Les zeugmes du dimanche matin et d’Antoine Hamilton

Antoine Hamilton, les Quatre Facardins, éd. de 2001, couverture

«On l’a donc délivrée sur-le-champ, et de la fosse, et de toutes ses appréhensions; le peuple l’est allé conduire chez ses parents, et tandis qu’on met le premier appareil à son œil, je viens ici vous conjurer de vous sauver, et de vous éloigner d’un pays où les montagnes sont pleines d’enchantements, les îles de lions, et le continent de coqs et d’habitants qui ne valent guère mieux» (p. 67).

«ce fut dans une de ces humiliations que je coupai la tête au maudit grand prêtre, sans respecter ni sa longue barbe, ni son caractère» (p. 123).

Antoine Hamilton, les Quatre Facardins, texte de 1730, édition présentée, établie et annotée par Georges May, Paris, Desjonquères, coll. «XVIIIe siècle», 2001, 155 p.

L’oreille tendue de… Daniel Pagés

Daniel Pagés, les Orphelins du Scorff, 2017, couverture

«Sans un mot, il fit deux pas et ferma la porte qui donnait sur la pièce d’accueil et l’oreille tendue de son secrétaire.»

Daniel Pagés, les Orphelins du Scorff. III-L’héritage du Capitán, Yucca éditions, 2017.

P.-S.—Oui, pour le même prix, un zeugme.

Autopromotion 474

Portrait de quatre frères de la famille Terres, libraires à Naples, gravure de Vivant Denon, 1785

La 403e livraison de XVIIIe siècle, la bibliographie de l’Oreille tendue, est servie.

La bibliographie existe depuis le 16 mai 1992. Elle compte 46 830 titres.

Illustration : Portrait de quatre frères de la famille Terres, libraires à Naples, gravure de Vivant Denon, 1785, Rijksmuseum, Amsterdam

Lecture de lit

Prévost, Histoire d’une Grecque moderne, éd. de 1990, couverture

«Il me vint à l’esprit que si j’avois des lumières certaines à espérer, c’étoit au lit même de Théophé, qui étoit encore en désordre. Je saisis avidement cette pensée. Je m’en rapprochai avec un redoublement de crainte, comme si j’eusse touché à des éclaircissemens qui emportoient la dernière conviction. J’observai jusqu’aux moindres circonstances, la figure du lit, l’état des draps et des couvertures. J’allai jusqu’à mesurer la place qui suffisoit à Théophé, et à chercher si rien ne paraissoit foulé hors des bornes que je donnois à sa taille. Je n’aurois pu m’y tromper; et quoique je fisse réfléxion que dans une grande chaleur elle pouvoit s’être agitée pendant le sommeil, il me sembloit que rien n’étoit capable de me faire méconnoitre ses traces. Cette étude, qui dura longtems, produisit un effet que j’étois fort éloigné de prévoir. N’aiant rien découvert qui n’eût servi par dégrés à me rendre plus tranquille, la vue du lieu où ma chère Théophé venoit de reposer, sa forme que j’y voyois imprimée, un reste de chaleur que j’y trouvois encore, les esprits qui s’étoient exhalés d’elle par une douce transpiration, m’attendrirent jusqu’à me faire baiser mille fois tous les endroits qu’elle avoit touchés. Fatigué comme j’étois d’avoir veillé toute la nuit, je m’oubliai si entièrement dans cette agréable occupation, que le sommeil s’étant emparé de mes sens, je demeurai profondément endormi dans la place même qu’elle avoit occupée.»

Abbé Prévost, Histoire d’une Grecque moderne (1740), édition établie par Alan J. Singerman, Paris, GF-Flammarion, coll. «GF», 612, 1990, 345 p., p. 254-255.

Que pogne-t-on alors ?

Daniel Grenier, Françoise en dernier, 2018, couverture

L’autre jour, sur Twitter, @ysoboy opposait deux conceptions de l’expression pogner le fixe.

D’une part, celle du Wiktionnaire : «Tomber dans un état de rêverie ou d’hébétude temporaire.»

D’autre part, celle de la suite logicielle Antidote : «Faire une obsession de.»

Conclusion ? «Il me semble que la définition dans Wikipédia (associée à la rêverie) est bien plus près de l’usage courant que celle dans Antidote.»

Compliquons un peu les choses en nous tournant vers trois dictionnaires, le premier plus sérieux que les deux suivants.

Dans son Trésor des expressions québécoises (éd. de 2015), Pierre DesRuisseaux a une entrée à «Fixe» : «Pogner [poigner] le fixe (sur qqn). Fixer longtemps qqn ou qqch., s’amouracher, s’enticher de qqn» (p. 151). On notera que DesRuisseaux glisse de «qqn» à «qqch.».

Léandre Bergeron, en 1980, présente deux expressions : «Avoir le fixe — Le regard lourd de sommeil. Pogner le fixe — Figer sur place» (p. 227). Il en ajoute une l’année suivante : «Pogner le fixe pour quelqu’un — Être épris de quelqu’un» (p. 101).

Compliquons encore les choses avec un passage du roman Françoise en dernier de Daniel Grenier (2018) et l’expression avoir le fixe :

Sam a démarré et elles ont roulé derrière lui pendant une heure ou deux, à une distance qu’elles jugeaient «normale», et elles ont pouffé de rire en répétant le mot plusieurs fois. Il n’y avait personne d’autre sur l’autoroute, seulement elles dans leur Volks et lui dans son camion. Françoise avait le fixe sur la vieille plaque d’immatriculation, une plaque souvenir, verte et dorée, du centenaire de la Colombie-Britannique. 1858-1958. Elle avait le fixe sur le numéro, 322-658, en sachant très bien que c’est le genre de chose dont elle se souviendrait probablement des années plus tard, quand elle raconterait son voyage avec Sam à quelqu’un qui se montrerait intéressé. Non, pas aux membres de sa famille, à des inconnus rencontrés par hasard (p. 145).

Tant de mots, si peu d’heures.

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise précédé de la Charte de la langue québécoise. Supplément 1981, Montréal, VLB éditeur, 1981, 168 p.

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

Grenier, Daniel, Françoise en dernier. Roman, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 16, 2018, 217 p.