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Langue grand-maternelle

L’Oreille tendue travaille à un nouveau livre. Ça s’appellera Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue) et ça devrait paraître en octobre chez son éditeur habituel, Del Busso éditeur.

Dans le premier texte, déjà partiellement paru ici, il y a aura cette phrase :

On entend parfois telle chroniqueuse vanter la langue impeccable de sa mère ou de sa grand-mère, elle qui n’avait qu’une «cinquième année». Cela est peut-être vrai, mais, à l’oral, sauf pour des périodes récentes, c’est invérifiable et, dès lors, inutilisable dans une démonstration raisonnée.

L’Oreille n’est pas la seule à se méfier des grands-mères.

C’est aussi le cas de Jean-Marie Klinkenberg :

Il n’est pas jusqu’à la hideuse faute d’orthographe — celle que tout le monde fait, mais dont tout le monde se défend, par exemple en l’attribuant à ces brebis émissaires que sont les dactylos, ou en entretenant la croyance aux mythiques grands-mères à l’orthographe pure — qui n’y jaillisse sous le doigt et l’œil de Mireille, telle une sanie qui le promet à la mort la plus sale (p. 190-191)

et de Jean-Claude Corbeil :

Chacun répond à la question en se reportant à ses souvenirs, à la grand-mère qui écrivait sans faute bien qu’elle ait peu fréquenté l’école, ou au souvenir que l’on garde de la manière dont on nous enseignait l’orthographe et la grammaire à l’école (p. 344).

L’Oreille est en agréable compagnie.

P.S.—Elle a déjà parlé de sa grand-mère, . Cela n’avait strictement rien à voir avec ce qui vient d’être dit.

Références

Corbeil, Jean-Claude, l’Embarras des langues. Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Montréal, Québec Amérique, coll. «Dossiers et documents», 2007, 548 p. Préface de Louise Beaudoin.

Klinkenberg, Jean-Marie, «Lecture», dans Jacques Godbout, D’amour, P.Q. suivi d’un dossier par Jean-Marie Klinkenberg, Paris, Seuil, coll. «Points», 1991, p. 159-195.

Un livre utile

Il arrive fréquemment à l’Oreille tendue de donner des conférences sur les nombreuses idées reçues à propos de la langue. Elle a constitué une liste de ces idées reçues à partir de ses lectures et de ce qu’elle entend autour d’elle. Dorénavant, quand elle voudra citer un ouvrage qui rassemble un grand nombre d’idées reçues, elle pourra renvoyer à Parlez fort !, l’opuscule que vient de faire paraître Jean-Paul de Lagrave. En peu de pages, on trouve là un nombre fort élevé de lieux communs, de stéréotypes, de clichés. C’est un livre nul, mais utile, par sa concentration d’autant de phrases fondées sur rien.

Passons sur la construction (bien difficile à suivre, jusqu’à une «Annexe» qui arrive comme une cheveu sur la soupe) et sur la grandiloquence de l’auteur («C’est par l’enfant que se maintient une nation et non autrement», p. 17; «C’est la terre québécoise qui assure la pérennité de la nation», p. 55) pour nous attacher à quelques-unes des idées reçues qu’on y trouve.

Les langues sont des essences.

Jean-Paul de Lagrave fait partie de ces gens qui croient que les langues ont des qualités permettant de les placer sur une échelle. Cela lui fait écrire des phrases comme «nous possédons la plus belle langue du monde» (quatrième de couverture et p. 12). Question : ça se mesure comment, la beauté ? Autre exemple : «Cette langue française, avec son cachet québécois, a quelque chose de plus qu’une autre. Il y a en elle un mélange de précision et de poésie» (p. 14). Autre question : ça se mesure comment, la précision et la poésie ?

Il n’y a, et il n’y a toujours eu, que deux langues au Québec.

C’est simple : au Québec, il y a l’anglais et le français, et rien d’autre. Même les immigrants, ces personnes dont on sent bien que ce contempteur des «accommodements raisonnables» ne veut pas beaucoup parler, pratiquent l’une ou l’autre. Quand ils arrivent au Québec, soit ils n’ont pas de langue, soit ils l’oublient instantanément pour se ranger dans un camp. (C’est contagieux : Jean-Paul de Lagrave aime beaucoup le vocabulaire militaire et l’Oreille s’y met elle aussi.) Devant «la culture franco-québécoise» (p. 18), il y le mal (l’anglophone, l’Irlandais, l’Écossais).

L’ennemi, c’est l’anglais. L’anglais, c’est l’ennemi.

Le manichéisme de l’auteur s’exprime dans des paragraphes comme celui-ci :

Le Québec est en danger aujourd’hui parce qu’il est attaqué dans son moi le plus profond. La langue anglo-américaine se faufile chez nous, telle une secte secrète. Il faut la repousser. C’est une bataille nécessaire à mener parce qu’elle est la seule réponse contre ceux qui souhaitent faire périr l’âme et l’esprit francophones. C’est une guerre contre l’agent d’une idéologie dévastatrice. La langue de la déshumanisation, la langue de l’indifférence. Celle de l’uniformisation de la pensée (p. 48).

C’est dit : il n’y a rien de bon à attendre du contact des langues.

Apprendre une deuxième langue quand on est enfant mène au bilinguisme.

«Il est toutefois essentiel de minimiser le bilinguisme à l’école primaire, lieu où l’enfant acquiert ses repères culturels et ses réflexes sociaux» (p. 50). À quoi l’auteur peut-il bien faire allusion ? Aux contacts dans la cour d’école ? Ça ne peut pas être ça : dans les cours d’école, notamment à Montréal, il y a souvent plus de deux langues; il faudrait alors parler de plurilinguisme. À l’enseignement officiel ? Aucune école publique ne donne d’enseignement bilingue au Québec. Au programme intensif d’anglais offert dans quelques écoles à la fin de dernier cycle du primaire ? Personne n’est jamais devenu bilingue uniquement en suivant pareils programmes brefs.

Il faut nécessairement penser ensemble langue et nationalisme.

Jean-Paul de Lagrave, qui ne cesse de marteler son admiration pour Camille Laurin, le ministre du Parti québécois qui a imposé la Charte de la langue française en 1977, est d’un nationalisme identitaire et d’un indépendantisme inoxydables. Ce sont ses seules grilles de lecture de la situation québécoise. La langue française est le «chef-d’œuvre de la conscience nationale» (p. 13), elle est «l’âme du peuple québécois, son essence, son identité, ce qui lui donne sa personnalité, ce qui marque sa différence» (p. 14). André Belleau a pourtant montré, il y a plus de trente ans, comment sortir de la tautologie unissant, chez plusieurs, langue et nationalisme. Il est vrai qu’il n’a pas beaucoup été entendu, ni ici ni ailleurs.

P.S.—L’auteur consacre deux paragraphes à ce qu’il appelle le «Basic English». Le premier commence ainsi : «Ce fut le fameux Basic English qui assura à l’anglais sa force de pénétration au XXe siècle. Cet anglais élémentaire a été mis au point en 1940 pour les nombreuses populations, souvent issues d’anciennes colonies, de faible niveau intellectuel, parfois illettrées, qui allaient être appelées à servir dans les armées britannique et américaine pendant la Seconde Guerre mondiale» (p. 26). Chacun appréciera à sa juste valeur l’expression «de faible niveau intellectuel».

Références

Belleau, André, «Langue et nationalisme», Liberté, 146 (25, 2), avril 1983, p. 2-9; repris sous le titre «Pour un unilinguisme antinationaliste» dans Y a-t-il un intellectuel dans la salle ?, Montréal, Primeur, coll. «L’échiquier», 1984, p. 88-92; repris sous le titre «Pour un unilinguisme antinationaliste» dans Surprendre les voix, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 1986, p. 115-123; repris sous le titre «Langue et nationalisme», dans Francis Gingras (édit.), Miroir du français. Éléments pour une histoire culturelle de la langue française, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Espace littéraire», 2014 (3e édition), p. 425-429. URL : <http://www.erudit.org/culture/liberte1026896/liberte1032296/30467ac.pdf>.

Lagrave, Jean-Paul de, Parlez fort !, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2015, 69 p. Ill.

La chasse est ouverte

Les journalistes, les chroniqueurs, les publicitaires (etc.) aiment les lieux communs, les formules toutes faites, les mots du jour.

Certains de leurs lecteurs s’amusent à en faire des florilèges. Il y a les collectionneurs…

…d’urbains (Vivez la ville urbaine).

…d’ovnis (Des ovnis et des journalistes).

…de tsunamis (Des tsunamis et des journalistes).

…de passions (Passionnées de passion).

Vous pensez à autre chose ? L’Oreille est preneuse.

P.S.—Merci à @revi_redac pour la découverte de Passionnées de passion.

Peut mieux faire

En mars 2013, à un test intitulé «Les 8 astuces pour réussir une mauvaise photo d’écrivain», l’Oreille tendue avait eu un score parfait.

Elle a faibli depuis. Au palmarès de Paul Hiebert, «Against Promotional Author Photographs», elle n’a plus que 3,5 points sur 5.

Elle a une «photographie sophistiquée» («The Sophisticated Photograph (aka “The My-head-is-so-weighted-down-by-great-thoughts-it-requires-additional-support”)»). (Un point)

Benoît Melançon, portrait

Elle a une «photographie de bureau» («The Office Photograph (aka “The Oh-I-didn’t-hear-you-enter-please-come-in-it’s-really-no-problem”)»). (Un point)

Benoît Melançon, portrait

Elle a (presque) une «photo confo» («The Comfortable Photograph (aka “The Torso-twist-with-arm-resting-on-back-of-couch”)») : il y a la torsion du torse et la main qui se repose, mais pas sur un canapé. (Un demi-point)

Benoît Melançon, portrait

Non fumeuse, elle ne peut avoir la «photographie du fumeur» («The Smoker Photograph (aka “The You-can’t-be-bad-ass-by-doing-what’s-good-for-you-and-your-children”)»). (Aucun point)

Elle a, variation sur la première catégorie, une «photographie main / visage» («The Hand-To-Face Photograph (aka “The Face-alone-is-boring-and-therefore-not-enough”)»). (Un point)

Benoît Melançon, portrait

L’Oreille devra donc soigner ses clichés, histoire d’obtenir de meilleurs résultats. Devrait-elle se mettre à fumer ?

Changez-en

Un collègue de l’Oreille tendue, Pierre Popovic, le dit depuis des années : en études littéraires, il faudrait cesser de parler inconsidérément de posture.

Deux exemples lus ces jours-ci ?

Dans le plus récent numéro de la revue Liberté (306, hiver 2015) — par ailleurs excellent —, l’une parle de «non-posture» (p. 46), l’autre de «posture temporelle singulière» (p. 55).

On crée un moratoire ?

P.S.—Un de ces jours, l’Oreille ajoutera le mot posture ici.

 

[Complément du 22 décembre 2014]

Dès le 21 août 2011, Pierre Assouline moquait les «experts en posturologie». (Merci à @revi_redac pour le lien.)