Les zeugmes du dimanche matin et d’Erri de Luca

Erri de Luca, Impossible, 2020, couverture

«La pièce qui m’accueille vingt-trois heures par jour s’appelle cellule d’isolement, mais elle ne m’isole pas du tout de toi et de ce qui compte pour moi. J’ai vécu dans des endroits plus inconfortables. J’ai du papier, un stylo et du temps. Je fais de la gymnastique, je répète mentalement ce que je sais, chansons, vers, proverbes.»

«À mon âge, la prison prive de peu. Une peine appropriée serait de retirer les montagnes de mon passé, de les effacer de mes mains, de ma respiration.»

«J’ai retrouvé ensuite mes origines, elles étaient devenues des souvenirs, des années, des bouteilles vidées.»

Erri de Luca, Impossible, Paris, Gallimard, coll. «Du monde entier», 2020. Traduction de Danièle Valin. Édition numérique.

Les zeugmes du dimanche matin et de Giosuè Calaciura

Giosué Calaciura, Borgo Vecchio, 2019, couverture

«Le ventre de Nanà lui aussi faisait un bruit de mer tandis que, chez le boulanger, on ouvrait le four pour sortir la dernière fournée : le parfum du pain se libéra de l’étreinte de la chaleur en se répandant dans l’air pour le purifier de la saleté des soucis, des gaz d’échappement des voitures, de la puanteur du poisson invendu, du poison des remugles d’égout qui remontaient le long des conduits bouchés depuis des siècles en proposant la même odeur de merde qu’à la préhistoire» (p. 46).

«C’était lui le préféré, le complice des débuts dans le métier, lui qui surveillait les halls d’immeuble des premiers guets-apens, lui qui conduisait la moto à l’époque des premiers vols à l’arraché simples et brutaux, quand Totò, à l’arrière, tendait le bras en pleine vitesse pour tirer fort sur le sac, et emporter le monde entier en même temps que la foulure des membres ou la fracture des fémurs de ceux qui résistaient à la première secousse mais cédaient à la seconde sans pouvoir amortir de leurs mains, toujours agrippées à la bandoulière arrachée, la chute sur le sol» (p. 98).

«Carmela le retrouva face à elle, les yeux rougis du manque de sommeil et des tortures du désespoir» (p. 101).

«Il n’y avait ni ordre ni emplacement désigné, les vendeurs exposaient des objets d’usage quotidien que, durant la nuit, à force de crèmes, cirages et huile de coude, ils avaient fait revenir à l’éclat propre aux marchandises du commerce, et il ne leur restait plus de forces pour marchander. Ils laissaient tout un chacun fixer le prix le plus approprié» (p. 106-107).

«Cristofaro était rentré chez lui et avait traversé le couloir avec la prudence et la boule au ventre de toujours» (p. 119).

«Les hommes restaient debout. Ils n’avaient connu Carmela que dans l’extase des volets clos et ils la voyaient très belle, telle qu’ils n’avaient jamais pu la contempler, dans sa simplicité de femme, dans la gêne de son silence, parce qu’ils ne l’avaient jamais regardée dans les yeux, n’avaient jamais vu son profil dans la pleine lumière de l’après-midi. Et cette vision dessinait un sourire sur leurs lèvres car ils se sentaient partie prenante du miracle de la Vierge au Manteau qui s’était faite femme, était descendue de son cadre puis dans la rue en laissant derrière elle son Paradis du premier étage» (p. 119).

Giosuè Calaciura, Borgo Vecchio, Paris, Les éditions Noir sur blanc, coll. «Notabilia», 2019 (2017), 150 p. Traduction de Lise Chapuis.

Les zeugmes du dimanche matin et de Rosa Montero

Rosa Montero, Des larmes sous la pluie, 2013, couverture

«On la logea au douzième étage, deux en dessous d’Annie Heart, et la rep [réplicant] monta dans sa nouvelle chambre, où elle s’était enregistrée sous son véritable nom, en traînant les pieds et une vague désolation.»

«Elle était en train de marcher à toute allure dans le couloir vers la sortie, tout absorbée à ruminer ses doutes et ses dettes, quand elle tomba sur Habib, l’assistant personnel de la présidente rep.»

Rosa Montero, Des larmes sous la pluie, Paris, Métailié, coll. «Suites», 2013. Traduction de Myriam Chirousse. Édition numérique.

L’oreille tendue de… Italo Calvino

Italo Calvino, Sous le soleil jaguar, couverture«Il te suffit de tendre l’oreille et d’apprendre à reconnaître les bruits du palais, qui changent d’heure en heure : au matin retentit la trompette de l’envoi des couleurs sur la tour, les camions de l’Intendance royale déchargent bidons et paniers dans la cour de la dépense, les femmes de chambre battent les tapis sur la balustrade de la loggia, le soir, les grilles qui se referment grincent, des cuisines monte un cliquetis de vaisselle, des écuries quelques hennissements signalent qu’il est l’heure d’étriller» (p. 60).

«Prisonnier d’une cage de répétitions cycliques, tu tends l’oreille dans l’espoir, à chaque note, qu’elle va bouleverser ce rythme suffocant, à chaque annonce, qu’elle prépare une surprise, l’ouverture des barreaux, les chaînes brisées» (p. 67).

«Il y avait une voix, une chanson, une voix de femme que le vent, de temps en temps, portait jusqu’ici en haut, jusqu’à toi, à travers quelque fenêtre ouverte, il y avait une chanson d’amour que, les nuits d’été, le vent portait jusqu’à toi par lambeaux, et à peine te semblait-il en avoir saisi quelques notes qu’elle se perdait déjà, tu n’étais jamais sûr de l’avoir vraiment entendue, de ne l’avoir pas seulement imaginée, de n’avoir pas seulement désiré l’entendre, c’était le rêve d’une voix de femme qui chantait dans le cauchemar de ta longue insomnie. Voilà ce que tu attendais, vigilant en silence : ce n’est plus la peur qui te fait tendre l’oreille. Dans chaque note, dans chaque timbre, dans chaque coloration de voix, tu recommences à entendre ce chant qui te parvient maintenant de la ville que la musique avait abandonnée» (p. 75).

«Tu souffles, tu souffles, sous le ciel sombre on ne croit entendre que ton halètement, le crépitement des feuilles sous tes pas qui butent. Pourquoi les grenouilles se sont-elles tues à présent ? Non, voici qu’elles recommencent. Un chien aboie… Arrête-toi. Les chiens se répondent au loin. Tu marches depuis si longtemps dans l’obscurité épaisse, tu as perdu toute idée de l’endroit où tu peux te trouver. Tu tends l’oreille» (p. 83).

Italo Calvino, Sous le soleil jaguar, Paris, Seuil, 1990 (1986), 86 p. Traduction de Jean-Paul Manganaro.