Prendre la route 001

L’Oreille tendue, bien que partie se détendre pendant quelques jours, est restée à l’affût. Cela étant, il lui est arrivé ce qui devait arriver : ses réflexes se sont un brin émoussés.

Ainsi devant ce panneau :

Labelle, 12 août 2009
Labelle, 12 août 2009

Elle a cru y voir d’abord une invocation écologique : «Ô Bio».

Or ce n’est pas tout à fait cela :

Le bio n’était que billot.

 

[Complément du 18 juillet 2015]

À Sainte-Luce-sur-Mer, l’Oreille pourrait s’approvisionner / se faire guillotiner à La tête sur le bio (voir ici).

Capitale(s)

Le Québec aime tellement les capitales qu’il en compte plusieurs.

Il y a d’abord la Vieille Capitale, Québec : la capitale nationale de la province de Québec n’est en effet pas sa capitale économique ou culturelle. (Rien là d’étonnant : cela se voit ailleurs.) Il lui arrive de se faire «capitale mondiale de la planche à neige» (le Devoir, 16 mars 2007, p. B1) ou capitale gastronomique, selon le titre du livre d’Anne L. Desjardins (Montréal, Éditions La Presse, 2008). Son équipe de baseball s’appelle Les capitales.

Il y a aussi Drummondville, «capitale du monde» (la Presse, 17 juin 2005, cahier Arts et spectacles, p. 7). Cela a probablement quelque chose à voir avec son Mondial des cultures.

Trois-Rivières n’est pas en reste. Festival international de la poésie oblige, la ville serait la «capitale de la poésie».

Et Montréal ? La question de son statut, et notamment de sa place au palmarès géographique mondial, est récurrente et pourrait se formuler ainsi : «Montréal, destination de calibre international ?» (la Presse, 23 mars 2005, cahier Actuel, p. 4).

Par certains aspects, la ville ne s’en tire pas trop mal. Elle est la «capitale nord-américaine du papier journal» (la Presse, 30 janvier 2007, cahier Affaires, p. 1), «une capitale mondiale pour la danse» (la Presse, 17 décembre 2003, cahier Arts et spectacles, p. 3), une «grande capitale mondiale de la gastronomie» (la Presse, 3 juillet 2004, p. A1), la «capitale de l’animation numérique» (la Presse, 21 août 2006, cahier Affaires, p. 1), la «capitale mondiale de la gestion de projets» (le Devoir, 24 juillet 2006, p. A6), la «capitale mondiale du livre» (la Presse, 21 novembre 2004, p. A9), la «capitale des festivals» (la Presse, 22 juin 2005, cahier Arts et spectacles, p. 10). Tout ça n’est pas rien; du moins, on l’espère.

Parfois, c’est moins glorieux : «Montréal capitale du faible revenu» (la Presse, 25 octobre 2007, p. A13).

Surtout, la ville doute. «Montréal, la capitale du jeu électronique ?» (le Devoir, 7 février 2005, p. B7). «Montréal, capitale culturelle ? » (la Presse, 3 janvier 2004). «Pour que Montréal devienne une capitale mondiale de la culture» (le Devoir, 10-11 novembre 2007, p. H1).

Il arrive que cette interrogation prenne des formes assez alambiquées, s’agissant pourtant d’une même discipline. D’un côté, affirmations : «Montréal, capitale mondiale du design» (la Presse, 13 août 2004, p. A6); «Montréal est la capitale mondiale du design» (le Devoir, 21-22 mai 2005, p. H1). De l’autre, question : «Montréal, capitale du design mondial ?» (le Devoir, 22-23 mai 2004, p. I5). Il est vrai que l’on est passé de la capitale mondiale du design à la capital du design mondial. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

La Fontaine ? La fable «La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf» ? Vous croyez ?

La ville, c’est urbain

L’urbain a la cote.

Un spa, c’est bien; un «spa urbain», c’est mieux. Vous songez à déménager à la campagne ? «Optez pour un naturel urbain» (Salaberry-de-Valleyfield, juillet 2005).

Mais il y a plus fort : le résolument urbain.

À Québec — qui, jusqu’à preuve du contraire, est une ville —, on peut fréquenter le Urba Resto Lounge. C’est, dit le Devoir de ce samedi, «un restaurant résolument urbain, aux allures branchées et décontractées» (3 juillet 2009, p. B7). Qu’y mange-t-on ? Une cuisine «dite urbaine d’inspiration internationale». Qu’y écoute-t-on ? De la musique «à saveur urbaine», voire «à saveur lounge et urbaine».

Peut-on être plus urbain que cela ? C’est résolument difficile à imaginer.

 

[Complément du 11 juillet 2009]

Déambulant hier soir rue Saint-Joseph, un lecteur québecquois de l’Oreille tendue est tombé sur la publicité suivante : «Votre boutique de chaussures urbaines bientôt ici». La ville, à Québec, ça marche.

 

[Complément du 18 juillet 2009]

Montréal n’est évidemment pas à l’abri de cette mode. Plaza Alexis-Nihon, au centre-ville, hier : «Totalement urbain.»

Une fête nationale d’ici

En ce jour de la Fête nationale du Québec, deux mots.

Un néologisme

Gilles Duceppe, le chef du Bloc québécois, croit qu’il y a, chez les nationalistes francophones, des intolérants. (Profonde découverte.) Comment les appeler ? Sur le modèle des rednecks, il propose cous bleus. (Pourquoi bleus, demanderont les non-autochtones ? Parce que le bleu est, avec le blanc, la couleur officielle du gouvernement du Québec.) On permettra à l’Oreille tendue un pronostic : dans quelques mois, on ne souviendra guère de l’expression, car bien trop artificiellement construite et bien trop proche de col bleu.

Le d’ici

En 2004, au moment de faire paraître le Dictionnaire québécois instantané, l’Oreille était frappée par le succès du d’ici. Cinq ans plus tard, il ne se dément pas.

Exemples — de la publicité, des journaux.

Le premier est (quasi) pléonastique : «Le Québec de demain : portraits de la relève d’ici» (la Presse, 18 juin, p. A22, publicité). Autrement dit : ici, la relève vient d’ici.

Le même jour, dans le même journal, une lettre ouverte dénonce la position de ceux qui croient inacceptable, pour ne pas dire pire, la présence d’artistes chantant en anglais à un spectacle tenu dans le cadre des festivités de la Fête nationale : «De précieux alliés. Toutes langues confondues, les artistes d’ici font partie intégrante de la culture québécoise et de notre identité nationale» (18 juin, p. A25). D’ici a le désavantage (l’avantage ?) de brouiller les critères d’identité («langues confondues», «d’ici», «culture québécoise», «identité nationale» : ça tient comment, tout ça ?). Il a l’avantage (le désavantage ?) de permettre de parler des anglophones sans les nommer. (L’article est moins pudique.)

Une publicité de l’Université McGill, en 2007, faisait preuve de la même discrétion : «Une université d’ici, d’envergure mondiale !»

La palme revient cependant à un article de la Presse du 20 juin (p. A24) : «Des gens d’avant-goût. Portrait de producteurs d’ici» (en surtitre); «Les microbrasseries pensent québécois. Des ingrédients d’ici pour la bière d’ici» (en titre). On a compris, merci.

 

[Complément du 30 mai 2012]

Il y aurait dorénavant des cous rouges au Québec. Du moins, ils ont leur site.

 

[Complément du 20 décembre 2012]

Vue hier, dans le métro de Montréal, cette publicité :

Une campagne publicitaire dans le métro de Montréal

Deux questions. La prostate d’ici est-elle différente de celle de là ? Est-il bien recommandé de se représenter une prostate soutenue ?

 

[Complément du 12 août 2015]

Quels auteurs encourager aujourd’hui ?

Le livre d’ici

Cela va pourtant de soi : «Pleins feux sur les créateurs d’ici» (le Devoir, 7 février 2012, p. A1); «Les créateurs d’ici en vedette» (le Devoir, 6 février 2012, p. B8).

(Merci à @NieDesrochers pour la photo.)

 

[Complément du 16 février 2016]

Même le pétrole pourrait être local. Le d’ici lui conférerait-il une plus grande acceptabilité sociale ?

«Le pétrole d’ici»

 

[Complément du 18 septembre 2017]

Sur Twitter, @machinaecrire démontrait récemment que le succès du d’ici ne se dément pas.

 

Référence

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha.

Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture