Divergences transatlantiques 043

On vous file un formulaire. Vous en faites quoi ?

Au Québec, on entend encore beaucoup la forme fautive compléter : je complète le formulaire. Explication du Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française : «En français, le verbe compléter signifie : “rendre complet, ajouter quelque chose, parachever, parfaire” et non pas “ajouter les informations demandées”.» Bref, quand on vous remet un formulaire, habituellement, il est déjà complet; ce n’est pas à vous de le compléter.

Il vaut mieux, dès lors, le remplir.

En France, on voit aussi, de plus en plus souvent, renseigner, ainsi que l’atteste le Petit Robert (édition numérique de 2014) : «Remplir avec l’information attendue. Renseigner une fiche. Renseigner une rubrique (questionnaire), un champ (informatique). Formulaire à renseigner et à signer.» Cet emploi n’est pas usuel au Québec.

L’Oreille tendue le déplore, qui a un faible pour ce sens du verbe renseigner.

Silence venu du passé

C’était il y a plus de six lustres. L’Oreille tendue était jeune et en Belgique. Lisant un fait divers dans un quotidien liégeois, elle tomba sur le mot taiseux : un mari taiseux avait tué sa (ci-devant) dulcinée. Cela lui fit impression (à l’Oreille petite) : elle ne connaissait pas ce mot.

D’où son étonnement ce matin devant un tweet de @PaulJournet :

«Comme on dit au Québec» ?

Le dictionnaire numérique Usito ne connaît pas ce mot, pas plus que la Base de données lexicographiques panfrancophone (rubrique «Québec») ni le Multidictionnaire de la langue française de Marie-Éva de Villers (édition numérique de 2012).

En revanche, le Petit Robert (édition numérique de 2014) le connaît : «RÉGIONAL (Nord, Belgique) Personne qui, par nature, ne parle guère. Guillaume le Taiseux. => taciturne. Adj. “Flamands taiseux et sages” (Brel).»

Twitter — sous le clavier de @m_heili, @d_noureddine et @MichelFrancard — confirme : le mot est utilisé en Belgique, en Suisse, en France (Franche-Comté, Normandie).

L’Oreille a encore (parfois) bonne mémoire. Ouf.

 

[Complément du 4 juillet 2016]

Certains, dans le sud de la France, emploient aussi le mot, en un sens collectif :

 

[Complément du 6 juillet 2016]

La nouvelle éponyme (p. 59-123) du recueil le Dzi de Pierre Popovic s’ouvre et se clôt sur les mêmes mots : «Le vrai buteur est patient et taiseux.» Pierre Popovic est belge.

 

Référence

Popovic, Pierre, le Dzi, Montréal, Fides, 2009, 163 p.

Divergences transatlantiques 042

Le Petit Robert (édition numérique de 2014) est catégorique s’agissant de l’adverbe si : «S’emploie obligatoirement pour oui en réponse à une phrase négative. On ne vous a pas prévenu ? – Si.»

Le dictionnaire numérique québécois Usito n’est pas moins affirmatif : «Sert à contredire un énoncé comportant une négation ou exprimant un doute. Tu ne voulais même pas y aller. – Si, je voulais y aller.»

Cet usage est pourtant très rare au Québec, ainsi que le révèle la publicité des éditions Alto parue dans la revue Lettres québécoises (numéro 162, été 2016).

Publicité, Lettres québécoises, no 162, été 2016

Cette grande rareté ne vous avait jamais frappé ? L’Oreille tendue, si.

Divergences transatlantiques 041

Soit le verbe renvoyer.

Le Petit Robert (édition numérique de 2014) lui connaît six sens : «Faire retourner (qqn) là où il était précédemment»; «Faire partir, en faisant cesser une fonction, une situation»; «Faire reporter (qqch.) à qqn»; «Relancer (un objet qu’on a reçu)»; «Adresser à (quelque autre destination plus appropriée, quelque personne plus compétente)»; «Remettre à une date ultérieure.» Antonyme (entre autres mots) : «Garder.»

Outre ses sens, il en est un autre au Québec. Exemple, tiré de Numéro six (2014) d’Hervé Bouchard :

Je suis sans estomac. J’ai renvoyé au pied des arbres, j’ai renvoyé au bord des coulées, j’ai renvoyé sur des capots de char au bord de la rue.

Le verbe renvoyer n’a qu’un objet direct.

J’ai les cheveux pleins de renvoyat, se plaint ma pauvre Clairon une fois.

Excuse-moi, je la prie. Je ne te visais pas. J’ai raté le singe Thérèse.

Ma Clairon, ma Clairon, je gémis.

Avec ma Clairon c’est embêtant parce que pour elle la bière descend tout le temps. Alors qu’au contraire, dans mon cas, ça remonte chaque fois (p. 111).

Oui : vomir. Comme hier.

 

[Complément du 7 juin 2016]

Dans le même ordre d’idées, cette interrogation de Pierre Peuchmaurd : «Un renvoi d’ascenseur, c’est quand on a envie de vomir ?» (p. 119)

 

Références

Bouchard, Hervé, Numéro six. Passages du numéro six dans le hockey mineur, dans les catégories atome, moustique, pee-wee, bantam et midget; avec aussi quelques petites aventures s’y rattachant, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 80, 2014, 170 p.

Peuchmaurd, Pierre, Fatigues. Aphorismes complets, Montréal, L’Oie de Cravan, 2014, 221 p. Avec quatre dessins de Jean Terrossian.

Divergences transatlantiques 040

Soit le verbe restituer.

Le Petit Robert (édition numérique de 2014) lui connaît trois sens : «Rendre à qqn (ce qu’on lui a pris, confisqué, volé)»; «Reconstituer à l’aide de fragments subsistants, de déductions, de documents»; «Libérer, dégager (ce qui a été absorbé, accumulé).» Antonyme : «Garder.»

Outre ses sens, il en est un autre au Québec. Exemple, tiré de la Fiancée américaine (2012) d’Éric Dupont :

Mais c’était chose commune pour les petites filles de Rivière-du-Loup de vomir ou de s’évanouir à la vue de sœur Marie-de-l’Eucharistie. Celle-ci fut d’ailleurs étonnée qu’on lui amène à l’infirmerie une petite qui avait déjà vomi.

Quelques heures à peine après avoir restitué son déjeuner […] (éd. de 2015, p. 157).

Oui : vomir.

Référence

Dupont, Éric, la Fiancée américaine, Montréal, Marchand de feuilles, 2015 (2012), 877 p.