Le chant du tabarnac/k

Publié le 3 septembre 2010 | Catégorie(s) : Jurons | Pas de réaction | Imprimer cet article Imprimer cet article

Deux citations pour clore (temporairement ?) le cycle du tabarnac/k.

La première — une fois ne sera pas coutume — de Lynda Lemay, de sa chanson «Les maudits Français» (Du coq à l’âme, 2000).

Et quand ils arrivent chez nous

I s’prennent une tuque et un Kanuk

Se mettent à chercher des igloos

Finissent dans une cabane à sucre

I tombent en amour sur le coup

Avec nos forêts et nos lacs

Et i s’mettent à parler comme nous

Apprennent à dire «tabarnac»

La seconde de Richard Dubois, dans son essai Un Québec si lointain. Histoire d’un désamour. En sept points, sur deux pages, il évoque ce qu’est le mot «Tabarnak» pour un Québécois vivant, lui, chez «Les maudits Français». Deuxième point :

Peut-être le mot le plus ému, le plus émouvant, le plus riche en émotions du vocabulaire québécois (p. 212).

Référence

Dubois, Richard, Un Québec si lointain. Histoire d’un désamour, Montréal, Fides, 2009, 213 p.

Tabarnak et tabarnaque

Publié le 2 septembre 2010 | Catégorie(s) : Jurons, Lectures recommandées | 1 réaction | Imprimer cet article Imprimer cet article

[Attention, lecteur : entrée inhabituellement longue.]

J’ai aperçu avant-hier quelques ex-étudiants de mon cours d’histoire de la littérature au théâtre Espace libre. Je n’ai pas eu l’occasion de leur demander ce qu’ils ont pensé de la conférence et de la pièce auxquelles nous venions d’assister. Je me demande s’ils partagent une partie de mon scepticisme.

Source : Voir, 26 août 2010 (http://www.voir.ca/)

Artiom Koulakov a 24 ans. Il a commencé à apprendre le français à l’âge de six ans. Il enseigne cette langue à l’Université d’État de Saratov, à 723 km au sud-est de Moscou. Et il s’intéresse aux jurons québécois, les sacres. (Sacres québécois est pléonastique, précise-t-il, ce qui est bien vu.)

Pourquoi ? Pour deux raisons. On se penche régulièrement dans son université, autour de Vassili Klokov, sur les variations régionales du français, dont le «français canadien». Depuis la chute de l’empire soviétique, on travaille beaucoup en Russie sur le juron : c’est le signe tangible d’un vent de libéralisation, langagière, mais pas seulement. Koulakov raconte cela sourire en coin, ponctuant son propos de icitte et de tabarouette (juron euphémisé), autour desquels on entend toujours des guillemets, malgré une bonne volonté évidente d’adaptation à son public local.

Quelles sont les particularités des jurons québécois suivant Koulakov, dont l’ampleur du répertoire mérite l’admiration ?

La première n’étonne pas : le gros des jurons, au Québec, provient du catholicisme (noms de personnes, objets du culte, etc.). L’identité nationale québécoise serait doublement religieuse : le catholicisme a marqué le développement de la nation (pratiques religieuses, institutions, etc.); il lui a donné ses sacres.

La seconde est que le sacre, qui est toujours, du moins à l’origine, une interjection, est, au Québec, l’objet d’une proliférante relexicalisation. Koulakov démontre cela avec le juron crisse (Christ); je préfère tabarnak (tabernacle). On peut l’utiliser à plusieurs sauces : tabarnak, mon tabarnak, tabarnak de x, tabarnaker quelque chose, s’en tabarnaker, s’en contre-tabarnaker, s’en contre-saint-tabarnaker, etc. Cette relexicalisation est non seulement largement répandue au Québec, mais elle fonctionne aussi de façon particulière : à sa base, il y a l’interjection (câlice donne câlicer), alors qu’ailleurs c’est plutôt le substantif (emmerdement vient de merde substantif, pas de l’interjection).

Voilà des exemples de la «jurologie» qu’il expose ces jours-ci au théâtre Espace libre de Montréal, ainsi que dans plusieurs médias québécois — de Radio-Canada à Voir et à la Presse —, qui raffolent du sujet et de l’exotisme du chercheur. Un souhait nourrit sa position : puisque la société québécoise a un inventaire de jurons beaucoup plus étendu que d’autres, il est du devoir de chacun, au Québec, de maintenir vivant l’intérêt pour les sacres et de les utiliser. C’est un bien national. Au Mexique, ne surnomme-t-on pas les Québécois Los Tabarnacos (et non Los Poutinistas, en l’honneur de la poutine, plat quasi national) ?

À Espace libre, on a organisé la visite de Koulakov pour qu’elle coïncide avec la reprise de Sauce brune (2009), une pièce écrite, mise en scène et produite par Simon Boudreault.

L’argument dramatique tient en quelques mots. Dans les cuisines d’une cantine scolaire, quatre femmes discutent en préparant les repas, en douze scènes, du lundi au vendredi, puis de nouveau le lundi. Armande, la plus vieille, est la «chef-cook» et tient à la rester. Sarah médit. Martine, l’ingénue, se fait violenter par son Charlot. Cindy raconte ses prouesses sexuelles. Le décor — tables métalliques, néons, ustensiles de cuisine — et les costumes — tabliers, filets pour les cheveux — sont réalistes. Et les quatre femmes sacrent à n’en plus finir. J’ouvre le texte de la pièce au hasard. C’est Armande qui parle :

Y aiment crissement ça, tabarnak. Si j’fais pas ça, stie d’tabarnak, quessé m’as faire, crisse ? C’est mon ostie d’job d’être la tabarnaque de chef-cook, câlisse. On sert à d’quoi, icitte, crisse de tabarnak. On pourrait pas m’laisser tranquille une crisse de fois d’estie d’tabarnak ? Ça s’pourrait tu ça, câlisse de crisse ? (p. 81)

C’est comme ça à toutes les pages — à toutes les répliques. (On notera que la graphie des jurons n’est pas fixée : tabarnak / tabarnaque.)

On aurait pourtant tort de lire (d’entendre) le texte de Boudreault comme une œuvre naturaliste. De la même façon que les comédiennes triturent d’un bout à l’autre de la pièce une curieuse matière brune (comme la sauce du titre) d’origine manifestement artificielle, elles parlent une langue inventée, où chacune a un registre clairement délimité (p. 6). Pareille accumulation de jurons n’a plus rien à voir avec une quelconque hiérarchie sociale des niveaux de langue : Simon Boudreault a lardé leurs répliques de tant de gros mots qu’on ne saurait croire à la «vérité» réaliste de ce qu’on entend dans leur bouche. «J’ai voulu créer une langue québécois surréaliste où les sacres prennent toute la place» (p. 8), écrit-il. Armande, Sarah, Martine et Cindy sont d’une autre planète linguistique que le commun des mortels. C’est ce qui rend d’autant plus admirable le travail des comédiennes : leur capacité d’adaptation lexicale vaut le déplacement, particulièrement celle de Johanne Fontaine (son Armande éructe, et pas uniquement contre les «osties d’l’ostie d’comité d’osties d’parents» [p. 17]) et de Catherine Ruel (sa Martine a un fort monologue sur la violence qu’elle subit [p. 56-59]).

Au-delà de cette inventivité verbale, je ne suis pas convaincu par le texte de Boudreault. Le hasard fait que le soir où j’ai assisté à la pièce Michel Tremblay se trouvait dans la salle, et son influence — en l’occurrence celle de ses premières pièces — est manifeste dans les situations dramatiques de Sauce brune (distribution féminine, enfermement, stratification sociale, violences et larmes, crudité). J’aurais aimé savoir ce qu’il pensait du travail de Boudreault, notamment de l’utilisation ponctuelle des monologues, si proche de son propre univers dramatique : à écouter les quatre cantinières, il est difficile de ne pas entendre ses personnages, par exemple ceux d’À toi, pour toujours, ta Marie-Lou (1971) — mais des personnages beaucoup plus portés sur la scatologie que les siens.

Pour résumer, peut-être un peu injustement, ma pensée, je dirais les choses ainsi : chez Tremblay, on est dans la tragédie; chez Boudreault, dans le drame. Comment mesurer l’écart ? Par le fait, notamment, que la surenchère linguistique et scatologique de la pièce entraîne inévitablement les spectateurs vers le rire — il est difficile de ne pas rire dans Sauce brune — et qu’ils arrivent difficilement à en sortir. Le chapelet d’horreurs débité par les quatre personnages dérobe à ceux-ci leur aliénation, et par là leur humanité, réduites que sont les quatre femmes sont à empiler les bons mots — les mots cruels, les gros mots, les mots crus — les uns sur les autres, comme autant d’assiettes sales.

Références

Boudreault, Simon, Sauce brune, Montréal, Dramaturges éditeurs, 2010, 137 p.

Tremblay, Michel, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, Montréal, Leméac, coll. «Théâtre canadien», 21, 1971, 94 p. Introduction de Michel Bélair.

Tabarnac ? Tabarnac !

Publié le 1 septembre 2010 | Catégorie(s) : Accent & prononciation, Dicos, Divergences transatlantiques, Jurons, Numérique | 3 réactions | Imprimer cet article Imprimer cet article

J’aime beaucoup sacrer, et sacrer beaucoup. Je me targue d’un répertoire étendu de jurons, dans lequel «Tabarnac» et ses variantes occupent la place d’honneur.

J’aime les dictionnaires, en papier et en numérique, de toutes les variétés de français.

J’aime Apple, ses ordinateurs, ses iPods, ses iPhones, son iPad.

Je ne pouvais donc qu’être attiré par Tabarnac !, le dictionnaire numérique français du Québec / français hexagonal disponible sur l’App Store. (Selon la fenêtre où on se trouve, on voit aussi Tabarnac, sans point d’exclamation.)

Déceptions.

Déception typographique. Chaque apostrophe est précédée d’une espace : «d’accord» devient «d ’accord».

Déception graphique. Certaines définitions débordent du cadre de l’écran de mon iPhone et sont illisibles.

Déception orthographique. Le pluriel demande le s dans «ses responsabilité». En revanche, ce s ne devrait pas apparaître dans «sois-même» ou dans «sacrer son camps». L’«air d’aller» est une «erre». Il est le plus souvent préférable de «prendre le mors aux dents», plutôt que «le mort».

Déception de la nomenclature, enfin et surtout. Elle compte environ 240 mots; ce n’est pas beaucoup. C’est encore moins quand on s’aperçoit qu’il y a quatre entrées au mot gras, mais pour une seule définition, et que les mots commençant par c et par j apparaissent à leur place dans l’ordre alphabétique, puis de nouveau après la lettre z. Il faut de l’imagination pour découvrir que l’entrée «Sulption» renvoie à l’expression «sul ’piton» et «Wague», à «waque» (cri). À «charge», on lit «combien tu prend» (sans s) à côté d’une fleur de lys, et «combien tu prend» (toujours sans s) à côté d’un drapeau de la France, alors que ce devrait être l’inverse. Il vaut mieux ne pas confondre «crouser» («faire la cour») et «creuser» une fille (parfois appelée «chicks», au pluriel, même s’il n’y en a qu’une, parfois «chique», ce qui est plus dur à avaler). «Mornifle» et «couper les cheveux en quatre», pour prendre deux exemples au hasard, sont au Petit Robert; pourquoi les mettre ici ? Le logiciel s’appelle Tabarnac !, mais la nomenclature préfère Tabernac. Enfin, j’avoue avoir ignoré jusqu’à ce jour qu’un «coupe crotte» était un string, que «câler l’orignal» supposait un vomissement et qu’avoir «ses embacles [sans accent circonflexe] de lady» signifiait «avoir ses règles».

Trois remarques pour conclure.

On peut voter pour chaque définition, entre «C’est l’fun !» et «C’est plate !». C’est une catégorie de trop.

L’équipe qui revoit les logiciels soumis au App Store a retardé le lancement de Tabarnac ! Pas assez.

C’est bien ce qui s’appelle «Butcher son travail» (que l’on doit prononcer «Botcher», ce que ne dit pas le logiciel), soit «Faire un travail avec négligence». Tabarnac ! coûte 0,99 $. Ça ne les vaut pas.

P.S.—Ai assisté hier à la conférence d’Artiom Koulakov sur les jurons québécois qui précédait la pièce Sauce brune de Simon Boudreault à l’Espace libre et ai suivi les conseils placardés sur les murs : ai acheté «Le tabarnak de livre», le texte de la pièce. (Ce que j’ai pensé de tout ça ? Ce sera pour demain.)

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