Une âme sœur

Sébastien Bailly, les Zeugmes au play, 2011, couvertureOn le sait : l’Oreille tendue aime les zeugmes, au point d’en avoir fait une catégorie, là, en bas, à droite. On comprendra donc son plaisir à la découverte du livre les Zeugmes au plat de Sébastien Bailly (2011) et de son site Web.

Dans son livre, Bailly donne plusieurs définitions du zeugme — ne pas dire zeugma, recommande-t-il —, il cite des travaux de divers rhétoriciens, il livre une brève anthologie thématique du «meilleur des zeugmes», il énumère les chansons et les articles de journaux où fleurit cette figure de style, il en construit une typologie : le zeugme étant une «entorse», puisqu’il s’agit «de tordre une construction grammaticalement correcte parce qu’il est plus simple, plus rapide, moins contraignant de procéder ainsi» (p. 17), il convient de distinguer l’«entorse légère» (genre, nombre, temps), de l’«entorse moyenne» (syntaxe, sémantique) et de l’«entorse grave» (là où règnent les «complications inattendues», p. 22). Non seulement l’auteur expose la nature du zeugme, mais il souhaite faire œuvre utile, d’où une «petite fabrique du zeugme» (p. 43-56), d’inspiration oulipienne.

Sous un titre emprunté au préfacier, Hervé Le Tellier, on lit une véritable défense et illustration du zeugme. Ce «petit traité» (p. 12) regorge (évidemment) de bons mots, d’exemples bien choisis, voire de passages philosophiques : «En clair, pour Henri Mourier [ce devrait être Morier], le zeugme permet de donner du sens à la vie; pour Pierre Jourde, il souligne qu’elle n’en a pas» (p. 72); «Il se trouve que le zeugme apporte quelque chose de plus qu’une rupture dans la marche grammaticale de la phrase : il remet en cause la fonction première du langage» (p. 76).

Tout cela était nécessaire, car, selon Bailly, le zeugme est le laissé-pour-compte de la rhétorique : «On en revient toujours à ce désintérêt frappant, ce désamour cinglant, cette indifférence aveuglante pour la figure» (p. 39 n. 27). Ce n’est désormais plus vrai.

P.-S. — À la p. 32, on lit, correctement, tel vers de Racine : «Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste» (Andromaque, acte II, scène 2). Page 18 et page 80, on a mis «veaux» à la place de «vœux». Ça fait désordre.

Référence

Bailly, Sébastien, les Zeugmes au plat. Éloge d’une tournure humoristique, Paris, Mille et une nuits, coll. «Mille et une nuits», 585, 2011, 107 p. Avant-propos de Hervé Le Tellier.

 

Tout le monde à bord

Martine Sonnet, Montparnasse monde, 2011, couverture

L’Oreille tendue, il y a quelques mois, chantait les louanges d’Atelier 62 (2008) de Martine Sonnet. Bis, avec Montparnasse monde (2011).

Le «contenu» — à défaut de meilleur terme — de ce livre a connu plusieurs incarnations au fil des ans, incarnations qu’on peut retrouver (en partie) sur le site de l’auteure. Il y eut des images (fixes ou mobiles), du son, des entrées de blogue et un recueil de quelques-unes de celles-ci dans un livre numérique paru chez publie.net en 2009, sous le même titre que l’ouvrage sorti récemment aux éditions Le temps qu’il fait. Le sous-titre d’alors, Variations sur le thème d’une gare, est devenu fort heureusement Roman de gare. Mais de quoi s’agit-il ?

De faire voir et entendre, en 27 chapitres, une gare parisienne, celle du titre, pour montrer qu’elle est un monde en soi, ouvert sur le monde. De mêler, aux descriptions et évocations, des éléments de son histoire personnelle, familiale, professionnelle et intellectuelle.

Martine Sonnet a voulu tenir la gare «à l’œil» (p. 43), en révéler les strates — dans l’espace comme dans la mémoire —, comprendre sa position dans un univers bien particulier : «La gare, le bureau, le Jardin et moi, nous formions un écosystème» (p. 83). De l’auteure en «rapporteuse de gare» (p. 32).

Accessoirement, le livre permet de répondre au narrateur du roman l’Incident de Christian Gailly : «La gare était comme toutes les gares. Une gare, quand on a dit ça on a tout dit. Il suffit d’en voir une, on les a toutes vues. Toujours les mêmes gens qui regardent en l’air, attendent, partent, reviennent» (p. 208). Non, pas celle de Martine Sonnet.

Pareille «entreprise d’écriture» (p. 61) est par définition infinie : «Si le Montparnasse monde bouge en même temps que je l’écris, je n’aurai jamais fini» (p. 66). Martine Sonnet le sait donc, qui propose à ses lecteurs une dizaine d’«exercices de gare» : à chacun de se représenter son monde, de se faire son propre roman.

Qui dit «roman de gare» dit «vocabulaire de gare» (p. 19 et p. 43), «langue de gare» (p. 22). Celle de Martine Sonnet peut parfois dérouter, au sens littéral. On la voit résister «à la séduction des gondoles» dans un grand magasin voisin de son port d’attache (p. 111) et ne pas s’émouvoir de ce qu’impose «le crocodile» au wagon de tête de son train (p. 122). Voilà l’Italie et des contrées bien plus lointaines au cœur de Paris.

Il se passe décidément beaucoup de choses dans une gare, quand on est tout yeux, tout oreilles. La démonstration est faite à chaque page du livre de Martine Sonnet. Suivons-la.

P.-S. — Ce texte a été rédigé dans une chambre d’hôtel qui donne précisément sur la gare de Martine Sonnet. Il y a aussi le Québec dans le Montparnasse monde.

Références

Gailly, Christian, l’Incident, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Double», 63, 2009 (1996), 253 p.

Sonnet, Martine, Atelier 62, Cognac, Le temps qu’il fait, coll. «Corps neuf», 1, 2009 (2008), 193 p. Ill.

Sonnet, Martine, Montparnasse monde. Roman de gare, Cognac, Le temps qu’il fait, 2011, 139 p. Ill.

Sonnet, Martine, Montparnasse monde. Variations sur le thème d’une gare, livre numérique, Saint-Cyr sur Loire, publie.net, 2009.

La société des livres

Sophie Divry, la Cote 400, 2010

(Nous sommes près de la Cote 400, chez Sophie Divry.)

Elle est bibliothécaire, en province, responsable de la géographie (alors qu’elle aspire à l’histoire). Au matin, avant l’ouverture, elle tombe sur un lecteur qui vient de passer la nuit enfermé dans son sous-sol, celui de la bibliothèque. Elle monologue, devant lui, sur sa vie, son amour inavoué pour le jeune Martin et sa nuque, sa conception de la bibliothèque, des livres et des lecteurs. Elle compare les mérites de Maupassant et de Balzac, au bénéfice du premier; elle chante les louanges de Gabriel Naudé et d’Eugène Morel, ces phares de la bibliothéconomie; elle s’identifie à Simone de Beauvoir contre Sartre, un «vrai satapre, un alcoolique» (p. 62). Elle est obsédée par l’ordre social et bibliothécaire (elle n’est pas du genre à oser se permettre une fantaisie, sauf, précisément, ce monologue), ce qui ne va pas sans lui causer des difficultés avec les autres bibliothécaires. Il lui arrive — on ne s’y attend pas — d’utiliser des mots réputés propres au Québec, «niaiseux» (p. 39) et «blonde» (p. 63). Elle a aussi l’oreille fine, notamment en matière de clichés.

Les discours politiques en regorgent.

Mais qu’est-ce que vous croyez, je les connais vos arguments, monsieur le ministre : faire de la médiathèque un lieu de plaisir et de convivialité au cœur même de la ville. Rendre moins intimidante l’entrée dans la bibliothèque. Allier plaisirs et culture pour que la culture devienne un plaisir et gnagnagna (p. 40-41).

Au «gnagnagna» près, presque tous les mots de cette citation pourraient être mis entre guillemets; ils viennent d’ailleurs, des discours tout faits.

Mais il n’y a que la politique dont on entend le ronron :

Des fois les lecteurs nous trouvent rudes avec eux. Il faut nous comprendre : qui voudrait venir s’enfermer sous des néons blafards entre des murs en placo, à l’heure où le soleil pointe gaiement ses timides premiers rayons de chaleur et que l’herbe verdoie sous le vent au temps de l’agnelage, hein, je vous le demande ? (p. 44)

Cet «agnelage» a la même fonction que le «gnagnagna» : souligner combien est forte la tendance du langage à se figer. Heureusement qu’il y a des gens — bibliothécaires, auteurs — pour résister.

Référence

Divry, Sophie, la Cote 400, Montréal, Les Allusifs, 2010, 64 p.

Le Führer à Montréal ?

Johanne Ménard, Connais-tu Maurice Richard ?, 2010, couverture

Parmi les collections documentaires des Éditions Michel Quintin, l’une s’intitule «Connais-tu ?». Il s’agit d’une «collection pour rire et pour s’instruire»; on veut y être «humoristique», «fantaisiste», «instructif». On y vise un public âgé «de 8 ans et plus». Après Barbe Noire, Cléopâtre, Marco Polo et Érik le Rouge, c’est autour du hockeyeur québécois Maurice Richard (1921-2000) d’y entrer.

On trouve dans Connais-tu Maurice Richard ? les principaux faits d’armes du célèbre numéro 9 des Canadiens de Montréal : les succès précoces, les cinq buts et les trois étoiles contre les Maple Leafs de Toronto, les cinq buts et les trois passes contre les Red Wings de Detroit au terme d’une journée de déménagement, l’émeute du 17 mars 1955, la longévité et les records, etc.

La lecture est clairement ethnique : Richard est le héros des Canadiens français; il est bafoué par les méchants Canadiens anglais, qu’il s’agisse des joueurs des autres équipes ou des autorités de la Ligue nationale de hockey, au premier chef son président, Clarence Campbell. Tout cela est banal, parfaitement convenu : c’est la vulgate richardienne, que peu de personnes (l’Oreille tendue en est) essaient de nuancer. Dès la Deuxième Guerre mondiale ou tout de suite après, du moins tel qu’on (se) représente cette époque aujourd’hui, la dichotomie francophones / anglophones se serait imposée :

Maurice Richard devient vite l’idole des Canadiens français, celui qui réussit à en imposer.

À cette époque-là, les francophones ont souvent les emplois les moins bien payés et se sentent opprimés. Maurice représente pour eux le succès et la force (p. 32-33).

Ce qui est moins banal est la représentation visuelle du méchant Canadien anglais en patron colérique.

Le visage de ce patron qui s’en prend aux «Pea Soup» — c’est l’injure utilisée par certains Canadiens anglais pour décrire les Canadiens français — évoque celui — combien honni — d’un des plus grands bourreaux du XXe siècle. Même type de costume, même coupe de cheveux, même moustache, même colère, même recours à l’invective raciale.

Cet amalgame est un bien troublant message à transmettre à nos chères têtes blondes.

Référence

Ménard, Johanne, Connais-tu Maurice Richard ?, Waterloo (Québec), Éditions Michel Quintin, coll. «Connais-tu ?», 5, 2010, 63 p. Illustrations et bulles de Pierre Berthiaume.

Florilège du jeudi matin

Kim Thúy, Ru, 2009, couverture

Ambitionner : semblerait vouloir dire espérer. «Malgré toutes ces nuits où nos rêves coulaient sur la pente du plancher, ma mère a continué à ambitionner un avenir pour nous» (p. 27).

Avoir pour mission : se dirait des animés comme des inanimés. «Ma naissance a eu pour mission de remplacer les vies perdues» (p. 11).

Désigner : manquerait de synonymes. «J’ai quitté Hanoi ainsi, l’abandonnant à son coin de trottoir, sans avoir pu détourner son regard vers un horizon sans fumée, ni être héroïque comme Anh Phi, comme beaucoup de gens qui ont été identifiés, nommés, désignés héros au Vietnam» (p. 101).

Grand-mère : serait un élément architectural. «Mais, contrairement à ma grand-mère, les fenêtres en lattes de bambou de sa chambre donnaient directement sur la rue» (p. 125).

Irresponsabilité : la «qualité d’une personne irresponsable» (le Petit Robert) ne serait pas la même chose que la «capacité» d’une personne «d’être irresponsable». «Ma mère enviait l’irresponsabilité de mon oncle, ou plutôt sa capacité d’être irresponsable» (p. 70).

Jongler : relèverait de l’instinct maternel. «Ma grand-mère jonglait avec ses jeunes enfants et ses fausses couches à répétition» (p. 70).

Parcours d’apprentissage : aurait quitté, sans modification aucune, le ministère de l’Éducation, du loisir et du sport du Québec pour le ministère de la Culture. «[Nos] parcours d’apprentissage sont atypiques» (p. 82).

Pudeur : constituerait un motif de danse. «Toute la frivolité de la jeunesse a glissé entre ses doigts pendant qu’elle interdisait à ses sœurs de danser au nom de la pudeur» (p. 71).

Sens : il faut pas confondre sens (direction : Flatte-les dans le sens du poil), sens (sensation : Ses sens étaient en éveil), sens (jugement : C’est plein de bon sens) et sens (signification : C’est le sens de mon intervention). «J’étais une extension d’elle, même dans le sens de mon nom» (p. 12).

Sexe : on s’y adonnerait. «Certains ignoraient son handicap en acceptant son collier en or de vingt-quatre carats en échange d’un morceau de goyave, ou en s’adonnant au sexe avec elle en échange d’une flatterie» (p. 112).

Vandaliser : s’en prendrait aux organes internes. «La maternité, la mienne, m’a affligée d’un amour qui vandalise mon cœur […]» (p. 134).

Référence

Thúy, Kim, Ru, Montréal, Libre expression, 2009, 144 p.