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Aspirateur du jour

Nicholson Baker, Room Temperature, 1991, couverture

Il y a jadis naguère, l’Oreille tendue a reçu une grande enveloppe, sans adresse de retour, qui contenait, sans mot d’explication, la photocopie d’un texte de fiction, «Room Temperature», paru dans le magazine The New Yorker sous la signature de Nicholson Baker. (Merci, @JPinNV.) Pour le dire comme Humphrey Bogart à la fin du film Casablanca (1942) : «this was the beginning of a beautiful friendship».

L’Oreille a déjà eu l’occasion de parler ici de ce fabuleux écrivain qu’est Nicholson Baker : au sujet du Kindle d’Amazon, de sa si spitante langue, de la ponctuation, du jeu vidéo Modern Warfare 2, de Tintin, du lexique des écrivains, du iPhone, de l’anneau de Gygès. Quand elle a écrit sur Wikipédia, elle s’est appuyée sur un de ses articles de la New York Review of Books (2008).

Pourquoi rappeler cela aujourd’hui ? Parce que Baker consacrait cette semaine un court texte, «Suction», à l’aspirateur, toujours dans le New Yorker : «There are many pleasures to vacuum cleaning, and then sometimes there’s rug rage» (incipit). Les lecteurs de The Mezzanine (1990) apprécieront. Les autres aussi.

Références

Baker, Nicholson, The Mezzanine, New York, Vintage Books, coll. «Vintage Contemporaries», 1990, 135 p. Paru en français sous le titre la Mezzanine, Paris, Julliard, 1991, traduction d’Arlette Stroumza.

Baker, Nicholson, «Room Temperature», The New Yorker, 8 janvier 1990, p. 31-39. URL : <http://www.newyorker.com/magazine/1990/01/08/room-temperature>. Repris dans Room Temperature, New York, Vintage Books, coll. «Vintage Contemporaries», 1991, 116 p. Paru en français sous le titre À servir chambré, Paris, Julliard, 1992, traduction de Michel Lederer.

Baker, Nicholson, «The Charms of Wikipedia», The New York Review of Books, 55, 4, 20 mars 2008. URL : <http://www.nybooks.com/articles/21131>.

Baker, Nicholson, «Suction», The New Yorker, 12 mai 2015. URL : <http://www.newyorker.com/tech/elements/innovation-suction>.

Melançon, Benoît, «Journal d’un (modeste) Wikipédien», dans Rainier Grutman et Christian Milat (édit.), Lecture, rêve, hypertexte. Liber amicorum Christian Vandendorpe, Ottawa, Éditions David, coll. «Voix savantes», 32, 2009, p. 225-239. URL : <http://www.mapageweb.umontreal.ca/melancon/docs/melancon_melanges_vandendorpe_2009.pdf>.

Cause de décès ?

Soit les deux tweets suivants :

«Le cinéaste finlandais a hâte de retrouver ici ses amis dont @XDolan pas vu depuis 30 ans. Mourant ! http://vimeo.com/113349354» (@trottiermc).

«RT @Lectodome : L’existentialisme de Sartre expliqué en 2 min. Avec la voix de Stephen Fry. http://bbc.in/1NIcNCH • mourant lol !» (@Homegnolia).

Qu’on se rassure : malgré la présence, dans chacun des tweets, du mot mourant, aucun décès n’est à signaler. Ce mot, au Québec, indique que quelque chose est très drôle, que c’est à mourir de rire.

Doublé d’un «lol», c’est encore plus pissant.

Quelques nouveaux mots en bibliothèque

Caricature du New Yorker

C’est connu : les bibliothécaires gèrent des collections. C’est moins connu : dans ces collections, il y a des néologismes. Allons-y voir.

Le travail des bibliothécaires a été bouleversé par l’arrivée du numérique, puis, plus récemment, par celle des usagers nés dans l’univers numérique. En anglais, on parle de digital natives. En français, on voit, mais rarement, digiborigène (aborigène digital) ces personnes qui ont grandi «avec l’ordinateur et les écrans portables, le Web et les réseaux sociaux», dixit le Devoir du 7 février 2015. Sur Twitter, @revi_redac faisait remarquer, à la suite de la parution de cet article, que le mot numéborigène (aborigène numérique) aurait été plus juste en français.

Les bibliothécaires ne travaillent pas que pour ces natif numériques (le Devoir, bis). Ils s’adressent à toutes sortes de clientèles et doivent leur offrir de nouveaux services. Parmi ceux-ci, il y a le prêt de tablettes numériques, tablettes dont les bibliothécaires se servent eux aussi pour aider les usagers, notamment, mais pas exclusiement, pour la référence nomade. Dès lors, pourquoi ne pas parler, avec @bibliomancienne, de tablothèque et donc de tablothécaires (les tabletarians), travaillant auprès des tablonautes ? S’agissant d’applications, on parlera d’applithécaire. On imagine donc facilement qu’ils doivent désormais développer des compétences techiques, devenir, pour certains, des informathécaires biblioticiens.

Cela étant, la mission des bibliothécaires dépasse la simple gestion d’outils. Ils sont là pour lutter, entre autres maux, contre l’illectronisme, cette fracture numérique, et pour donner accès à l’information sous toutes ses formes.

Plusieurs de ces néologismes sont rarement utilisés, du moins pour l’instant. Ce n’est pas le cas de curation (et de microcuration) et de curateur, voire de curationnisme, de curatorial ou de curator (en France, en français) auxquels il faut faire une place à part, vu leur succès.

Ces mots viennent de l’anglais, où on a pu les entendre sous diverses formes : curation (et auto-curation), curator, curationism, curatorial. Dans Vicky Cristina Barcelona, le film de Woody Allen (2008), quand ses hôtes l’interrogent sur ce qu’elle compte faire dans la vie, Vicky, jouée par Rebecca Hall, répond : «Maybe teaching maybe curating

Son sens ? Voici la définition qu’en proposait Nathalie Collard dans la Presse du 12 mars 2012 («Le curateur est-il un créateur ?», cahier Arts, p. 8).

Il n’y a pas si longtemps, le terme «curateur» était surtout associé au monde muséal, le curateur (ou conservateur) étant celui qui choisit les œuvres qui seront présentées dans le cadre d’une exposition.
Aujourd’hui, on a étendu la définition de la «curation» — un mot très laid, il faut en convenir — à toutes sortes de contextes, dont le travail journalistique. Le curateur (traduction du terme curator ou content curator) est celui qui choisit, trie, organise, hiérarchise, met en contexte et donne un sens à des objets ou à des informations. Le curateur fouille le web à la recherche d’informations et d’images qu’il juge pertinentes et intéressantes, les organise à sa façon et les partage avec les autres internautes sur son propre site.
[…]
À la différence de l’agrégateur de contenu qui se résume en gros à un vulgaire algorithme, le curateur est un être en chair et en os, curieux et passionné, qui passe des heures à explorer le web à la recherche de perles.

Sur le site RG Mobility, le 28 juin 2013, on proposait de distinguer la curation de l’agrégation et de la syndication :

Chaque fois que vous publiez un lien de contenu vers un autre site ou sur votre réseau social ou peut parler de curation s’il s’agit d’une action «manuelle» alors que si vous collectez et partagez automatiquement ce que vous trouvez à partir de mots clés, on parlera plutôt d’agrégation (Netvibes, Google Reader…). Quant à la syndication il s’agit plus d’une technologie qui permet de rendre disponible une partie du contenu de votre site ou blog afin qu’elle soit utilisée par d’autres sites où lecteurs de flux RSS.

Tout le monde n’aime pas la chose elle-même — «La curation, nouvelle tarte à la crème du web ?», «Non à la “curation”» — ou le mot et ses dérivés. On les retrouve sur la «Lake Superior State University’s 40th Annual List of Banished Words». Certains leur préfèrent médiateur (@audreyrozowy), webinier (@francispisani), éditeur (@LucGauvreau), conservateur (ce serait volontiers le choix de l’Oreille tendue), commissaire, voire fluxeur (@fbon).

Comme d’habitude, c’est l’usage qui tranchera, en bibliothèque et au-delà.

P.S.—Merci à @bibliomancienne, dont deux tweets — ici et — ont inspiré cette entrée de blogue.

L’avoir ou pas

La livraison du 1er mars 2015 de l’émission le Masque et la plume de France Inter a donné lieu à un échange métalinguistique entre, d’une part, Michel Crépu, ci-devant de la Revue des deux mondes, dorénavant de la NRF, et, d’autre part, tous les autres participants à l’émission, l’animateur Jérôme Garcin et les chroniqueurs Jean-Claude Raspiengeas, Nelly Kaprièlian et Arnaud Viviant. Le sujet du débat : l’expression avoir la carte (c’est vers la vingtième minute). Crépu ne la connaissait pas.

Son sens ? Explication de Pascal Praud, en 2013 :

Jean-Pierre Marielle (à moins que ce ne soit Philippe Noiret — les versions diffèrent) ont inventé dans les années 70 l’expression «avoir La Carte» pour qualifier leurs coreligionnaires qui bénéficiaient de l’indulgence de la critique. Aujourd’hui Mathieu Amalric ou Emmanuelle Devos ont «La Carte» parmi les comédiens. Chez les journalistes, Frédéric Taddeï ou Bernard Pivot la possèdent comme Simone Veil l’avait dans le monde politique. Le milieu du football n’échappe pas à ces codes. Il y a ceux qui ont «La Carte» et ceux qui ne l’ont pas.

Deux choses encore.

Jérôme Garcin fait remonter l’expression à Philippe Noiret et à Jean-Pierre Rochefort.

Michel Crépu n’écoute manifestement pas les émissions du Masque et la plume consacrées à l’actualité cinématographique : on y entend régulièrement avoir la carte. On les lui recommande.