’Angleterre, le cardinal de Richelieu, Paul de Maisonneuve, Dollard des Ormeaux, l’explorateur Radisson — ce «voyou» (p. 183) —, une jeune États-Unienne kidnappée par des Amérindiens, la compagnie d’assurances Sun Life, un président de la Ligue nationale de hockey et ex-procureur au tribunal de Nuremberg, Clarence Campbell, un criminel de guerre français réfugié au Canada, Jacques de Bernonville, et Pierre Elliott Trudeau, le premier ministre du Canada, qui le donnera à une jeune femme en échange de renseignements permettant de retrouver les membres du Front de libération du Québec qui ont enlevé James Cross en octobre 1970, laquelle jeune fille, par une nuit noire, dans un cimetière au sommet de Montréal, finira par enterrer cet objet devenu maléfique dans la tombe de son propre père, assassiné avec ce poignard, le soir du 17 mars 1955, durant l’émeute entourant la suspension du joueur de hockey Maurice Richard — il se peut que l’Émeute ait eu lieu précisément à cause de la dague (p. 79 et 90) —, sous les yeux de Camillien Houde, l’ex-maire de Montréal, de Jacques de Bernonville et de Camille Laurin, futur ministre d’un des gouvernements de René Lévesque, lui-même personnage de l’intrigue, mais plus tard — ouf ! —, les uns et les autres ayant été acoquinés avec Maurice Duplessis, alors premier ministre de la Belle Province, personnage antisémite, licencieux et ivrogne, dont il n’est pas impossible qu’il ait collaboré dans cette complexe et néanmoins sordide affaire avec un groupe fasciste secret, l’Ordre de Jacques Cartier — suivez mon regard —, que traquent de rares policiers non corrompus, ceux dont se sont entourés, à la mairie de Montréal, Pacifique Plante et Jean Drapeau. Pour le dire d’une formule : Dan Brown ou Jack Bauer («plusieurs complots coexistaient au sein d’une conspiration plus vaste», p. 532) rencontre un manuel d’histoire du Canada. (On pardonnera à l’Oreille tendue d’avoir essayé, assez prosaïquement, de remettre un peu d’ordre chronologique dans ce roman qui s’y refuse.)

À défaut de retirer quelque chose de l’intrigue, peut-on tirer profit de la traduction de Jean Rosenthal ? (Sauf erreur, ce roman de John Farrow, contrairement à City of Ice [1999] et à Ice Lake [2001], d’abord parus dans leur langue originale puis traduits en français, n’a jamais paru en anglais.) Ce n’est pas plus facile. Le traducteur ayant remplacé au petit bonheur «dague» par «poignard», ou l’inverse, il est assez fréquent que l’accord en genre soit fautif (p. 572, 604 et 618). Les noms de lieu sont écorchés : la Gaspésie devenant «le Gaspé», comme dans «the Gaspé» (p. 321 et 369), le Parc Belmont est amputé de son article (p. 324), alors qu’on en ajoute un à Blue Bonnets (p. 368) et à Rivière-du-Loup (p. 369). On affuble le nom de Dollard des Ormeaux de deux traits d’union, comme s’il s’agissait de la ville de même nom, et Lambert Closse, qui a sa rue à Montréal, hérite d’un accent aigu final qui n’est pas à lui (p. 144). Au lieu de «CDC», il faudrait lire «CBC» (p. 550). Un «In your dreams» devient, littéralement, «Dans tes rêves» (p. 383). On découvre, non sans étonnement, l’existence d’«ordinateurs» dans un immeuble montréalais en 1955 (p. 422). Il n’y a pas de «tournoi final» au hockey, mais des éliminatoires (p. 28). Le réalisme linguistique, malgré un juron du cru, n’est pas une priorité du traducteur : «Si ces fils de putes s’imaginent qu’ils peuvent… Nom de Dieu ! ils feraient mieux de chier dans leur potage ! Maudit calice ! On va leur vomir dans la gueule, leur clouer le bec et les faire dégueuler par les trous de nez, ces enculés !» (p. 252) (Pour rappel : on est à Montréal, dans un poste de police, en 1955.) De même, «zapper» ne se pratiquait guère… en 1970 (p. 548). Certaines phrases ne manquent pas de cocasserie (involontaire) : «L’endroit devait donc être défendu, car les Iroquois devaient eux aussi le courtiser comme idéal… pour attaquer» (p. 141). Devant un problème particulier, Jean Rosenthal a une solution radicale mais simple : il ne traduit pas (p. 534).

Ni l’intrigue ni la traduction ne conviennent. La description de l’émeute de 1955, alors ? Non, toujours pas. L’auteur décrit une «guerre totale» (p. 43), voire une «révolution» (p. 54 et 57), qui ne concerne guère que les francophones de Montréal (p. 46 et 79), ce qui correspond à la vulgate richardienne depuis une trentaine d’années. Ce soir-là, c’est «l’histoire» qui s’écrit (p. 48), c’est «l’avenir politique d’un pays» qui est modifié (p. 15) : «à travers le hockey, c’était toute l’histoire culturelle de la société canadienne qui se jouait» (p. 16). On se situe bien au-delà du seul «Richard le Rocket» (p. 77 et 84). Le problème vient du fait que ce roman, si souvent lourdement réaliste, se trompe souvent sur les faits. Une bombe lacrymogène a explosé dans l’enceinte du Forum de Montréal, là où avait lieu le match du 17 mars; Farrow parle, lui, de «l’explosion sur la glace de boules puantes» (p. 39; voir aussi p. 58 et 526). Les canettes de bière existaient au Canada au milieu des années 1950, mais il est peu plausible, du fait de leur rareté, qu’elles aient servi de projectiles aux émeutiers (p. 40, 47 et 541). Personne n’a jamais avancé que ceux-ci avaient pu être 64 000 (p. 83); le nombre le plus souvent avancé est 10 000. Le 18 mars, quand il appelle ses partisans au calme, Maurice Richard le fait à la télévision et à la radio, pas seulement à la radio (p. 154-156). Peut-on sérieusement avancer que la Sun Life avait «parfois été aussi influente que l’Église» au Québec (p. 75) ? Bref, il y aurait eu des vérifications à faire; elles ne l’ont pas été.

Mais enfin, que reste-t-il à «retirer» de cette «lecture a priori inutile» ? Une seule chose, peut-être : écrire.

 

Référence

Farrow, John, la Dague de Cartier, Paris, Grasset, coll. «Grand format», 2009, 619 p. Pseudonyme de Trevor Ferguson. Traduction de Jean Rosenthal.

 

[Complément du 5 avril 2012]

L’original anglais a finalement paru deux ans après sa traduction : River City, Toronto, HarperCollins, 2011, 845 p.

 

[Complément du 2 août 2013]

«S’il est nécessaire de consulter les bons ouvrages, il n’est pas inutile de parcourir les mauvais. Un bon livre fournit un ou plusieurs articles excellents; un mauvais livre aide à faire mieux» (Diderot, article «Encyclopédie», Encyclopédie, cité dans Laurent Loty et Éric Vanzieleghem, Esprit de Diderot. Choix de citations, Paris, Hermann, 2013, 157 p., p. 91).

 

[Complément du 2 décembre 2016]

Pour son personnage d’Émile Cinq-Mars, le romancier s’était inspiré du policier Jacques Cinq-Mars. Celui-ci vient de mourir à 96 ans.

 

[Complément du 24 avril 2020]

Dans ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet, Jean Paulhan avait quelque chose à dire là-dessus : «Les mauvais livres aussi sont nécessaires. Ce sont les plus excitants : ils donnent envie de les recommencer. Ils vous invitent à intervenir. Ils vous jettent en pleine littérature» (p. 73).

 

Référence

Paulhan, Jean, les Incertitudes du langage. Entretiens à la radio avec Robert Mallet, Paris, Gallimard, coll. «Idées», 226, 1970, 187 p. Suivi d’une note de Jean-Claude Zylberstein.

 

John Farrow, River City, 2011, couverture

Une âme sœur

Sébastien Bailly, les Zeugmes au play, 2011, couvertureOn le sait : l’Oreille tendue aime les zeugmes, au point d’en avoir fait une catégorie, là, en bas, à droite. On comprendra donc son plaisir à la découverte du livre les Zeugmes au plat de Sébastien Bailly (2011) et de son site Web.

Dans son livre, Bailly donne plusieurs définitions du zeugme — ne pas dire zeugma, recommande-t-il —, il cite des travaux de divers rhétoriciens, il livre une brève anthologie thématique du «meilleur des zeugmes», il énumère les chansons et les articles de journaux où fleurit cette figure de style, il en construit une typologie : le zeugme étant une «entorse», puisqu’il s’agit «de tordre une construction grammaticalement correcte parce qu’il est plus simple, plus rapide, moins contraignant de procéder ainsi» (p. 17), il convient de distinguer l’«entorse légère» (genre, nombre, temps), de l’«entorse moyenne» (syntaxe, sémantique) et de l’«entorse grave» (là où règnent les «complications inattendues», p. 22). Non seulement l’auteur expose la nature du zeugme, mais il souhaite faire œuvre utile, d’où une «petite fabrique du zeugme» (p. 43-56), d’inspiration oulipienne.

Sous un titre emprunté au préfacier, Hervé Le Tellier, on lit une véritable défense et illustration du zeugme. Ce «petit traité» (p. 12) regorge (évidemment) de bons mots, d’exemples bien choisis, voire de passages philosophiques : «En clair, pour Henri Mourier [ce devrait être Morier], le zeugme permet de donner du sens à la vie; pour Pierre Jourde, il souligne qu’elle n’en a pas» (p. 72); «Il se trouve que le zeugme apporte quelque chose de plus qu’une rupture dans la marche grammaticale de la phrase : il remet en cause la fonction première du langage» (p. 76).

Tout cela était nécessaire, car, selon Bailly, le zeugme est le laissé-pour-compte de la rhétorique : «On en revient toujours à ce désintérêt frappant, ce désamour cinglant, cette indifférence aveuglante pour la figure» (p. 39 n. 27). Ce n’est désormais plus vrai.

P.-S. — À la p. 32, on lit, correctement, tel vers de Racine : «Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste» (Andromaque, acte II, scène 2). Page 18 et page 80, on a mis «veaux» à la place de «vœux». Ça fait désordre.

 

Référence

Bailly, Sébastien, les Zeugmes au plat. Éloge d’une tournure humoristique, Paris, Mille et une nuits, coll. «Mille et une nuits», 585, 2011, 107 p. Avant-propos de Hervé Le Tellier.