
(Transparence, totale comme on dit à la Presse+ : l’Oreille tendue et Sylvain Cormier se connaissent depuis plus de quarante ans. En outre, l’Oreille, de son vivant directorial, avait porté la candidature de Sylvain Cormier au titre de diplômé d’honneur du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal.)
«C’est là qu’on se rejoint, les humains,
quand on chante ensemble.
Seuls avec d’autres.»
À l’automne 1980, l’Oreille tendue était correctrice au Département d’études françaises de l’Université de Montréal, ainsi que s’appelait ce département à l’époque. Elle avait alors évalué une copie de Sylvain Cormier. L’analyse était intéressante, mais posait un problème : elle portait sur John Lennon, dans un cours consacré à Jean-Paul Sartre. C’est dire que Sylvain Cormier s’intéresse depuis longtemps à la musique et qu’il joue parfois avec les consignes qu’on essaie de lui imposer. (Des sources conjugales proches de l’Oreille tendue sont formelles : tous les devoirs finaux de Sylvain Cormier, cet automne-là, celui de l’assassinat de Lennon, ont porté sur l’ex-Beatles.)
Qui est Sylvain Cormier ? Il couvre l’actualité musicale depuis plusieurs décennies, surtout au quotidien montréalais le Devoir. Il lui aurait consacré 5000 articles, parmi lesquels il en a choisi 80, qui constituent la matière de son premier livre, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical. On y trouve des comptes rendus de spectacles, de disques et de livres, en plus d’entrevues. Quelques articles sont précédés d’encadrés les remettant en contexte; ces courtes introductions sont toutes bienvenues. C’est la musique québécoise qui est à l’honneur dans ce «livre anthologique» (p. 319).
Cormier ne se définit pas pour autant comme un journaliste, mais plutôt comme un «fan déguisé en journaliste» (p. 220) : «dans la vraie vie, juré, je n’ai jamais su comment mener une entrevue, au sens de questions et réponses […] je ne me suis jamais vraiment perçu en tant que journaliste» (p. 63). Il est proche des artistes qu’il présente, sans être leur intime, à l’exception peut-être de Renée Martel. Il essaie de saisir la nature de leur œuvre et de la mettre en valeur. Il n’hésite pas à les «soutenir» (p. 170). Il aime «complimenter», surtout s’il voit qu’il s’est trompé auparavant (p. 180). Il a le pardon facile, sauf devant le manque de générosité (p. 264). Il (se) met des limites : «On ne cherchera pas à connaître le détail de sa vie d’avant, c’est pas de nos affaires […]» (p. 212). Il ne boude jamais son plaisir : «Depuis quand un orgasme d’une heure dix est-il trop court ?» (p. 286) Manifestement, tout cela est fort apprécié, si l’on se fie aux relations qu’il entretient sur la longue durée. Cela ne l’empêche pas d’avoir des coups de gueule, comme le montrent les textes de la section «Au bûcher». Un exemple suffira : «si Céline Dion chante juste, elle interprète faux» (p. 256). Il n’abuse pas du procédé : «On ne peut pas décapiter par plaisir nos têtes de Turc. Ça fait des textes sanguinolents que les gens aiment trop pour ne pas être suspects» (p. 304).
Les portraits qu’il livre sont aussi des autoportraits. Il se met volontiers en scène; on sait toujours d’où il parle. On le découvre collectionneur maniaque (p. 94, p. 97, p. 109, p. 224). Quelques aspects de sa vie personnelle sont évoqués au passage : bégaiement (p. 138), dépression (p. 208), adoption (p. 215). D’abord et avant tout, il aime défendre la culture populaire dans laquelle il a grandi : «Mon Québec yéyé» est le titre de la troisième partie; «René Simard, mon p’tit frère» est le dernier texte retenu; à la télévision, il a déjà parlé, dans la même entrevue de David Bowie et de Patof, «Fier comme un fan» (p. 161).
Refermant Des oreilles au bout des doigts, l’Oreille a un regret. Sylvain Cormier aime beaucoup employer des expressions peu courantes au Québec, mais banales dans l’Hexagone («crac boum hue», «que dalle», «sangs et tripes», «fortiches», «pardi», «mazette», «à la gomme», «zig»). Parmi celles-ci, il y a «bath», qu’il est sûrement le seul à employer aussi souvent dans la presse québécoise. Or aucun des articles de cette anthologie ne contient ce mot. Pour un livre aussi bath, ce n’est pas bath.
P.-S.—Ce n’est pas pour se vanter, mais l’Oreille a souvenir d’avoir vu en spectacle le trio White Style & Friends, dont faisait partie Sylvain Cormier. Était-ce au Fifties, rue Saint-Denis (p. 145) ? Tu t’en souviens, Sylvain ?
P.-P.-S.—Page 193, ce ne serait pas plutôt «pulsent» ?
Référence
Cormier, Sylvain, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, Montréal, Somme toute / Le Devoir, 2026, 322 p. Ill. Préface d’Émile Proulx-Cloutier.