Orgueil épistovestimentaire

Portrait de Willie Lamothe

Willie Lamothe était un artiste québécois connu surtout pour ses chansons.

Au moment de sa mort, en 1992, Sylvain Cormier lui consacre un article dans les pages du quotidien le Devoir, «“Adieu tous mes amis”». Cormier a repris ce texte dans un excellent recueil récemment paru, Des oreilles au bout des doigts (p. 52-55).

Il cite alors Roger Miron, «une autre figure légendaire de la chanson country & western» (p. 53) : «Willie, c’était un gars qui avait le diable au corps. On l’appelait notre carte postale parce qu’il était orgueilleux et prenait toujours grand soin de son apparence» (p. 54).

Vous, parmi vos proches, qui traiteriez-vous de «carte postale» ?

P.-S.—Une carte postale, pas une carte de mode.

P.-P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 24 juin 2026.

 

Référence

Cormier, Sylvain, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, Montréal, Somme toute / Le Devoir, 2026, 322 p. Ill. Préface d’Émile Proulx-Cloutier.

La manière Cormier

Sylvain Cormier, Des oreilles au bout des doigts, 2026, couverture

(Transparence, totale comme on dit à la Presse+ : l’Oreille tendue et Sylvain Cormier se connaissent depuis plus de quarante ans. En outre, l’Oreille, de son vivant directorial, avait porté la candidature de Sylvain Cormier au titre de diplômé d’honneur du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal.)

 

«C’est là qu’on se rejoint, les humains,
quand on chante ensemble.
Seuls avec d’autres.»

À l’automne 1980, l’Oreille tendue était correctrice au Département d’études françaises de l’Université de Montréal, ainsi que s’appelait ce département à l’époque. Elle avait alors évalué une copie de Sylvain Cormier. L’analyse était intéressante, mais posait un problème : elle portait sur John Lennon, dans un cours consacré à Jean-Paul Sartre. C’est dire que Sylvain Cormier s’intéresse depuis longtemps à la musique et qu’il joue parfois avec les consignes qu’on essaie de lui imposer. (Des sources conjugales proches de l’Oreille tendue sont formelles : tous les devoirs finaux de Sylvain Cormier, cet automne-là, celui de l’assassinat de Lennon, ont porté sur l’ex-Beatles.)

Qui est Sylvain Cormier ? Il couvre l’actualité musicale depuis plusieurs décennies, surtout au quotidien montréalais le Devoir. Il lui aurait consacré 5000 articles, parmi lesquels il en a choisi 80, qui constituent la matière de son premier livre, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical. On y trouve des comptes rendus de spectacles, de disques et de livres, en plus d’entrevues. Quelques articles sont précédés d’encadrés les remettant en contexte; ces courtes introductions sont toutes bienvenues. C’est la musique québécoise qui est à l’honneur dans ce «livre anthologique» (p. 319).

Cormier ne se définit pas pour autant comme un journaliste, mais plutôt comme un «fan déguisé en journaliste» (p. 220) : «dans la vraie vie, juré, je n’ai jamais su comment mener une entrevue, au sens de questions et réponses […] je ne me suis jamais vraiment perçu en tant que journaliste» (p. 63). Il est proche des artistes qu’il présente, sans être leur intime, à l’exception peut-être de Renée Martel. Il essaie de saisir la nature de leur œuvre et de la mettre en valeur. Il n’hésite pas à les «soutenir» (p. 170). Il aime «complimenter», surtout s’il voit qu’il s’est trompé auparavant (p. 180). Il a le pardon facile, sauf devant le manque de générosité (p. 264). Il (se) met des limites : «On ne cherchera pas à connaître le détail de sa vie d’avant, c’est pas de nos affaires […]» (p. 212). Il ne boude jamais son plaisir : «Depuis quand un orgasme d’une heure dix est-il trop court ?» (p. 286) Manifestement, tout cela est fort apprécié, si l’on se fie aux relations qu’il entretient sur la longue durée. Cela ne l’empêche pas d’avoir des coups de gueule, comme le montrent les textes de la section «Au bûcher». Un exemple suffira : «si Céline Dion chante juste, elle interprète faux» (p. 256). Il n’abuse pas du procédé : «On ne peut pas décapiter par plaisir nos têtes de Turc. Ça fait des textes sanguinolents que les gens aiment trop pour ne pas être suspects» (p. 304).

Les portraits qu’il livre sont aussi des autoportraits. Il se met volontiers en scène; on sait toujours d’où il parle. On le découvre collectionneur maniaque (p. 94, p. 97, p. 109, p. 224). Quelques aspects de sa vie personnelle sont évoqués au passage : bégaiement (p. 138), dépression (p. 208), adoption (p. 215). D’abord et avant tout, il aime défendre la culture populaire dans laquelle il a grandi : «Mon Québec yéyé» est le titre de la troisième partie; «René Simard, mon p’tit frère» est le dernier texte retenu; à la télévision, il a déjà parlé, dans la même entrevue de David Bowie et de Patof, «Fier comme un fan» (p. 161).

Refermant Des oreilles au bout des doigts, l’Oreille a un regret. Sylvain Cormier aime beaucoup employer des expressions peu courantes au Québec, mais banales dans l’Hexagone («crac boum hue», «que dalle», «sangs et tripes», «fortiches», «pardi», «mazette», «à la gomme», «zig»). Parmi celles-ci, il y a «bath», qu’il est sûrement le seul à employer aussi souvent dans la presse québécoise. Or aucun des articles de cette anthologie ne contient ce mot. Pour un livre aussi bath, ce n’est pas bath.

P.-S.—Ce n’est pas pour se vanter, mais l’Oreille a souvenir d’avoir vu en spectacle le trio White Style & Friends, dont faisait partie Sylvain Cormier. Était-ce au Fifties, rue Saint-Denis (p. 145) ? Tu t’en souviens, Sylvain ?

P.-P.-S.—Page 193, ce ne serait pas plutôt «pulsent» ?

 

Référence

Cormier, Sylvain, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, Montréal, Somme toute / Le Devoir, 2026, 322 p. Ill. Préface d’Émile Proulx-Cloutier.

Les zeugmes du dimanche matin et de Plume

Plume Latraverse, Tout Plume, 2014, couverture

Potassant son Plume en prévision d’une émission de radio, l’Oreille tendue a noté des zeugmes dans des chansons de Plume Latraverse (en plus de ceux-ci et de celui-là, voire de ceci ou de cela).

«Une affaire de famille»

«Dans ma famille, y a pas d’drame parce nous autres on connait ça
de s’partager les troubles, les vagues à l’âme, pis les mat’las»

«Elle avait…»

«Elle avait
des idées précises sur l’aérobique
du parfum cheap, en plus d’quelques pierres aux reins»

Plume Latraverse, Tout Plume (… ou presque). Chansons, nouvelle édition. 1964-2009, Montréal, Typo, 2014. Édition numérique.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

Plume et la chanson française

Plume Latraverse, «Salut Trenet !», 1979, disque 45 tours

Pas plus tard que l’autre jour, nous causions des rapports entre les chansons de Plume Latraverse et la littérature.

Aujourd’hui, l’exercice sera semblable pour la chanson de France.

Parmi les plus anciennes chansons de Plume, on en trouve une «d’influence plutôt très brassensienne / vaguement composée aux alentours de 64 / et vaguement interprétée dans des endroits de vagabondage», explique-t-il, en 1983, dans Cris et écrits (p. 18). «La fête du mort», elle, a été écrite «entre la mort de Brassens et celle de Gilles Villeneuve» (p. 246).

La présence la plus évidente de la chanson de France chez Plume est celle de Charles Trenet, présence qu’il a plusieurs fois reconnue. On peut penser à «Salut Trenet !», de 1979, ou à un «duo improbable», avec Marie Michèle Desrosiers, pour «Vous qui passez sans me voir», en 2014. Quand Plume chante «au vent mauvais» («Pollusonge»), on pense autant à Trenet qu’à Verlaine.

D’autres figures sont plus inattendues que ces deux-là. Si Charles Aznavour apparaît dans les crédits de «La bienséance», aux côtés de Plume et de Steve «Cassonade» Faulkner, c’est uniquement pour signaler la ressemblance entre les phrases «Mangeons du bon ragoût» et «Dansons joue contre joue». «Le retour à la terre» est dédiée «aux hillbillies de Houbaville, aux communards vacanciers et à Pierre Perret» (Cris et écrits, p. 130), l’exégète du zizi. D’autres noms sont cités en passant, avec plus ou moins de sérieux : Enrico Macias (p. 38), Eddy Mitchell (p. 98), Jacques Higelin (p. 178).

L’Oreille tendue avoue avoir été particulièrement étonnée par deux mentions de Boby Lapointe (que Plume dote d’un troisième b, pour faire Bobby). La première pour «Le tango des concave» («on note ici une influence Bobby Lapointe très nette», Cris et écrits, p. 95); la seconde pour «Babin et Babine» («in memoriam, Bobby “bobine” Lapointe», p. 237). Il est vrai que ces deux chansons multiplient les jeux de mots et tiennent du virelangue.

Quelques chansons de Plume mettent en lumière la double tentation, chez lui, de la chanson à texte française et du rock («Le moins beau merle», «Radio-Cristal», «Auguste Gustave», «L’enchevrêté»).

Certains ont choisi un terme de l’alternative. Pas Plume.

 

[Complément du 24 juin 2026]

À la lecture de Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, l’excellent recueil de Sylvain Cormier (2026), l’Oreille tendue découvre que la chanteuse Renée Claude a demandé à Plume «d’adapter en québécois l’un des couplets» de «La ronde des jurons» de Brassens. Commentaire de Cormier : «Une pièce d’anthologie, soit dit en passant» (p. 223). Ça s’écoute ici.

 

Références

Cormier, Sylvain, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, Montréal, Somme toute / Le Devoir, 2026, 322 p. Ill. Préface d’Émile Proulx-Cloutier.

Latraverse, Plume, Cris et écrits (dits et inédits), Verchères, Éditions Rebelles, 1983, 306 p. Ill. Préface de Pierre Foglia.

De quelques lectures de Plume

Plume Latraverse, Cris et écrits (dits et inédits), 1983, couverture

Il y a quelques semaines, l’Oreille tendue était à la radio de Radio-Canada pour parler des liens entre l’œuvre chantée de Plume Latraverse et la littérature (voir ici et ).

Elle avait en tête une petite typologie (en quatre parties) de ces liens.

Dans certains cas, ils sont évidents.

«L’albatros» est une mise en musique du poème du même titre de Charles Baudelaire, avec deux adaptations : «avec un brûle-gueule» devient «en s’foutant de sa gueule», et la paire «nuées» / «huées» est remplacée par «nuages» / «outrages».

Aucune hésitation non plus s’agissant de «Variations sur les “Soleils couchants” de Verlaine». Plume oblige, la chanson s’ouvre sur «Une aube affaiblie verse par les champs / la mélancolie des soleils couchants», pour se terminer avec «mad’moiselle Giselle, la maîtresse d’école / et notre âme pucelle de troisième année (B)».

Pour sa participation à l’album collectif Douze hommes rapaillés, Plume a retenu, dans l’œuvre de Gaston Miron, le poème «Désemparé».

À d’autres moments, il faut réfléchir un peu avant de mettre le doigt sur la source littéraire de chansons de Plume.

«Vers de laine» (…) est, elle aussi, une variation sur l’œuvre de Verlaine : la chanson est composée de deux poèmes, «Lune blanche» et «Impression fausse».

L’auteur-compositeur aime les fables : «Tête fromagée», «Les zéros (… meurent jeunes)», «L’ours, le singe et le lion». Or qui dit fable dit Jean de La Fontaine.

Il y a enfin des renvois littéraires qui ne sont pas indiqués dans les chansons elles-mêmes, mais dont on trouve la trace dans Cris et écrits en 1983. Dans ce recueil, Plume ajoute à ses textes des notes explicatives plus ou moins fantaisistes, notes qui disparaîtront, en 2014, dans Tout Plume (… ou presque), mais qui sont révélatrices de son rapport à la littérature.

«Chanson nette» a été inspirée par le deuxième des six volumes des «Chroniques du plateau Mont-Royal», de Michel Tremblay, Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges qui paraît en 1980 (Cris et écrits, p. 229-230).

«Élégie» renvoie à l’Angoisse du roi Salomon (1979), d’Émile Ajar (Cris et écrits, p. 217-218).

«Les avaleurs d’asphalte» (implicitement) et «Monde fatal» (explicitement) s’inscrivent dans le sillage de Jack Kerouac (Cris et écrits, p. 267-269).

«Gueule de nuit» évoquerait Edgar Allan Poe (Cris et écrits, p. 269-271).

«La ballade des caisses de 24», dans sa version chantée, contient un vers de François Villon, «Je meurs de soif auprès de la fontaine», mais il y en a six dans la version publiée (Cris et écrits, p. 223).

À côté de tous ces cas de lecture avérée, il en est d’autres où on peut entendre des allusions littéraires qui ne supposent pas une connaissance de première main. Faut-il avoir lu Miguel de Cervantes pour composer «Don Quichiotte» ? Faut-il bien avoir fréquenté François Rabelais pour nommer Panurge («L’enchevêtré»), Gargantua («Le chant de l’Égoutier (du 350e)») ou La Dive bouteille («Sans nommer de nom») ? Si «La complainte du gars qui haït tout pis qui aime rien» est sous-titrée «Le joyeux misanthrope», cela doit-il faire penser à Molière ?

Quoi qu’il en soit, il y a peut-être plus de littérature dans les chansons de Plume qu’on ne pouvait le penser.

P.-S.—On pourrait se livrer au même exercice pour les influences musicales. Ça sera pour un autre jour.

 

Références

Latraverse, Plume, Cris et écrits (dits et inédits), Verchères, Éditions Rebelles, 1983, 306 p. Ill. Préface de Pierre Foglia.

Latraverse, Plume, Tout Plume (… ou presque). Chansons, nouvelle édition. 1964-2009, Montréal, Typo, 2014. Édition numérique.