Au niveau de

Cette expression, la plus nivelante qui soit, n’est pas moins populaire en France qu’au Québec. Dans la plupart des cas, elle pourrait être abolie sans grande perte.

Il y a quelques créateurs, ici et là, pour laisser entendre qu’on en abuse.

Ici : «si je peux me permettre, j’éclaircirais au niveau de la couleur, quelques mèches», écrit Suzanne Myre dans la nouvelle «Naissance et mort d’une calvitie» de son recueil Humains aigres-doux (p. 148).

Là : «Un requiem, c’est magnifique / Mais c’est quand même tout un symbole / Au niveau d’la dynamique / C’est pas la Compagnie créole», chante Bénabar dans la pièce «Allez !» de son album Infréquentable. (En passant, c’est faux : il faut le fréquenter.)

Heureusement que ceux-là existent.

Références

Myre, Suzanne, Humains aigres-doux, Montréal, Marchand de feuilles, 2004, 157 p.

Bénabar, Infréquentable, Sony BMG, 2008.

Polar franco-québécois

Luc Baranger, Aux pas des raquettes, 2009, couverture

Aux pas des raquettes est un polar simplet — narrativement, politiquement, sexuellement, comportementalement.

Sur le plan de la langue, trois choses à signaler.

L’argot qu’affectionne l’auteur est celui, mutatis mutandis, de la «Série noire» des années cinquante ou soixante : pas toujours facilement compréhensible, mais enlevé, et un peu caricatural.

La création lexicale est fréquente. La plus intéressante est du côté des verbes, souvent fondés sur le nom propre : «Allez, casse-toi, pauv’ con ! sarkozia Pichon» (p. 9); «avec trois copains il chuckberrisait des reprises des Stones et des Hollies» (p. 23); «C’est de la merde ! jeanpierrecoffe Vladimir» (p. 30); «Si tu cries, j’te mesrine» (p. 31).

La langue parlée au Québec est rendue de façon assez juste, malgré quelques broutilles. Les noms géographiques sont parfois écorchés : Gâtineau pour Gatineau (p. 43), La Colle pour Lacolle (p. 71). Dans «couple de pouponnes» (p. 74), «couple» devrait être au masculin. Ce devrait être «Y’a pus personne qui voulait rien savoir de lui» (p. 75), au lieu de «peu». Le glossaire final contient surtout, mais pas seulement, des expressions québécoises, et leur définition est correcte. (Cela dit, pour sa part, l’Oreille tendue n’a jamais entendu où que ce soit «Casser dans pan» pour «Se faire sauter le caisson»…) Bref, ça se discute, mais ce n’est heureusement pas du Fred Vargas.

Références

Baranger, Luc, Aux pas des raquettes, Paris, Éditions La branche, coll. «Suite noire», 31, 2009, 95 p. Suivi d’un glossaire.

Vargas, Fred, Sous les vents de Neptune, Paris, Viviane Hamy, coll. «Chemins nocturnes», 2004, 441 p.

P.Q.

L’histoire de la littérature raffole des périphrases. Bossuet est «L’aigle de Meaux», Voltaire, «Le patriarche de Ferney», George Sand, «La bonne dame de Nohant».

Existe-t-il des périphrases québécoises (P.Q.) ? Bien sûr, avec la même contrainte qu’ailleurs : il faut minimiser le risque de confusion. «Le poète de Natashquan» (Gilles Vigneault), oui; pas «Le poète de Montréal». «L’athlète de Ripon» (Stéphane Richer), d’accord; «L’athlète de Québec», non.

Il y a des «p’tits gars», souvent d’anciens premiers ministres, au fédéral comme au provincial : les «p’tits gars» de Shawinigan (Jean Chrétien), de Baie-Comeau (Brian Mulroney), de Chandler (René Lévesque). Il y a «Le père de la loi 101» (Camille Laurin), qu’on ne confondra pas avec «Le père de Youppi» (Roger D. Landry). Il fut même un temps où «Le prince des annonceurs» (Roger Baulu) pouvait interviewer «Le prince des lépreux» (le cardinal Paul-Émile Léger).

Certaines P.Q. peuvent désigner deux personnes, ce qui nuit à leur efficacité. «Le beu de Matane» («Le bœuf de Matane») est aussi bien l’ex-ministre Marc-Yvan Côté que l’ex-hockeyeur Alain Côté.

Inversement, il est des cas où une seule a droit à plusieurs P.Q. : Céline Dion est «La p’tite fille de Charlemagne», «La diva de Charlemagne», voire «La diva de la chanson».

On ne prête qu’aux riches.

 

[Complément du 27 mars 2012]

Thomas Mulcair vient d’être élu chef du Nouveau parti démocratique du Canada. Michel David, qui lui consacre un texte dans le Devoir d’aujourd’hui, l’appelle le «pitbull de Chomedey» (p. 3). Ouch.

 

[Complément du 27 avril 2015]

Si l’on en croit @PrintempsM (Les Printemps meurtriers de Knowlton / Festival international de littérature noire de langue française), Chrystine Brouillet serait «la reine du polar québécois». Merci de nous l’apprendre

 

[Complément du 21 décembre 2015]

Dans le Devoir du jour, sous la plume de Jean-François Nadeau : le «barde de l’île d’Orléans», Félix Leclerc (p. A3).

À tu et à vous et à toi et à vous et à tu

Jeudi soir dernier, dans un centre commercial de l’île de Montréal :

EB Games, Carrefour Angrignon, 23 juillet 2009
Carrefour Angrignon, 23 juillet 2009

Pourquoi ce passage du tu au vous dans la publicité ?

Si l’on était dans un roman épistolaire classique, on y verrait un effet d’insistance amoureuse, comme dans l’incipit de la lettre CXLVIII des Liaisons dangereuses de Laclos, quand le chevalier Danceny écrit à la marquise de Merteuil : «Ô vous, que j’aime ! ô toi, que j’adore ! ô vous, qui avez commencé mon bonheur ! ô toi, qui l’as comblé» (éd. de 1964, p. 333).

Dans une chanson, ce pourrait être un exercice de style, comme dans «Rendez-vous courtois» de Jérôme Kisling, sur l’album le Ours en 2006. Tous les vers y mêlent tutoiement et vouvoiement. Cela donne lieu à des phrases déjantées : «Allez viens vous asseoir, il faut pas que vous te barre / Sous mon toit, vous serez à ton aise / Donne-moi votre main, couchez-moi contre ton sein / Je t’avoue que je vous aime bien.»

Les intentions des propriétaires de la boutique de jeux électroniques EBGames sont un peu moins claires.

(L’absence de s à «usagé» fait désordre.)

Référence

Laclos, Pierre Choderlos de, les Liaisons dangereuses, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «G-F», 13, 1964, 379 p. Chronologie et préface par René Pomeau.