Pédantisme du jour

Affiche de l’exposition «Jean Echenoz. Roman, rotor, stator», Paris, 2017

On vous pose des questions comme celles-ci : «Parlons de votre passion pour la géographie. D’où vient-elle ? Y voyez-vous un rapport avec la pensée postmoderne et le primat de l’espace, avec le Spatial Turn d’Edward Soja, par exemple ?»; « Est-ce que vous n’avez jamais pensé qu’il y avait beaucoup de noms, et qu’on pouvait par exemple choisir un nouveau nom pour peupler un peu plus son œuvre ?»; «C’est ce qui fait la transfictionnalité de votre œuvre, n’est-ce pas ?» On vous cite Umberto Eco (et sa «coopération interprétative»), Werner Herzog, Charles Gounod, Édouard Pailleron, Marcel Proust, Dante, Foucault (et son «hétérotopie»), Walter Benjamin et Georg Simmel (et leurs flâneurs). On vous cause «mort de l’auteur», «intertextualité», «autoparodie».

Pourtant, vous restez poli.

Il faut être Jean Echenoz pour avoir cette bienveillance, lui qui répondait récemment aux questions de la revue numérique En attendant Nadeau, à l’occasion de l’exposition parisienne qui lui est consacrée.

Morceaux choisis : «La psychologie des personnages ne m’intéresse pas»; «l’espace offre des histoires»; «je n’ai pas très envie de parler des choses heureuses».

À lire, malgré les questions.

Les verbes de David Turgeon

David Turgeon, Simone au travail, 2017, couverture

 

«nous ne sommes que des dilettantes
qui avons lu des livres»

Simone au travail (2017) est un roman qui démontre page après page un amour des verbes qu’on ne peut pas ne pas saluer bien bas.

Il y a les verbes vieillis ou anciens, comme dans la phrase suivante : «Et Simone passe ses journées en peignoir devant son foyer qui ard» (p. 74) — ardre / ardoir signifiait, jadis, brûler. Ajoutons encore ascendre (p. 186) ou accourcir (p. 206).

Il y a les québécismes, retontir (p. 66), ressourdre, mais pas à l’imparfait du subjonctif (p. 52), et siler (p. 243).

Au besoin, il y a des néologismes : «elles pourboient grassement» (p. 196). Ou encore : «Le plan sit au prince, le mot “sit” figurant ici l’hypothétique troisième personne du passé simple du verbe seoir dont la défectivité est bien connue et non moins déplorable, et ce, d’autant plus que dans ce contexte nul autre verbe n’eût pu convenir» (p. 203).

Il y a surtout une admirable variété dans les propositions incises. Lecteur de Jean Echenoz, David Turgeon partage avec lui une passion pour cette forme d’apposition et les verbes qui la composent : dire, qui est fort banal, ce peut être briefer (p. 24), postfacer (p. 34), mitiger (p. 53), se pincer (p. 64), concilier (p. 104), inculquer (p. 118), cocoler (p. 119), amender (p. 119), se prosterner (p. 121), languir (p. 126), palabrer (p. 127), hypothétiser (p. 147), bondir (p. 177), concurrencer (p. 206), annoter (p. 208), sursauter (p. 232), en venir au fait (p. 235), complaire (p. 236), contextualiser (p. 236), décoder (p. 237), enseigner (p. 238), obliger (p. 239), prendre acte (p. 240), expertiser (p. 250), panteler (p. 255) — pour ne prendre que quelques exemples.

L’Oreille tendue confesse un faible pour un verbe en particulier :

— Cha te fait plaijir au moins ? demanda Faya la bouche pleine et les yeux ronds.
—Mais oui, bien sûr, grogna Simone de mauvaise grâce, s’apercevant tout à la fois de cette mauvaise grâce et n’en perdant pas pour autant le pli.
— Tu aurais peut-être préféré des croichants, hajarda Faya (p. 42).

Ce n’est pas la seule raison d’apprécier le travail de David Turgeon, mais elle est amplement suffisante.

P.-S.—Qui aime ainsi les verbes ne peut qu’aimer les temps verbaux, d’où un long passage au conditionnel (p. 52-55) et des participes passés roboratifs : «canal […] éclusé» (p. 135) ou «mots […] élimés» (p. 136).

P.-P.-S.—Soit la phrase «Sur le sol parsemé d’aiguilles elle recensa quelques mégots de cigarette, ainsi qu’un bout de papier déchiré, vestige sans doute de l’étiquette d’une boîte de conserve; au verso, elle déchiffra, manuscrit, le nom d’un navire qui ne lui dit rien» (p. 185). Les amateurs d’Hergé auront pensé à son Crabe aux pinces d’or.

P.-P.-P.-S.—Quelle est l’intrigue, si tant est que le terme s’applique, du roman ? Deux artistes (dont celle du titre), un espion à plusieurs noms (il est «multinyme» [p. 240]), une jeune amante mystérieuse, disparue puis retrouvée là où on ne l’attendait pas, un professeur congédié, une blonde chantante, un galeriste vieillissant, une DJ qui s’appelle MC Blais; des lieux inventés; quelques voitures, dont un coupé Anderloni jaune moutarde; un diamant de 148 carats «et quelques» (p. 238), le Suprême Orchestre; un service secret appelé le Mélanco (joli mot, évocateur); un putsch à Port-Merveille; des actions rapportées par plusieurs narrateurs (peut-être). Vous savez tout.

Référence

Turgeon, David, Simone au travail, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 111, 2017, 284 p.

Autopromotion 315

Lettres à Flaubert, 2017, couverture

Les Éditions Thierry Marchaisse publient la collection «Lettres à…»

Il fut un temps où les correspondances étaient le principal medium de l’actualité, des conflits intellectuels, du rapport à soi, à ses contemporains voire aux anciens. Les lettres alors se croisaient comme des épées, étaient lues en public, recopiées, circulaient de mains en mains. Aujourd’hui noyée dans le flux incessant de nos billets électroniques, cette forme brève, intime, adressée, n’a cependant rien perdu de sa force polémique ni de sa beauté littéraire. Cette collection voudrait lui redonner toute sa place dans les débats publics du XXIe siècle.

Vient d’y paraître ceci :

Yvan Leclerc (édit.), Lettres à Flaubert, Vincennes, Éditions Thierry Marchaisse, coll. «Lettres à…», 2017, 193 p. Ill. ISBN : 978-2-36280-183-9.

Au menu :

Jeanne Bem, Pierre Bergounioux, Belinda Cannone, Philippe Delerm, Benoît Dufau, Philippe Dufour, Joëlle Gardes, Sebastián García Barrera, Patrick Grainville, Yvan Leclerc, Philippe Le Guillou, Jean-Marc Lévy-Leblond, Benoît Melançon, Christine Montalbetti, Ramona Naddaff, François Priser, Daniel Sangsue, Michel Schneider, Posy Simmonds, Philippe Vilain, Vincent Vivès, Michel Winock, Fawzia Zouari, Anonyme.

Pour sa part, l’Oreille tendue a écrit à Flaubert pour lui poser deux questions. Que pense-t-il de l’œuvre de Jean Echenoz ? Ne le trouve-t-il pas un brin obsédé par la «fureur de la locomotion», par ces personnages qui tiennent à «faire catleya» en toutes sortes de lieux ? À chacun ses interrogations.

Références

Melançon, Benoît, «C’est le métier qui veut ça : quand on conduit un fiacre…», dans Yvan Leclerc (édit.), Lettres à Flaubert, Vincennes, Éditions Thierry Marchaisse, coll. «Lettres à…», 2017, p. 157-160.

Melançon, Benoît, «Faire catleya au XVIIIe siècle», Études françaises, 32, 2, automne 1996, p. 65-81. URL : <http://www.erudit.org/revue/etudfr/1996/v32/n2/036026ar.pdf>.

Autopromotion 272

Revue Épistolaire, 42, 2016, couverture

Depuis la nuit des temps, l’Oreille tendue collabore à Épistolaire, la revue de l’Association interdisciplinaire de recherches sur l’épistolaire. De sa chronique, «Le cabinet des curiosités épistolaires», elle a tiré un recueil en 2011, Écrire au pape et au Père Noël.

La 42e livraison d’Épistolaire vient de paraître. L’Oreille y parle d’enveloppes, notamment chez Simenon, chez Echenoz et chez Diderot.

Table des matières

Haroche Bouzinac, Geneviève, «Avant-propos», p. 5.

Pagès, Alain, «Présentation du dossier [«Zola épistolier»]», p. 9-10.

Mitterand, Henri, «Éditer des correspondances : le cas d’Émile Zola», p. 11-17.

Becker, Colette, «Lettres et théorie. L’exemple d’Émile Zola», p. 19-29.

Lumbroso, Olivier, «Aux sources de l’imaginaire cyclique chez Zola : les “lettres de jeunesse” et la Confession de Claude», p. 31-41.

Guermès, Sophie, «“Respirer un air plus pur” : les vertus curatives de l’Italie dans les Lettres à Alexandrine», p. 43-53.

Grenaud-Tostain, Céline, «Travelling sur “les hommes de bonne volonté” dans les lettres à Alexandrine», p. 55-66.

Kohnen, Myriam, «Les Lettres à Alexandrine : entretiens sur l’exil (1898-1899)», p. 67-78.

Oulié, Renaud, «La correspondance entre Léon Hennique et Émile Zola : une relation aux sources du mouvement naturaliste», p. 79-91.

Giraud, Frédérique, «Dénombrer et caractériser : les relations épistolaires d’Émile Zola», p. 93-109.

Macke, Jean-Sébastien, «Pour une édition électronique de la correspondance d’Émile Zola», p. 111-116.

Allorant, Pierre, «La correspondance et ses secrets. Une approche juridique», p. 119-121.

Anton, Sonia, «Les lettres du “poilu” Louis Destouches», p. 123-129.

Pagès, Alain, «La correspondance d’Émile Zola : histoire d’une édition (1907-2014)», p. 133-142.

Pagès, Alain, «La correspondance d’Émile Zola. Bibliographie générale», p. 143-150.

Melançon, Benoît, «Le cabinet des curiosités épistolaires», p. 151-153.

Charrier-Vozel, Marianne, «Vie de l’épistolaire», p. 155-159.

Cousson, Agnès (édit.), «Bibliographie», p. 161-196.

«Recherche», p. 197-219.

 

[Complément du 19 janvier 2017]

La revue Épistolaire a sa chaîne sur YouTube. On peut notamment y voir un entretien sur la correspondance de Zola entre Geneviève Haroche Bouzinac et Alain Pagès.

 

Écrire au pape et au Père Noël, 2011, couverture