Archives pour la catégorie Echenoz

Dix livres

J. Cervon, l’Aiglon d’Ouarzazate, couverture

Dans la Presse+ du jour, le chroniqueur Pierre Foglia demande à ses lecteurs de dresser une liste de lectures : «Dans l’esprit du Bookbucket, sans réfléchir, les dix titres qui vous viennent, là, tout de suite.»

Voici ceux de l’Oreille tendue.

André Malraux, la Condition humaine

Jean Echenoz, Cherokee

Nicholson Baker, The Mezzanine

Philip Roth, The Great American Novel

Jean-François Vilar, Bastille Tango

J. Cervon, l’Aiglon d’Ouarzazate

Victor-Lévy Beaulieu, Monsieur Melville

Laclos, les Liaisons dangereuses

Mordecai Richler, Barney’s Version

Jacques Dubois, Pour Albertine

Deux zeugmes pour le prix d’un

«Au cours d’une conversation, sous la neige et d’abord technique avec un ingénieur local, Gluck en vint pour une fois à raconter un peu sa vie, d’abord professionnelle puis, de fil en aiguille, privée. Mieux vaut en effet, si l’on veut bien se confier, le faire auprès de parfaits inconnus, si possible étrangers car on évoque mieux ses tourments dans une langue qu’on maîtrise mal : le handicap est tel qu’on va plus droit au but. En battant la semelle et en mauvais anglais, Gluck avait donc évoqué son passé, son veuvage, le poids de sa solitude et jusqu’au profil d’une compagne idéalement souhaitée.»

Jean Echenoz, Caprice de la reine, Paris, Éditions de Minuit, 2014, 121 p., p. 71-72.

Echenoz lecteur

Lire le passage suivant, de Je m’en vais (1999) :

Mais les paroles, une fois émises, sonnaient trop brièvement avant de se solidifier : comme elles restaient un instant gelées au milieu de l’air, il suffisait de tendre ensuite une main pour qu’y retombent, en vrac, des mots qui venaient doucement fondre entre vos doigts avant de s’éteindre en chuchotant (p. 54).

Entendre ceci, du cinquante-sixième chapitre du Quart-Livre de Rabelais (édition de 1552) :

Lors nous iecta sus le tillac plènes mains de parolles gelées, & sembloient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez. Les quelz estre quelque peu eschauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, & les oyons realement. Mais ne les entendions. Car c’estoit languaige Barbare. Exceptez un assez grosset, lequel ayant frère Ian eschauffé entre ses mains feist un son tel que font les chastaignes iectées en la braze sans estre entonmées lors que s’esclatent, & nous feist tous de paour tressaillir. […] Ce nonobstant il en iecta sus le tillac troys ou quatre poignées. Et y veids des parolles bien picquantes, des parolles sanglantes, lesquelles li pilot nous disoit quelques foys retourner on lieu duquel estoient proferées, mais c’estoit la guorge couppée, des parolles horrificques, & aultres assez mal plaisantes à veoir. Les quelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon: goth, mathagoth, & ne sçay quels aultres motz barbares, & disoyt que c’estoient vocables du hourt & hannissement des chevaulx à l’heure qu’on chocque, puys en ouysmez d’aultres grosses & rendoient son en degelent, les unes comme de tabours, & fifres, les aultres comme de clerons & trompettes.

Remercier François Bon d’avoir, il y a jadis naguère, chez les Helvètes, saisi et déposé le texte de Rabelais (ici).

Références

Echenoz, Jean, Je m’en vais, Paris, Éditions de Minuit, 1999, 252 p.

Rabelais, François, le Quart-Livre, édition Michel Fezandat de 1552, disponible sur le Athena de l’Université de Genève.

Les zeugmes du dimanche matin et de Jean Echenoz

«Aussitôt l’on se désenchevêtra, sans méthode mais non sans mauvaise conscience […]» (p. 120-121).

«un vaste complexe commercial et hôtelier chinois dresse son architecture mandchoue au bord du fleuve et de la faillite» (p. 148).

Jean Echenoz, Je m’en vais, Paris, Éditions de Minuit, 1999, 252 p.