Portrait préfunéraire du jour

Germaine Guèvremont, le Survenant, éd. de 1954, couverture

«Un soir, Angélina Desmarais se joignit à la compagnie. Un teint cireux et une allure efflanquée la faisaient ressembler à un cierge rangé dans la commode depuis des années. Sans cesse ses cheveux morts s’échappaient du peigne par longues mèches sur la nuque. Seuls ses yeux vifs et noirs, brillants comme deux étoiles, vivaient sous le front bombé.»

Germaine Guèvremont, le Survenant. Roman, suivi d’un «Vocabulaire», Paris, Plon, 1954 (1945), 246 p., p. 41.

L’art du portrait à rallonge

Lawrence Block, The Burglar Who Painted Like Mondrian, 1983, couverture

«Four more men filled out the audience. One had a round face and a high forehead and looked like a small-town banker in a television commercial, eager to lend you money so that you could fix up your home and make it an asset to the community you lived in. His name was Barnett Reeves. The second was bearded and booted and scruffy, and he looked like someone who’d approached the banker and ask for a college loan. And be turned down. His name was Richard Jacobi. The third was a bloodless man in a suit as gray as hiw own complexion. He had, as far as I could tell, no lips, no eyebrows, and no eyelashes, and he looked like the real-life banker, the one who approved mortgages in the hope of eventual foreclosure. His name was Orville Widener. The fourth man was a cop, and he wore a cop’s uniform, with a holstered pistol and a baton and a memo book and handcuffs and all that great butch gear cops get to carry. His name was Francis Rockland, and I happened to know that he was missing a toe, but offhand I couldn’t tell you which one.»

Lawrence Block, The Burglar Who Painted Like Mondrian, New York, HarperCollins, 2005 (1983). Édition numérique (iBooks).

Portrait sommaire

Jean-Patrick Manchette, la Position du tireur couché, 1981, couverture

«— Tout va bien. Décrivez-moi cette personne.

— C’était une dame, dit le réceptionniste. Je ne sais pas quoi dire. Des cheveux noirs, courts, en forme de casque, ça se porte beaucoup en ce moment, avec une frange, voyez-vous ? Des yeux bleus, un nez fin et long, une bouche un peu tombante, comme Jeanne Moreau, l’actrice, voyez-vous ? Et puis quoi ? Taille moyenne, peut-être un mètre soixante-trois. Un imperméable en nylon bleu marine, boutonné jusqu’au cou, et des bottes de cuir bleu. Elle avait un chapeau de pluie à la main, assorti à son imperméable, et… ah, elle portait des gants montants en peau bleue. Elle fumait une cigarette à bout liégé. Elle m’a donné vingt francs, deux pièces de dix. C’est tout ce que je vois. Ah si. Pour me permettre un jugement, monsieur, elle avait la peau sèche. Les joues roses, voyez-vous ? Mais comme après qu’on a pelé à cause d’un coup de soleil, ou bien comme lorsqu’on a une mauvaise circulation. Ça n’allait pas jusqu’à la couperose, parce que c’est une dame d’une trentaine d’années, mais cependant… Certaines Anglaises et certaines Scandinaves ont ce genre de teint. Je crains de ne pas me rappeler grand-chose d’autre, en fait. Je ne suis pas très observateur et je n’ai pas fait très attention.»

Jean-Patrick Manchette, la Position du tireur couché, Paris, Gallimard, coll. «Série noire», 1856, 1981, 181 p., p. 58-59.

Portrait cruel du jour

Dennis Lehane, Moonlight Mile, éd. de 2011, couverture

«The blond woman was Donna, I assumed. She was attractive the way sports bar hostesses and pharmaceutical reps are — hair the color of rum and lots of it, teeth as bright as Bermuda. She had the look of a woman who kept her plastic surgeon on speed dial. Her breasts were prominently displayed in most of the photos and looked like perfect softballs made of flesh. Her forehead was unlined in the way of the recently embalmed and her smile resembled that of someone undergoing electroshock.»

Dennis Lehane, Moonlight Mile, New York, Harper, 2011 (2010), 348 p., p. 132.

Portrait en jouisseur

Marie d’Agoult, Premières années (1806-1827), éd. de 2009, couverture

«Chasseur paresseux, indolent joueur de whist, dormeur inéveillable, amateur de longs repas et de plaisirs commodes, volontiers loin de sa femme dont l’esprit vif et piquant fatiguait son flegme, [le prince Louis de La Trémoïlle] était attiré chez nous par les petits bois giboyeux, par la partie de whist établie en permanence au salon dans les jours de pluie, par les talents d’Adelheid [la cuisinière viennoise], et peut-être aussi par le mien qu’il mettait à contribution chaque soir après dîner en me demandant de lui jouer sur le piano ce qu’il appelait un joli petit air qui l’empêchait de s’endormir avant l’heure d’aller se coucher.»

Marie d’Agoult, Premières années (1806-1827), édition établie et présentée par Martine Reid, Paris, Gallimard, coll. «Folio 2 €», série «Femmes de lettres», 4875, 2009, 140 p., p. 57.