Autoportrait au dentier

Lisanne Rheault-Leblanc, Présages, 2020, nouvelles

«Même si tu la devines chaque jour, même si tu la sens fourmiller sur toi pendant que tu vaques à autre chose, l’œuvre violente du temps te révulse. Le salaud a érodé tes pommettes, a gonflé ton nez, tes paupières lisses et nerveuses. Il a rongé ta peau pour ne laisser que ce mince tissu translucide sous lequel se trame un réseau complexe de veines, de petites araignées bleues qui auraient fait leurs nids derrière ton visage. Un voile trouble recouvre tes prunelles et les rend grisâtres, malades. Des taches sombres constellent aussi ta figure — au hasard, semble-t-il. Tes lèvres se sont muées en une simple ligne incolore, gercée, et tes joues, comme tu le craignais, forment deux sacs lourds de chaque côté de ta bouche. Seules tes dents blanches, trop droites, trop égales, tranchent avec le reste de cette dévastation. Avec un peu d’effort, tu arrives à sentir le contact étrange entre ton dentier et tes gencives nues.

[…]

Combien de visages as-tu eus tout au long de ta vie ? Celui-là en tout cas sera le dernier, il te reste celui-là, regarde-le bien, rien ne sert de lui demander de se justifier, arrive seulement à en fixer l’image quelque part, dans un endroit à l’abri de la fin. Arrive à aimer ce qu’il est devenu et à lui pardonner un peu la vie qu’il traîne derrière lui.»

Lisanne Rheault-Leblanc, Présages. Nouvelles, Montréal, Del Busso éditeur, 2020, 201 p., p. 35-36 et p. 42.

Portrait assassin du jour

Hervé Le Tellier, Toutes les familles heureuses, éd. de 2021, couverture

«Né fin 1931, Guy avait douze ans à la Libération de Paris, vingt-cinq quand les événements d’Algérie prirent de l’ampleur. Une génération chanceuse et pourtant bâtarde, à la jeunesse coincée entre l’Occupation et la guerre d’Algérie. Il était né trop tard pour collaborer, trop tôt pour torturer. Rien ne prouve qu’il eût fait l’un ou l’autre. Même pour des actes indignes, il faut un peu de trempe. Sans doute n’aurait-il pas su refuser de monter dans un mirador.»

Hervé Le Tellier, Toutes les familles heureuses, Paris, JC Lattès, coll. «Le livre de poche», 36181, 2021 (2017), 189 p., p. 16.

Portrait marivaudien

Marivaux, la Seconde Surprise de l’amour, éd. de 1728, page de titre

«Eh bien, Monsieur, sur ce pied-là, que n’allez-vous vous ensevelir dans quelque solitude où l’on ne vous voie point ? Si vous saviez combien aujourd’hui votre physionomie est bonne à porter dans un désert, vous aurez le plaisir de n’y trouver rien de si triste qu’elle. Tenez, Monsieur, l’ennui, la langueur, la désolation, le désespoir, avec un air sauvage brochant sur le tout, voilà le noir tableau que représente actuellement votre visage; et je soutiens que la vue en peut rendre malade, et qu’il y a conscience à la promener par le monde. Ce n’est pas là tout : quand vous parlez aux gens, c’est du ton d’un homme qui va rendre les derniers soupirs; ce sont des paroles qui traînent, qui vous engourdissent, qui ont un poison froid qui glace l’âme, et dont je sens que la mienne est gelée; je n’en peux plus, et cela doit vous faire compassion. Je ne vous blâme pas; vous avez perdu votre maîtresse, vous vous êtes voué aux langueurs, vous avez fait vœu d’en mourir; c’est fort bien fait, cela édifiera le monde : on parlera de vous dans l’histoire, vous serez excellent à être cité, mais vous ne valez rien à être vu; ayez donc la bonté de nous édifier de plus loin» (acte I, scène XII, p. 690-691).

Marivaux, la Seconde Surprise de l’amour, 1727, dans dans Théâtre complet. Tome premier, Paris, Classiques Garnier, 1989, p. 653-726 et 1091-1094. Texte établi, avec introduction, chronologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre. Nouvelle édition, revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin.

Portrait de professeur en tombe

Russell Banks, Lost Memory of Skin, 2011, couverture

«It sounds like the Professor will do most of the talking anyhow. He’s a professor, after all. It’s possible the guy can help the Kid find a job at the university on the grounds crew or something and a more or less permanent place to live. You never know. The Kid has never met a real professor before but they’re supposed to be smart and people respect them and they don’t work for the cops or the state. Besides they’re like priests and shrinks, right ? Everything you tell them is strictly confidential.»

Russell Banks, Lost Memory of Skin. A Novel, Toronto, Alfred A. Knopf Canada, 2011, 416 p., p. 80.

Portrait de la lectrice en baigneuse (presque) adultère

Frédérique Côté, Filibuste, 2021, couverture

«J’ai pas pensé à Bébé non plus, qui tenait encore la poignée de porte, l’air perdue. J’ai pensé à Luc. Je suis pas conne, les policiers étaient là pour quelqu’un de ma famille, une de mes filles était morte ou mon mari avait eu un accident de moto. Mais c’est Luc qui m’est venu en tête. À cause des deux policiers qui allaient assurément m’annoncer un grand drame, à cause de Bébé, debout près de la porte à tenir la poignée comme si sa vie en dépendait, je pourrais plus consacrer mon temps à m’imaginer partir avec Luc. J’ai voulu prendre un bain en l’absence de mon mari pour lire un livre que Luc m’avait prêté en me comparant au personnage principal. Avez-vous déjà entendu quelque chose de plus sensuel ? J’étais excitée par l’idée de Luc tournant les mêmes pages avec ses mains, peut-être dans son bain à lui, sa femme dans la pièce d’à côté ou partie se tuer en moto elle aussi, pourquoi pas. J’ai été punie pour ce bain-là.»

Frédérique Côté, Filibuste. Roman, Montréal, Le Cheval d’août, 2021, 110 p., p. 25-26.