L’oreille tendue de… Jacques Poulin

Jacques Poulin, Chat sauvage, 1998, couverture«Le Vieux n’arrivait pas. Je tendais l’oreille pour entendre les trois bruits annonçant une visite, mais ce fut en vain. Un quart d’heure s’écoula, puis une demi-heure, et je compris qu’il ne viendrait pas.»

Jacques Poulin, Chat sauvage, Montréal et Arles, Leméac et Actes Sud, 1998, 188 p., p. 155.

Portrait criminocapillaire du jour

Olympe de Gouges, «Femme, réveille-toi !», 2014, couverture«Tu te dis l’unique auteur de la Révolution, tu n’en fus, tu n’en es, tu n’en seras éternellement que l’opprobre et l’exécration. Je ne m’épuiserai pas en efforts pour te détailler; en peu de mots, je vais te caractériser. Ton souffle méphétise l’air pur que nous respirons actuellement, ta paupière vacillante exprime malgré toi toute la turpitude de ton âme, et chacun de tes cheveux porte un crime.»

Olympe de Gouges, «Pronostic sur Maximilien de Robespierre par un animal amphibie» (5 novembre 1792), dans «Femme, réveille-toi !» Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits, édition présentée par Martine Reid, Paris, Gallimard, coll. «Folio 2 €», 5721, 2014, 99 p., p. 73-78, p. 73-74.

Angle masculin

La footballeuse norvégienne Ada Hegerberg remporte le Ballon d’or 2018. Un certain Martin Solveig lui demande si elle sait twerker.

Réaction, sur Twitter, de @rafov74 :

Qu’est-ce que cette fourche ? Sollicitons l’aide du Petit Robert, de Rébecca Deraspe et de Léandre Bergeron.

Le Petit Robert, édition numérique de 2014 : «Angle formé par les jambes.»

Rébecca Deraspe, Gamètes, 2017 : «Ça va être beau, cette vie-là ! David va se gratter la fourche en buvant du gin pendant que toi, tu vas crever dans le vomi de ton handicapée» (p. 36).

Léandre Bergeron, Dictionnaire de la langue québécoise, 1980 : «Partie du corps qui, avec les deux jambes, forme une fourche. Ex. : Recevoir un coup de pied dans la fourche. — Pénis» (p. 233).

Dans le cas qui nous occupe, la fourche et la bêtise sont clairement masculines.

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Deraspe, Rébecca, Gamètes, Montréal, Atelier 10, coll. «Pièces», 12, 2017, 117 p. Ill. Suivi de «Contrepoint. Ce qui nous cimente» par Annick Lefebvre.

Interrogation argumentative

Christiane Bailey et Jean-François Labonté, la Philosophie à l’abattoir, 2018, couvertureL’Oreille tendue, certains le savent, est lectrice des collections «Documents» et «Pièces» de la maison Atelier 10. Ceux-là ne s’étonneront pas qu’elle vienne de lire la Philosophie à l’abattoir. Réflexions sur le bacon, l’empathie et l’éthique animale, de Christiane Bailey et Jean-François Labonté.

Les sujets abordés sont d’actualité : le rapport aux animaux (d’élevage, de compagnie, sauvages), l’alimentation, les questions environnementales. L’information est à jour — plusieurs titres cités sont très récents —, même si des auteurs classiques sont convoqués, d’Aristote à Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Le rythme est rapide. Certaines formules sont inattendues : «animaux non humains» (p. 48), «citoyenneté animale» (p. 52), «droit à l’autodétermination» des animaux (p. 57), «justice interespèce» (p. 93). Le ton est engagé.

Cela étant, voilà encore un ouvrage qui n’est pas fait pour l’Oreille. D’une part, elle est omnivore; or cela paraît inconcevable pour les auteurs, qui fustigent l’«omnivorisme», fût-il «consciencieux» (p. 71). D’autre part, et surtout, elle n’aime pas se faire donner des leçons.

Prenons deux phrases de la page 26 : «Nous pouvons résoudre ce “paradoxe de la viande” en modifiant nos comportements, comme le font les véganes qui cessent d’en manger. Si cela semble l’option la plus juste envers les animaux, la plus rationnelle et la plus saine d’un point de vue psychologique, c’est aussi la moins couramment choisie» (p. 26). Le verbe «sembler» n’est là que pour faire croire que la position avancée serait nuancée; oublions-le. Vous mangez de la viande ? Votre choix, affirment les auteurs, est injuste envers les animaux, irrationnel et malsain du «point de vue psychologique».

Sur le plan de l’argumentation, c’est une façon de procéder dont on peut imaginer qu’elle ne portera guère de fruits. Tout le monde n’aime pas se faire dire qu’il est injuste, irrationnel et malsain — mais peut-être les auteurs veulent-ils prendre position plus que convaincre ceux qui ne partagent pas leurs croyances.

P.-S.—Sur cette question, on lira les publications de Renan Larue, par exemple celles-ci.

Référence

Bailey, Christiane et Jean-François Labonté, la Philosophie à l’abattoir. Réflexions sur le bacon, l’empathie et l’éthique animale, Montréal, Atelier 10, coll. «Documents», 14, 2018, 96 p. Ill.