Divergences transatlantiques 056

Élisabeth Benoit, Suzanne Travolta, 2019, couverture

Suzanne Travolta, l’intrigant roman d’Élisabeth Benoit paru en 2019, se déroule à Montréal. Plusieurs lieux y sont clairement évoqués : «notre chère rue Waverly» (p. 22); «Mike et moi partagions un bureau au premier étage du bâtiment principal, boulevard René-Lévesque (Mike disait Dorchester)» (p. 49); «Il fallait être montréalais comme l’était Ray pour aimer ainsi de toute son âme la laideur du boulevard Saint-Laurent, qui était une des plus belles choses que Ray ait vues de sa vie» (p. 153). Les expressions québécoises y sont nombreuses, par exemple «être dans le champ» ou «virer sur le top». On y entend de l’anglais.

Le lecteur n’est donc pas étonné de voir désigner des chaussures de sport par l’expression running shoes. Le site Français de nos régions a bien mis en lumière, cartes à l’appui, la concurrence, en Amérique du Nord, de ce mot avec espadrilles, sneaks / sneakers, shoe-claques voire baskets.

En revanche, l’Oreille tendue n’a pas souvenir d’avoir jamais entendu le mot au féminin : «infectes running shoes roses» (p. 91), «une de ses running shoes roses» (p. 142), «sa running shoe» (p. 143). Or le Petit Robert (édition numérique de 2019) va dans le même sens qu’Élisabeth Benoit : «N. f. Chaussure de sport pour la course à pied.»

Deux communautés séparées par une langue commune, la France et le Québec ?

P.-S.—Pendant que nous y sommes : l’endroit où l’on mange est un diner (sans accent) plutôt qu’un dîner (avec) (p. 173).

 

Référence

Benoit, Elisabeth, Suzanne Travolta, Paris, P.O.L, 2019, 251 p.

Paris, op. 1

Elle l’a sûrement déjà dit, mais l’Oreille tendue n’en est pas à une répétition près : ce n’est pas en avion que l’être humain est à son meilleur. Il l’est encore moins au moment de monter dans l’avion et d’en descendre. (L’Oreille est, elle aussi, un être humain.)

Lecture de début de voyage (parisien) : Éric Plamondon, Oyana (2019). Appelons cela «Le paradoxe de Plamondon romancier» : quand cet écrivain inventif (voir la trilogie 1984) essaie d’être le plus romanesque possible (de multiplier les péripéties et les rebondissements), ça ne marche vraiment pas du tout. (C’était pire dans Taqawan, il est vrai.)

Scène d’autocar : «Grave», au sens de «Oui», répété trois fois de suite, sur trois tons. Respect. R-e-s-p-e-c-t. R.e.s.p.e.c.t.

Une nouvelle espèce prolifère sur les trottoirs parisiens : la trottinette électrique en libre-service, soit en état de marche — c’est dangereux — soit abandonnée tout partout — c’est dangereux. Certains progrès n’en sont pas. (Martine Sonnet nous avait pourtant prévenus.)

On n’apprécie pas toujours assez le verbe être, en France comme au Québec.

Être ou demeurer ?

(Non, l’Oreille ne s’en est pas pris à la camionnette elle-même, ainsi que l’a brièvement craint @machinaecrire. @ljodoin, lui, s’est inquiété pour le «cheap driver».)

L’Oreille est une créature d’habitude. Mangeant à son habituelle pizzéria, elle ne fut pas peu étonnée du «En vous souhaitant une bonne appétit» de la serveuse. Celle-ci ne paraissait pourtant pas québécoise.

Au Nemours, à côté de la Comédie-Française, on ne sert plus de Pelforth brune. L’Oreille le regrette. C’est une créature d’habitude.

Parisienne, bière brune parisienne

Odeur d’herbe fraîchement coupée, boulevard Pasteur, le 3 avril. L’Oreille dit ça, elle ne dit rien.

Ajout à la rubrique «Divergences transatlantiques». Au Québec, «shot» est, sauf rarissimes exceptions, féminin. Pas là.

Un shot ou une shot ?

Fini d’attendre.

Société Godot & fils, Paris

Au théâtre, mercredi.

Deux spectatrices discutent derrière l’Oreille : «— On est bien placées, mais on ne voit pas les pieds des comédiens. — C’est pas grave. On les devinera.»

Deux rangs devant, il y avait Nicolas Maury — oui, oui, le Hervé d’Appelez mon agent / 10 %.

Sur la scène, la Double Inconstance de Marivaux, au Théâtre 14, dans une mise en scène de Philippe Calvario. Lecture sombre (donc du goût de l’Oreille), acteurs brillants, jeu physique — musique parfois anachronique, presque toujours inutile. Et le jeu de mains de Sylvia (Maud Forget).

Après le spectacle, repas au café, avec Paris-Saint-Germain / FC Nantes — c’est du soccer — sur écrans géants. Les partisans nantais, les sobres comme les moins, n’étaient pas du tout contents d’un pénalty non décerné. Et le jeu de pieds de Mbappé.

Archéologie parisienne.

«Je suis Charlie», Paris, 2019

(à suivre)

Références

Plamondon, Éric, 1984. Trilogie. Hongrie-Hollywood Express. Mayonnaise. Pomme S, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 96, 2016 (2011, 2012, 2013), 600 p. Ill.

Plamondon, Éric, Oyana, Meudon, Quidam éditeur, 2019, 145 p.

Plamondon, Éric, Taqawan, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 13, 2017, 215 p.

Divergences transatlantiques 055

Michel Francard, Tours & détours le retour, 2018, couvertureLa phrase est célèbre : «The United States and Great Britain are two countries separated by a common language.» Il en existe des variantes : «The United States and Great Britain are two nations separated by a common language»; «The English and the Americans are two peoples divided by a common language»; «Americans and British are one people separated by a common language»; etc. On en attribue souvent la paternité à George Bernard Shaw, sans pouvoir citer de source exacte.

Les États-Unis et la Grande Bretagne seraient donc séparés par une langue commune. (On peut penser qu’il s’agit de l’anglais.)

La phrase a été reprise pour d’autres langues, l’italien et le néerlandais — mais pas pour l’allemand.

L’Oreille tendue vient d’en trouver une application au français (de France et de Belgique), sous la plume de Michel Francard, dans Tours & détours le retour (2018) : «Nous sommes deux pays qu’une même langue sépare, n’est-ce pas ?» (p. 155)

La collection est ouverte, comme il se doit : les contributions sont bienvenues.

Référence

Francard, Michel, Tours & détours le retour. Les plus belles expressions du français de Belgique, Bruxelles, Racine, 2018, 176 p. Illustrations de CÄät.

Humeur du moment ?

Philippe Girard, la Grande Noirceur, 2014, p. 61Le Petit Robert (édition numérique de 2014) connaît le sens «régional (Canada)» de marabout : «De mauvaise humeur, désagréable. => boudeur, bougon, irritable.»

Les exemples ne manquent pas, qui confirment la définition du Robert.

Chez Bernard Arcand : «Les faits donnent incontestablement raison aux marabouts et à tous ceux qui se lamentent» (p. 21).

Chez Éric Dupont : «Ce dernier, un homme autrement assez doux, ne frappait pas par conviction, mais parce que sa femme l’avait, par ses hurlements, tiré d’un sommeil profond dont il était sorti marabout, impatient et irrité» (p. 151-152).

Chez David Goudreault : «Reynald était marabout. La journée allait être longue» (p. 112).

Chez Érika Soucy : «Ah, y va pas pire… Hier, y’était un peu marabout là, mais…» (p. 130).

 

Illustration tirée de la Grande Noirceur, de Philippe Girard (p. 61).

 

Références

Arcand, Bernard, Abolissons l’hiver ! Livre (très) pratique, Montréal, Boréal, 1999, 112 p.

Dupont, Éric, la Fiancée américaine, Montréal, Marchand de feuilles, 2015 (2012), 877 p.

Girard, Philippe, la Grande Noirceur, Mécanique générale, 2014, 87 p.

Goudreault, David, la Bête à sa mère, Montréal, Stanké, 2015, 231 p.

Soucy, Erika, les Murailles, Montréal, VLB éditeur, 2016, 150 p.