Divergences transatlantiques 051

Symbole de la / du wifi

(Fausse) interrogation du Figaro : «Faut-il dire “la Wifi” ou “le Wifi” ?» Réponse (ferme) : «Désolé donc pour les partisans du féminin, mais concernant le wifi, le mot est bien au masculin.»

Plus nuancé, le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française propose ceci : «En français, le substantif Wi-Fi est plus souvent utilisé au masculin qu’au féminin.»

En toutes choses, la nuance est bonne conseillère.

Passage délicat

Seattle Electric Washer Co., The Argus (Seattle), 24 avril 1920, p. 6

Soit la phrase suivante, tirée de la Presse+ du 11 septembre 2017 :

De simple petite bécane à tout faire, la sympathique Scrambler Icon passe dans le tordeur des stylistes de Ducati et devient la sexy Scrambler Café Racer.

Une moto passerait «dans le tordeur» et en sortirait transformée, et pour le mieux. Cette utilisation méliorative de passer dans le tordeur étonne un brin l’Oreille tendue.

L’expression renvoie au fonctionnement des anciennes machines à laver : pour essorer les vêtements, on les passait entre des rouleaux appelés tordeurs. (Le terme est «déconseillé» par l’Office québécois de la langue française depuis 1973.)

Qui mettait la main, au lieu d’un vêtement, dans le tordeur en souffrait cruellement. Voilà pourquoi l’expression peut être connotée négativement. Exemple :

Rappeur à la langue bien pendue, [Booba] trône au sommet des ventes d’albums en France depuis la sortie, fin novembre, de son cinquième album, Lunatic, disque vitriolique qui passe la France au tordeur (la Presse, 18 décembre 2010, cahier Arts et spectacles, p. 11).

Le dictionnaire numérique Usito — «être dans un enchaînement de circonstances qui se compliquent et dont on ne peut se dégager» — et Pierre DesRuisseaux — «s’immiscer, se laisser entraîner malencontreusement dans une affaire» (p. 305) — donnent une définition différente. Pour l’un et pour l’autre, le synonyme en français de référence d’avoir le bras dans le tordeur serait mettre le doigt dans l’engrenage. Cela ne correspond à aucun des deux exemples relevés ci-dessus.

Les temps seraient-ils en train de changer ?

 

[Compléments du 18 septembre 2017]

1.

Autre exemple, venu de Twitter, du deuxième sens décrit ci-dessus :

On notera le passage de dans le tordeur à au tordeur.

2.

Lisant la phrase suivante : «Le philosophe, professeur à l’UQAM, n’épargne personne : même Lévesque et Parizeau passent dans son broyeur» (le Devoir, 16-17 septembre 2017, p. F6), l’Oreille s’interroge : le tordeur est-il un broyeur ?

 

Illustration : Seattle Electric Washer Co., The Argus (Seattle), 24 avril 1920, p. 6. Reproduction disponible sur Wikimedia Commons.

 

Référence

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

Chronique automobilo-gastronomique

Archives Montréal, vendeur ambulant, Montréal, 1947

Soit la phrase suivante, tirée du Devoir du jour :

Ce nouveau magazine culinaire [Sel et diesel] nous emmène dans les villes canadiennes où se multiplient les camions-restaurants, à la rencontre de ceux qui les chauffent, dans tous les sens du terme, et de leur cuisine (p. B7).

Pourquoi ce «dans tous les sens du terme» pour qualifier «chauffent» ? C’est que les camionneurs-restaurateurs chauffent des aliments dans leur véhicule et qu’ils le conduisent, chauffer étant un synonyme de ce verbe dans le français populaire du Québec.

Chauffer s’emploie avec un complément d’objet direct — chez Michael Delisle, on «chauffe» une auto (le Sort de Fille, p. 37) — ou seul — «Viens chauffer pendant que je lève le tronc», peut-on lire chez William S. Messier (Dixie, p. 129).

Illustration : Archives Montréal, vendeur ambulant, Montréal, 1947, rue de Bordeaux, angle Ontario, photographie disponible sur Wikimedia Commons.

Références

Delisle, Michael, le Sort de Fille. Nouvelles, Montréal, Leméac, 2005, 120 p.

Messier, William S., Dixie, Montréal, Marchand de feuilles, 2013, 157 p. Ill.

Le popotin des uns…

…est le steak des autres. Si on ne connaît pas cet emploi lexical québécois, le titre suivant, paru dans la Presse+ du 26 août, risque de rester incompréhensible.

«Ne pas rester assis sur son steak», la Presse+, 26 août 2017

Dans son Trésor des expressions populaires (2015), Pierre DesRuisseaux ne relève qu’un emploi métaphorique de «S’asseoir (rester assis) sur son steak» : «Paresser, s’abstenir d’agir, rester dans l’immobilisme» (p. 290). Cela suppose un emploi littéral, non ?

Référence

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

Divergences transatlantiques 050

L’Oreille tendue ne l’avait jamais noté : il y a (au moins) deux sortes de bullshit.

Il y a la québécoise : la bullshit, toujours au féminin, affectueusement appelée bull («C’est de la bull»).

Il y a la française, au masculin — parfois ? toujours ? : le bullshit. C’est du moins ce que laissent croire les trois exemples suivants (et récents).

Le Monde, 9 août 2017 : «bullshit» au masculin

Wikipédia définit «le bullshit» (au masculin, donc) ici.

P.-S.—Bullshit a évidemment donné le verbe bullshiter, que l’on trouve, par exemple, dans la Nuit des morts-vivants de François Blais (2011) : «plutôt que de la bullshiter j’essayai de lui changer les idées» (p. 100).

Référence

Blais, François, la Nuit des morts-vivants, Québec, L’instant même, 2011, 171 p.