Le tu du sport

Sur Twitter, ce matin, @NieDesrochers indiquait la parution d’un article de Yannick Cochennec de slate.fr intitulé «Pourquoi les journalistes sportifs tutoient-ils les champions ?»

L’auteur s’interroge sur cette pratique en France, mais quiconque suit les sports dans les médias québécois (radio, télévision, Internet) s’est déjà posé la même question : pourquoi, en effet ?

Réponse du journaliste Guy Barbier :

Le journaliste fait partie du cercle intime, il l’affirme. Le tutoiement à la télé, c’est la même chose, mais puissance 10. Autrement dit : vous devant votre télé, sur votre canapé, vous n’êtes que spectateurs. Nous journalistes et «amis», nous sommes acteurs. Les champions et nous, c’est en quelque sorte un peu pareil. Et ça peut impressionner.

Il en faut parfois bien peu pour impressionner.

Woody Allen aurait dû aller à Nicolet

C’est dans Take the Money and Run (1969), le film de Woody Allen. Virgil Starkwell, le personnage joué par Allen, entre dans une banque pour la braquer. Il glisse au caissier une note sur laquelle est écrit, entre autres choses, «I have a gun», mais sans lui montrer tout de suite ledit pistolet. S’ensuit un de ces dialogues absurdes si chers au cinéaste.

Caissier numéro 1 : «Does this look like “gub” or “gun” ?»

Caissier numéro 2 : «Gun. See ? But what’s “abt” mean ?»

Virgil Starkwell : «It’s “act”. A-C-T. Act natural. Please put fifty thousand dollars into this bag, act natural

Caissier numéro 1 : «Oh, I see. This is a holdup ?»

Virgil Starkwell : «Yes

Caissier numéro 1 : «May I see your gun ?»

À l’École nationale de police du Québec, à Nicolet, les choses sont plus claires.

Caché derrière un arbre, [le futur policier] Filippo Dori ordonne [à un faux criminel] de jeter son arme : «Drop ton gun !» lui crie-t-il, avant de revenir au vouvoiement : «Dropez votre gun, monsieur !» L’homme finit par obtempérer, et l’élève lui passe les menottes (la Presse, 1er décembre 2012, p. A3).

On pourra déplorer l’alternance codique entre le français et l’anglais, mais on sera sensible à l’utilisation de la deuxième personne du pluriel. Elle fait partie des règles à suivre à Nicolet :

Ici, on demande aux élèves de vouvoyer tout le monde, même leurs confrères et consœurs, durant tout le stage, souligne Jean-Luc Gélinas, responsable du programme de formation initiale en patrouille-gendarmerie. On les encourage à continuer à le faire après. Dans une intervention, le fait de vouvoyer montre du respect (la Presse, 1er décembre 2012, p. A2).

Tous les (futurs) policiers n’ont pas la langue de Stéfanie Trudeau, la célèbre «Matricule 728». Et ils savent ne pas confondre «gun» et «gub».

À tu et à vous et à toi et à vous et à tu, bis

La chanson est interprétée par le duo Brigitte sur son album Et vous, tu m’aimes (2012) et s’appelle «Monsieur je t’aime».

Monsieur je t’aime
Monsieur je t’aime
Rendez-vous au cinéma
Impatiente, infidèle
Je ne vous résiste pas

C’est moins radical que «Rendez-vous courtois» de Jérémie Kisling, sur le Ours (2006), mais ça permet de rappeler que les pronoms personnels de la deuxième personne en français offrent de jolies occasions de jeux linguistico-amoureux.

Révolution au Centre Bell ?

C’était dans les pages sportives de la Presse du 30 avril (p. 3) : durant la conférence de presse au cours de laquelle Pierre Gauthier, le directeur général des Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, a dressé le bilan annuel de son équipe, il s’est adressé aux journalistes et aux joueurnalistes en les vouvoyant.

Ce que font tous les jours les représentants politiques — s’adresser aux journalistes en respectant une (relative) bienséance — bouleverse les pratiques sportives — là où il fait bon d’être copain-copain avec ceux dont on doit analyser les activités au quotidien.

Pierre Gauthier côtoie l’ex-entraîneur Michel Bergeron depuis des années. Il choisit de le vouvoyer en conférence de presse. C’est «fort déplacé», pontifie un chroniqueur de la Presse. Ce chroniqueur tutoierait-il un élu dans le cadre de ses fonctions ? On peut en douter. Pourquoi ? Parce que ce serait — là, oui — «fort déplacé».