La clinique des phrases (v)

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Soit ceci, dans le quotidien la Presse+ du jour, rubrique langue de margarine :

Service : Efficace, professionnel et à l’accueil, on est gâté car c’est la grande Catherine Wart, la gérante et la maître d’hôtel.

Cette phrase — qu’on pardonne cette exagération lexicale à l’Oreille tendue — pose des problèmes de structure et de ponctuation.

Reconstruisons-la, en la scindant :

Service : Efficace, professionnel. À l’accueil, on est gâté car c’est la grande Catherine Wart, la gérante et la maître d’hôtel.

Ponctuons-la scolairement (l’Oreille est scolaire), à la manière de Jean Girodet («Car doit toujours être précédé d’une ponctuation», Dictionnaire Bordas. Pièges et difficultés de la langue française, Paris, Bordas, coll. «Les référents», 1988 [3e édition], 896 p., p. 137) :

Service : Efficace, professionnel. À l’accueil, on est gâté, car c’est la grande Catherine Wart, la gérante et la maître d’hôtel.

Reconstruisons-la, bis, car (précédé, comme il se doit, donc, d’une virgule) le «c’est» pourrait laisser espérer une proposition subordonnée («qui officie», par exemple) :

Service : Efficace, professionnel. À l’accueil, on est gâté, car il y a la grande Catherine Wart, la gérante et la maître d’hôtel.

Allégeons-la d’un article inutile :

Service : Efficace, professionnel. À l’accueil, on est gâté, car il y a la grande Catherine Wart, la gérante et maître d’hôtel.

À votre service.

P.-S.—«Maîtresse d’hôtel» existe, et depuis longtemps, mais, si l’on en croit Google, il n’est pas commun.

L’oreille tendue de… Raposo

Arturo Pérez-Reverte, Deux hommes de bien, 2017, couverture«Raposo, qui contient difficilement un éclat de rire — et depuis déjà quelques minutes —, imagine madame Barbou dans le couloir, châle sur les épaules, en train de tendre l’oreille, guettant le résultat de l’entretien» (p. 361).

«Pendant un long moment, Raposo reste immobile, sur le qui-vive, encore penché sur un paquet de livres. Il tend l’oreille. On n’entend rien d’autre que la voix de la rivière et le frouement soudain d’un oiseau» (p. 480).

Raposo «se tasse pourtant davantage sur lui-même, jusqu’à ce que les feuilles mouillées d’une fougère lui frôlent le visage. Il respire profondément, puis retient son souffle, tend l’oreille aux bruits pour situer l’endroit exact où se tiendra l’adversaire quand il se découvrira» (p. 485).

Arturo Pérez-Reverte, Deux hommes de bien, traduction de Gabriel Iaculli, Paris, Seuil, 2017, 501 p.

Jean Dion pourrait être professeur

Affiche des Jeux olympiques d’hiver, 1924L’Oreille tendue, comme nombre de lecteurs du quotidien le Devoir, déplore la faible présence du chroniqueur Jean Dion en ses pages depuis plusieurs mois.

Pour cause de JO coréens, on peut heureusement le lire ces jours-ci. Extrait de son texte du jour, «La fuite» :

L’inconvénient en l’occurrence : la conscience aiguë du temps qui fuit, l’assassin qu’on ne capturera jamais. Vous êtes assis là à gagner en âge sans trop vous en rendre compte, sans rien demander à personne, et paf, les Jeux olympiques viennent vous balancer en pleine face que vous n’êtes plus précisément un agneau du printemps. (Enfin, peut-être pas vous, mais moi, si, et je pourrais vous donner d’autres noms.) Vous vieillissez, mais eux [les athlètes] restent éternellement jeunes. Même qu’ils donnent l’impression de rajeunir (p. 4).

Foi d’Oreille, ce sentiment est partagé, un jour ou l’autre, par tous les professeurs.

P.-S.—Jean Dion a déjà préfacé un livre de l’Oreille.

Illustration : affiche d’Auguste Matisse pour les JO de Chamonix en 1924, disponible sur Wikimedia Commons.

Citation épistolaire à méditer

Sculpture de Blaise Pascal par Augustin Pajou«Mes Révérends Pères, mes lettres n’avaient pas accoutumé de se suivre de si près, ni d’être si étendues. Le peu de temps que j’ai eu a été cause de l’un et de l’autre. Je n’ai fait celle-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte.»

Blaise Pascal, les Provinciales (1657), seizième lettre, 4 décembre 1656, dans Œuvres complètes, texte établi et annoté par Jacques Chevalier, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 34, 1962 (1954), xxviii/1529 p., p. 865.

Illustration : Blaise Pascal étudiant la cycloïde; à ses pieds, à gauche, les feuillets épars des Pensées, à droite, le livre ouvert des Lettres provinciales. Sculpture d’Augustin Pajou présentée au Salon de 1785; le modèle en plâtre avait été présenté à celui de 1781. Disponible sur Wikimedia Commons.

Divergences transatlantiques 053

Chaussures de sport suspendues, Montréal, août 2012

Certaines personnes — l’Oreille tendue n’en est pas — aimeraient courir, dit-on. Elles pratiquent la course, le jogging, le footing, voire — la création paraît récente — le running. Pour Wikipédia, cet «anglicisme» désigne «une pratique libre de la course à pied», inscrite «dans le culte de la performance : courir plus longtemps ou plus vite par exemple».

Dans un mois, Cécile Coulon fera ainsi paraître, chez François Bourin, un Petit éloge du running.

Au Québec, ce titre pourrait prêter à confusion : le running, ou running shoe, y est surtout la chaussure qui permet la course, non la course elle-même. Des exemples littéraires de cet emploi ? Voyez Attaquant de puissance, de Sylvain Hotte, qui utilise aussi bien, en italiques, runnings (p. 132, p. 152) que running shoes (p. 175). (On voit aussi espadrille, chaussure de sport, shoe-claques, sneakers, etc. Le site le Français de nos régions a consacré une étude à la répartition géographique de ces termes au Canada.)

Quoi qu’il en soit de l’éloge à paraître, tout ça est une affaire de pied(s).

Référence

Hotte, Sylvain, Attaquant de puissance, Montréal, Les Intouchables, coll. «Aréna», 2, 2010, 219 p.