Divergences transatlantiques 054

L’espion qui m’a larguée / dompée, affiches, 2018The Spy Who Dumped Me (2018) est une comédie d’espionnage réalisée par Susanna Fogel. La version diffusée en France s’intitule L’espion qui m’a larguée. Au Québec, on a choisi le titre L’espion qui m’a dompée.

Deux questions simples. Quelqu’un pense-t-il vraiment que les Québécois francophones ne comprennent pas le verbe larguer et qu’il faut donc lui substituer une variante locale, d’un niveau plus populaire (domper, de l’anglais to dump) ? Fallait-il vraiment remplacer l’accroche «Elles vont gérer grave !» par un calque de l’anglais, «Elles sont en charge» ?

L’Oreille tendue préfère ne pas avoir de réponse à ces questions.

 

[Complément du 15 août 2018]

Dans un ordre d’idées proche, les éditions Tête[première] lancent ces jours-ci l’ouvrage collectif Larguer les amours. Domper les amours aurait moins bien sonné.

Divergences transatlantiques 053

Chaussures de sport suspendues, Montréal, août 2012

Certaines personnes — l’Oreille tendue n’en est pas — aimeraient courir, dit-on. Elles pratiquent la course, le jogging, le footing, voire — la création paraît récente — le running. Pour Wikipédia, cet «anglicisme» désigne «une pratique libre de la course à pied», inscrite «dans le culte de la performance : courir plus longtemps ou plus vite par exemple».

Dans un mois, Cécile Coulon fera ainsi paraître, chez François Bourin, un Petit éloge du running.

Au Québec, ce titre pourrait prêter à confusion : le running, ou running shoe, y est surtout la chaussure qui permet la course, non la course elle-même. Des exemples littéraires de cet emploi ? Voyez Attaquant de puissance, de Sylvain Hotte, qui utilise aussi bien, en italiques, runnings (p. 132, p. 152) que running shoes (p. 175). (On voit aussi espadrille, chaussure de sport, shoe-claques, sneakers, etc. Le site le Français de nos régions a consacré une étude à la répartition géographique de ces termes au Canada.)

Quoi qu’il en soit de l’éloge à paraître, tout ça est une affaire de pied(s).

Référence

Hotte, Sylvain, Attaquant de puissance, Montréal, Les Intouchables, coll. «Aréna», 2, 2010, 219 p.

Divergences transatlantiques 052

Catherine Lalonde, la Dévoration des fées, 2017, couverture

Il peut se passer toutes sortes de choses sous la table.

Selon le Petit Robert (édition numérique de 2014), se mettre les pieds sous la table signifie se laisser servir.

Pour le site ABC de la langue française, qui passe sous la table est réputé perdre sans marquer un seul point.

Chez Forum ados, on évoque plutôt les caresses buccales.

Aucun de ces sens ne paraît être d’un usage courant au Québec.

En revanche, il y est banal de dire d’une personne, voire d’une personne humaine, qu’elle est passée sous la table pour indiquer qu’elle a loupé un repas, soit parce qu’elle en a été privée, soit parce qu’elle est arrivée trop tard pour y avoir droit.

Exemple, tiré de l’excellent la Dévoration des fées de Catherine Lalonde (2017) : «Arrivent à la course, sinon mangeront froid leur noire avoine et le ragoût de chien d’été. Ou passeront en dessous de la table, c’est ça qui est ça, icitte» (p. 51).

Référence

Lalonde, Catherine, la Dévoration des fées, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 112, 2017, 136 p.

Divergences transatlantiques 051

Symbole de la / du wifi

(Fausse) interrogation du Figaro : «Faut-il dire “la Wifi” ou “le Wifi” ?» Réponse (ferme) : «Désolé donc pour les partisans du féminin, mais concernant le wifi, le mot est bien au masculin.»

Plus nuancé, le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française propose ceci : «En français, le substantif Wi-Fi est plus souvent utilisé au masculin qu’au féminin.»

En toutes choses, la nuance est bonne conseillère.

Passage délicat

Seattle Electric Washer Co., The Argus (Seattle), 24 avril 1920, p. 6

Soit la phrase suivante, tirée de la Presse+ du 11 septembre 2017 :

De simple petite bécane à tout faire, la sympathique Scrambler Icon passe dans le tordeur des stylistes de Ducati et devient la sexy Scrambler Café Racer.

Une moto passerait «dans le tordeur» et en sortirait transformée, et pour le mieux. Cette utilisation méliorative de passer dans le tordeur étonne un brin l’Oreille tendue.

L’expression renvoie au fonctionnement des anciennes machines à laver : pour essorer les vêtements, on les passait entre des rouleaux appelés tordeurs. (Le terme est «déconseillé» par l’Office québécois de la langue française depuis 1973.)

Qui mettait la main, au lieu d’un vêtement, dans le tordeur en souffrait cruellement. Voilà pourquoi l’expression peut être connotée négativement. Exemple :

Rappeur à la langue bien pendue, [Booba] trône au sommet des ventes d’albums en France depuis la sortie, fin novembre, de son cinquième album, Lunatic, disque vitriolique qui passe la France au tordeur (la Presse, 18 décembre 2010, cahier Arts et spectacles, p. 11).

Le dictionnaire numérique Usito — «être dans un enchaînement de circonstances qui se compliquent et dont on ne peut se dégager» — et Pierre DesRuisseaux — «s’immiscer, se laisser entraîner malencontreusement dans une affaire» (p. 305) — donnent une définition différente. Pour l’un et pour l’autre, le synonyme en français de référence d’avoir le bras dans le tordeur serait mettre le doigt dans l’engrenage. Cela ne correspond à aucun des deux exemples relevés ci-dessus.

Les temps seraient-ils en train de changer ?

 

[Compléments du 18 septembre 2017]

1.

Autre exemple, venu de Twitter, du deuxième sens décrit ci-dessus :

On notera le passage de dans le tordeur à au tordeur.

2.

Lisant la phrase suivante : «Le philosophe, professeur à l’UQAM, n’épargne personne : même Lévesque et Parizeau passent dans son broyeur» (le Devoir, 16-17 septembre 2017, p. F6), l’Oreille s’interroge : le tordeur est-il un broyeur ?

 

Illustration : Seattle Electric Washer Co., The Argus (Seattle), 24 avril 1920, p. 6. Reproduction disponible sur Wikimedia Commons.

 

Référence

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.