Chanter Jacques Plante

Jacques Plante (1929-1986) a été gardien de but dans la Ligue nationale de hockey, notamment pour les Canadiens de Montréal. Il n’a pas inventé le masque pour les gardiens, mais il est celui qui a fait le plus pour le rendre obligatoire. (Pour un portrait de Plante en lecteur, vous pouvez aller de ce côté.)

On l’a assez peu chanté en français. En 1954, La famille Soucy, dans «Le club de hockey Canadien», loue le «grand Plante» : «Pour un gardien d’but c’en est un.» Six ans plus tard, Oswald («Les sports») lui recommande le calme : «Fais pas le fou Ti-Jacques Plante.» André Brazeau («Ti-Guy», 2002), Mes Aïeux («Le fantôme du Forum», 2008) et Loco Locass («Le but», 2009) jettent son nom au milieu d’une théorie de grands joueurs du passé.

Ogden Ridjanovic — à la scène : Robert Nelson — vient de lancer Nul n’est roé en son royaume, album contenant la pièce «Jacques Plante». 

Il y a des jours où l’Oreille tendue pense avoir l’oreille. Aujourd’hui n’en est pas un. (Paroles ici.)

P.-S.—L’ancien entraîneur des Canadiens Jacques Demers a droit à sa chanson sur le même album. (Paroles .)

P.-P.-S.—Le groupe Rheostatics, dans «The Ballad of Wendel Clark», un an après la mort du cerbère, rapporte une entrevue de Clark avec Ken Hodge : «He said that he was confident and keen / He said that Jacques Plante didn’t die / So all of us could glide / He said that hard work is the ethic of the free.» Leçon morale : le travail («hard work») libère («free»).

P.-P.-P.-S.—L’Oreille a déjà publié un article savant sur la place des Canadiens de Montréal dans la chanson québécoise francophone : Melançon, Benoît, «Chanter les Canadiens de Montréal», dans Jean-François Diana (édit.), Spectacles sportifs, dispositifs d’écriture, Nancy, Questions de communication, série «Actes», 19, 2013, p. 81-92.

Romance de puck

Thérèse Loslier, le Hockey et l’amour, s.d., couverture

Marie-Pier Luneau est professeure à l’Université de Sherbrooke. Avec Jean-Philippe Warren (Université Concordia), elle dirige un projet de recherche sur le roman sentimental en fascicules au Québec (formats brefs, sérialité, faibles coûts, production massive). Le 29 mars dernier, à l’Université McGill, ils ont présenté une conférence sur ce thème. C’est alors que l’Oreille tendue a découvert l’existence du fascicule romanesque intitulé le Hockey et l’amour et signé Thérèse Loslier. Elle ne pouvait pas ne pas le lire.

Henri-Paul Lasnier a 17 ans et il brille, à la position de centre, pour le club de hockey de Saint-Eustache. C’est un prodige : «Tu dois avoir découvert ce joueur-là dans la planète UTOPIE […]» (p. 9). Il est recruté par les Canadiens de Montréal de la Ligue nationale de hockey, mais, pour des raisons d’argent, il décide de se joindre à l’équipe de Montréal dans une nouvelle ligue concurrente, la Ligue internationale de hockey. Il déchante vite : on lui demande de tricher pour influencer le résultat des matchs et permettre à des financiers véreux de s’enrichir. Il s’en tirera in extremis.

Le cadre de ce court texte (32 pages) est réaliste. On y croise l’animateur de radio Michel Normandin, l’entraîneur Frank Carlin, l’arbitre Georges Gravel et plusieurs dirigeants des Canadiens (Joseph Cattarinich, Léo Dandurand, Louis Létourneau, Tommy Gorman). Des joueurs réels sont nommés : Georges Vézina, Joe Malone, Sprague Cleghorn. Lasnier est tellement fort sur la glace qu’on dit de lui qu’il est «une combinaison de Didier Pitre et d’Aurèle Joliat» (p. 7, p. 8), voire la réincarnation d’Howie Morenz (p. 9). Il est «le seconde étoile du hockey, la première étant indubitablement l’insurpassable Maurice Richard» (p. 15).

L’amateur de hockey ne sera pas dépaysé en matière de langue. Les gardiens de but sont des «cerbères» (p. 6, p. 28, p. 31), les joueurs habiles savent «tricoter» (p. 6, p. 31), les uns comme les autres patinent sur «le rond» (p. 20) et ils s’échangent, au masculin, le «puck» (p. 31). Les plus doués font des «combinaisons» (p. 9) ou des «finasseries» (p. 31) «scientifiques».

Si ce qui précède est attendu, en revanche, l’importance accordée aux questions d’argent dans le domaine sportif tranche sur la production fictionnelle traditionnelle, s’agissant du hockey. La femme d’Henri-Paul, Marjolaine, lui sert de «gérante» (p. 14) et elle négocie avec les dirigeants des équipes, les bons (Gorman) comme les autres (celui qui s’appelle Rabinovtich sera nécessairement fourbe…). Elle ne se contente pas de peu :

— Il va falloir que tu gagnes beaucoup d’argent, mon amour.
— Hein, mon trésor ?
— Beaucoup d’argent, reprit-elle, parce que je veux vivre comme une princesse, comme ta princesse, mon chéri.
— De l’argent, rêva-t-il, beaucoup d’argent; oh, pourquoi faut-il du vil métal pour alimenter l’amour ?
— L’homme ne vit pas que de sentiment, Henri-Paul; nous sommes faits d’un cœur pour aimer, mais aussi d’un corps qui doit bien manger… (p. 12)

Elle arrivera à ses fins : quand il signera finalement un contrat avec les Canadiens de Montréal, Lasnier touchera un salaire quatre fois plus élevé que celui qu’on lui avait proposé initialement (p. 32).

Sur un plan différent, on notera que l’auteure supposée — qui est donc cette Thérèse Loslier ? — aime citer. Parfois ce sont des chansons, par exemple «Il a gagné ses épaulettes» (p. 5), «Plaisir d’amour ne dure qu’un moment» (p. 5) ou «Dans le bon vieux temps, ça se passait de même» (p. 26-27). Parfois il s’agit de théâtre, en l’occurrence de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand (acte III, sc. X, citée p. 4).

Retenons enfin de cette lecture une citation : «Soudain déshabillée de son amour, [Marjolaine] se sentait comme nue» (p. 19).

P.-S.—De quand le texte date-t-il ? Hypothèse de Marie-Pier Luneau : «il est possible de déduire que le fascicule est publié après 1950, car il paraît mensuellement (avant, la série était hebdomadaire), et avant 1958 (car il coûte 10 sous et, après 1958, les romans se vendent 12 sous)».

Référence

Loslier, Thérèse, le Hockey et l’amour. Roman d’amour mensuel, Montréal, Éditions PJ, numéro 22, s.d., 32 p.

Trente-septième article d’un dictionnaire personnel de rhétorique

Christian Oster, Massif central, éd. de 2019, couverture

Parenthèse

Définition

«Insertion d’un segment de sens complet, au milieu d’un autre dont il interrompt la suite, avec ou sans rapport au sujet…» (Gradus, éd. de 1980, p. 329).

Exemple

«J’avais un enterrement. Celui de Matthieu Servais, un homme qui tout comme moi avait exercé le métier d’architecte, mais jusqu’au bout, lui (j’expliquerai bientôt pourquoi j’y avais renoncé dans un espace plus propice que cette parenthèse), et qui avait été un ami cher, un compagnon éclairant, dont les réalisations avaient largement contribué à me guider dans une voie où, comme dans ma vie à d’autres égards, j’avais eu souvent à composer avec le doute» (Massif central, p. 17).

Références

Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale d’éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, 541 p.

Oster, Christian, Massif central, Paris, Éditions de l’olivier, coll. «Points», 4956, 2019 (2018), 158 p.

Les zeugmes du dimanche matin et de Frédéric Beigbeder

Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, 2018, couverture«J’étais nul en maths et en vieillesse.»

«On parlait beaucoup en faisant l’amour entre deux wagons et deux pays.»

«J’étais peut-être dans un trou noir avec mes divorces et mes émissions de télé.»

«Léonore nous attendait à l’aéroport de Newark avec un sac de meringues helvétiques et ses épaules nues. Elle tenait dans ses bras un bébé équipé d’un casque de cheveux jaune poussin, de deux yeux bleus sur un sourire aux dents écartées, et d’une robe verte trop petite.»

Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, Paris, Grasset, 2018, 360 p. Édition numérique.