Les zeugmes du dimanche matin et de Fanie Demeule

Fanie Demeule, Déterrer les os, 2016, couverture

«L’année de mes huit ans, le verglas s’empare de l’hiver et de la mort de mon grand-père. La première personne de mon entourage qui meurt. De ses funérailles, il ne me reste que la fraîcheur surréelle de sa joue, l’odeur accablante de l’encens et les pleurs de ma sœur à l’église, terrorisée par le son vertical de l’orgue.»

«Je vais retirer quarante dollars qui se transforment en six bouteilles. Je fulmine. Pas de pourboire ce soir. Pour faire passer la colère et les calories, je danse comme je n’ai jamais dansé, férocement.»

Fanie Demeule, Déterrer les os, Québec, Hamac, 2016. Édition numérique.

Le niveau baisse ! (2004)

«Hélas, hélas, trois fois hélas, nous n’avons pas seulement perdu notre imperium linguistique sur la diplomatie, les sciences, les techniques, l’économie mais, parallèlement ou consécutivement, nous sommes descendus, dans l’oral comme dans l’écrit, de plusieurs niveaux de langage. Vocabulaire et syntaxe se sont dégradés, désastreusement, ignoblement. Tout s’aveulit. De même qu’après l’effondrement de l’Empire romain s’installa un bas-latin, de même, on dirait que la disparition de notre empire colonial a favorisé l’apparition d’un bas-français.

La cause en est profonde; elle siège dans l’âme collective. Le langage est le meilleur, le plus immédiat révélateur du caractère des individus. C’est à son parler que l’on reconnaît, tout de suite, le timide, l’autoritaire, le vantard, le généreux, l’égoïste. Mais le langage est tout aussi révélateur de la mentalité générale d’un peuple. Les Français ne respectent plus leur langue parce qu’ils ne sont plus fiers d’eux-mêmes ni de leur pays. Ils ne s’aiment plus, et ne s’aimant plus, ils n’aiment plus ce qui était l’outil de leur gloire.»

Source : Maurice Druon, «Le franc-parler. Non-assistance à langue en danger», Défense de la langue française, 2004.

Ce passage est commenté dans Anne-Marie Beaudoin-Bégin, la Langue racontée. S’approprier l’histoire du français, préface de Laurent Turcot, postface de Valérie Lessard, Montréal, Somme toute, coll. «Identité», 2019, 150 p., p. 139-142.

Pour en savoir plus sur cette question :

Melançon, Benoît, Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue), Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 118 p. Ill.

Benoît Melançon, Le niveau baisse !, 2015, couverture

L’oreille tendue de… François Hébert

François Hébert, Miniatures indiennes, 2019, couverture

«Le drummer et poète Patrice Desbiens a le front plissé et l’œil malicieux de qui a survécu de peine et de misère à l’exploitation des mines de nickel de l’Ontario et aux émanations toxiques de l’anglais, à la tristesse des pauvres à Sudbury et à la mélancolie de la taverne Coulson.

Tendons l’oreille.»

François Hébert, Miniatures indiennes. Roman, Montréal, Leméac, 2019, 174 p., p. 136.

L’art du portrait presque anachronique

Jean-Philippe Toussaint, la Clé USB, 2019, couverture

«John Stavropoulos, physique d’acteur, avec sa sempiternelle gabardine beige et ses cheveux blonds ondulés qui tiraient sur le roux, avait un physique démodé et presque anachronique. Il portait de fines moustaches, relevées aux extrémités, qu’il devait enduire de gel pour façonner souplement entre ses doigts le tranchant effilé des crocs. Les lèvres boursouflées, le teint pâle et le visage hautain, il avait une allure de monarque espagnol peint par Vélasquez, avec cette morgue molle dans le menton, cette lassitude boudeuse, distante, aristocratique, cette rouerie un peu éteinte. Parfois, quand il vous regardait fixement de ses yeux globuleux, on pouvait craindre qu’il n’allât tenter de vous hypnotiser sur le sofa. Puis, ses traits se relâchaient, et il vous adressait un sourire enjôleur qui faisait fondre l’expression de dureté qui recouvrait ses traits quelques instants plus tôt.»

Jean-Philippe Toussaint, la Clé USB, Paris, Éditions de Minuit, 2019, 190 p., p. 37.