Accouplements 120

Collectif Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, 2013, couverture

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Hunt, Lynn, «The Art of History. How Writing Leads to Thinking», Perspectives on History. The Newsmagazine of the American Historical Association, 1er février 2010.

«Most problems in writing come from the anxiety caused by the unconscious realization that what you write is you and has to be held out for others to see. You are naked and shivering out on that limb that seems likely to break off and bring you tumbling down into the ignominy of being accused of inadequate research, muddy unoriginal analysis, and clumsy writing. So you hide yourself behind jargon, opacity, circuitousness, the passive voice, and a seeming reluctance to get to the point. It is so much safer there in the foliage that blocks the reader’s comprehension, but in the end so unsatisfying. No one cares because they cannot figure out what you mean to say.»

Van Campenhoudt, Luc, «La communication orale. Partie intégrante du processus scientifique», dans Moritz Hunsmann et Sébastien Kapp (édit.), Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, coll. «Cas de figure», 29, 2013, p. 217-228.

«La clarté et la cohérence rendent évidemment vulnérable à la critique car elles permettent aux interlocuteurs de saisir la signification des propos» (p. 225).

Écrivons avec Churchill

Portrait de Winston Churchill en 1941

Croisé ceci sur Twitter l’autre jour :

Lettre de Churchill, 9 août 1940

Transcription, gracieuseté de github :

9th August, 1940.

War cabinet.

Brevity.

Memorandum by the Prime Minister.

To do our work, we all have to read a mass of papers. Nearly all of them are far too long. This wastes time, while energy has to be spent in looking for the essential points.

I ask my colleagues and their staffs to see to it that their Reports are shorter.

(i) The aim should be Reports which set out the main points in a series of short, crisp paragraphs.

(ii) If a Report relies on detailed analysis of some complicated factors, or on statistics, these should be set out in an Appendix.

(iii) Often the occasion is best met by submitting not a full-dress Report, but an Aide-memoire consisting of headings only, which can be expanded orally if needed.

(iv) Let us have an end of such phrases as these : «It is also of importance to bear in mind the following considerations……», or «Consideration should be given to the possibility of carrying into effect…..». Most of there woolly phrases are mere padding, which can be left out altogether, or replaced by a single word. Let us not shrink from using the short expressive phrase, even if it is conversational.

Reports drawn up on the lines I propose may at first seem rough as compared with the flat surface of officialese jargon. But the saving in time will be great, while the discipline of setting out the real points concisely will prove an aid to clearer thinking.

W.S.C.

Tous ces conseils sont bons, particulièrement le quatrième.

Illustration : Photo de Winston Churchill en 1941, par J. Russell & Sons, United States Library of Congress (cph.3b12010), disponible sur Wikimedia Commons

Remarque de rédaction incontestable du jour

«Une phrase est bonne ou mauvaise selon que les mots dont elle résulte sont assemblés, terminés et construits d’après ou contre les règles établies par l’usage de la langue; elle peut être aussi correcte ou incorrecte, claire ou obscure, élégante ou commune, simple ou figurée.»

Henri Bescherelle jeune, l’Art de la correspondance, nouveau manuel complet, théorique et pratique du style épistolaire et des divers genres de correspondance, suivi de modèles de lettres familières pour tous les usages de la correspondance. Premier volume — préceptes, Paris, E. Dentu, 1838, p. 36-37, cité dans Sybille Grosse, les Manuels épistolographiques français entre traditions et normes, Paris, Honoré Champion, coll. «Linguistique historique», 8, 2017, 417 p., p. 342 n. 482.

La clinique des phrases (t)

La clinique des phrases, logo, 2020, Charles Malo Melançon

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Jean-Martin Aussant, la Fin des exils, 2017, couverture

Soit le début de phrase suivant, tiré de la Fin des exils de Jean-Martin Aussant (2017) : «La professeure Marie Bouchard, de l’UQAM […]» (p. 69).

L’auteur, jusque-là, avait été pédagogique, en expliquant ce que c’est que l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), puis un OBNL (Organisme à but non lucratif) et enfin l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain). Il invente même un sigle pour désigner les trois piliers de l’indépendance politique, LIT (Lois, Impôts, Traités).

Mais «UQAM» ? Non, tout le monde sur la planète devrait savoir ce que désigne ce sigle. Corrigeons : «La professeure Marie Bouchard, de l’Université du Québec à Montréal […].»

Quand elle parle de rédaction scientifique à des doctorants, l’Oreille tendue appelle cela la «connivence inexistante» : l’idée, dont il faut toujours se méfier, selon laquelle vos lecteurs partagent nécessairement le même bagage que vous (sigle, terminologie, etc.). Elle appelle aussi cela le «syndrome UQAM» : l’UQAM n’est pas concernée en elle-même, mais plutôt ces gens qui utilisent ce sigle dans leurs textes sans l’expliciter. (On pourrait parler de syndrome FLQ ou FTQ ou CSN ou etc. Vous faites comme vous voulez.)

Voilà un autre exemple pour sa collection.

P.-S.—Ce n’est pas le seul exemple de cette «connivence inexistante» chez Aussant (p. 12 n. 1, p. 84).

 

Référence

Aussant, Jean-Martin, la Fin des exils. Résister à l’imposture des peurs, avec des œuvres de Marc Séguin, Montréal, Atelier 10, coll. «Documents», 12, 2017, 102 p.

De l’économie avant toute chose

«On oublie trop souvent de respecter son lecteur.»

Pour le bénéfice (?) de ses étudiants, il arrive à l’Oreille tendue de pontifier en pinaillant (exemples ici).

Un de ses chevaux de bataille est la lutte, toujours perdue, contre l’abus des mots de transition. Elle est donc contente quand elle se trouve des alliés, par exemple Henri Bescherelle jeune, l’auteur de l’Art de la correspondance, nouveau manuel complet, théorique et pratique du style épistolaire et des divers genres de correspondance, suivi de modèles de lettres familières pour tous les usages de la correspondance. Premier volume — préceptes (Paris, E. Dentu, 1838).

Méditons-le :

Il faut faire une attention particulière à l’emploi des mots qui servent à lier soit les phrases, soit les membres de phrases; tels que mais, si, donc, car, et, etc. Ces mots, et d’autres semblables, reviennent souvent; ils déterminent la tournure d’un grand nombre de phrases, les joignent ensemble et marquent l’enchaînement et la suite des raisonnements. Il faut n’employer ces mots qu’au besoin, ne pas les multiplier, et en faire toujours un usage conforme à leur véritable destination (p. 49-50, cité par Sybille Grosse, p. 225 et p. 287).

P.-S.—L’épigraphe est aussi de ce Bescherelle-là (p. 203, cité par Sybille Grosse, p. 287).

 

Référence

Grosse, Sybille, les Manuels épistolographiques français entre traditions et normes, Paris, Honoré Champion, coll. «Linguistique historique», 8, 2017, 417 p.